24 janvier 2021

Séance de rattrapage en films et en séries

Après un long moment sans avoir pu bénéficier d'une minute pour réaliser quelques visionnages intéressants, les vacances d'hiver m'ont permis de faire une bonne séance de rattrapage, et diminuer un tant soit peu ma pile de films/séries à voir... 


The Abominable Dr Phibes (1971)
Réalisation : Robert Fuest
Avec Vincent Price, Joseph Cotten, Virginia North, Terry-Thomas, Peter Jeffrey,...

Brisé par la mort de son épouse sur une table d'opération plusieurs années auparavant, Anton Phibes, docteur en théologie et éminent organiste, orchestre une vengeance abominable sur les neuf médecins et infirmière, qu'il tient pour responsable du drame : chacun d'entre eux mourra suivant l'une des dix plaies d'Egypte décrits dans la Torah...

Voilà bien longtemps que je devais voir ce film de Robert Fuest, passé au véritable statut de mythe du cinéma d'horreur, dans la directe lignée des films de la Hammer. En tête d'affiche, un Vincent Price absolument effroyable en génie assoiffé de vengeance, défiguré par un horrible accident qui n'a pas laissé sa raison indemne... L'abominable Dr Phibes est un film dont la trame s'inspire à plus d'un titre du Fantôme de l'Opéra, ou des grandes figures du cinéma d'horreur de cette époque, dans lequel on reconnaît volontiers, dans les visuels outranciers, la patte de la Hammer. Alors certes, c'est un véritable festival de sang synthétique, peut-être un chouia excessif, mais dont le scénario est vraiment intéressant, et le personnage principal tout à fait digne d'intérêt. Vincent Price, avec son regard terrifiant, ses poses énigmatiques, ses sourires malveillants, est l'atout principal de ce film, sans compter quelques belles trouvailles au niveau du ressort de l'histoire, qui font que l'on ne s'ennuie pas une seconde. Sans compter, quelques perles humoristiques glissées ça et là, qui ont l'art de détendre magnifiquement l'atmosphère en quelques phrases bien senties. Alors certes, le film accuse sans doute un peu son âge, mais je n'ai malgré tout pas boudé mon plaisir. Il est à noter que le film a également bénéficié d'une suite "The Return of the Abominable Dr Phibes", toujours à voir... A suivre...





The Entertainer (1960)
Réalisation : Tony Richardson, d'après la pièce de John Osborne
Avec Laurence Olivier, Joan Plowright, Albert Finney, Alan Bates,...

Archie Rice est un artiste de cabaret, dont les spectacles passés de mode n'intéressent plus grand monde. Seulement, au grand désespoir de sa famille, ce dernier persiste à monter sur scène, malgré la banqueroute... 

The Entertainer (en français, Le Cabotin), est un film résolument dépressif, dont le personnage principal campé par Laurence Olivier se révèle être profondément détestable. Archie Rice est un artiste raté, égoïste monstrueux,  qui en raison de pitoyables désirs de grandeur, entraîne toute sa famille vers le fond. A vrai dire, de la première à la dernière image, on ne peut s'empêcher de le trouver méprisable, tant il s'ingénie à tout faire de travers, sans qu'il puisse presque s'en empêcher. Laurence Olivier, très loin ici de ses rôles flamboyants, excelle pourtant à se faire détester dans ce rôle de salaud pathétique, personnage central de ce film d'auteur tout en monochrome, qui offre aussi une très belle réflexion sur le métier d'artiste et ses cruels revers. Ci-dessous, un extrait emblématique, où l'acteur, dans une scène qui l'oppose à Joan Plowright (Mme Olivier à la ville, mais campant ici la fille d'Archie Rice), partage avec dépit sa vision du métier... 


Svengali (1983) 
Réalisation : Anthony Harvey, d'après le roman "Trilby" de George du Maurier
Avec Peter O'Toole, Jodie Foster, Elizabeth Ashley, Larry Joshua, Pamela Blair...

Zoe est une jeune chanteuse au talent prometteur. Dans le but de lui faire signer un contrat avec une maison de disques, on lui impose de suivre des cours de chant auprès d'Anton Bosnyak, un intraitable professeur de musique, dont elle va très rapidement tomber amoureuse.

C'est grâce au tout récent visionnage de l'excellent Svengali de 1931 avec John Barrymore, que je me suis intéressée à cette adaptation du roman de George du Maurier, transposée dans un contexte moderne. Avant de me lancer dans le visionnage de cette version comportant un alléchant casting, j'avais lu quelques excellentes critiques qui m'avaient mise en confiance. A dire vrai, même si je n'ai pas détesté ce film d'Anthony Harvey, je ne l'ai pas franchement adoré non plus. J'ai trouvé le scénario un peu trop convenu, et certainement beaucoup trop adouci, lorgnant clairement du côté de la romance, pour qu'il puisse me convaincre tout à fait. Pour tout dire, cette adaptation n'a qu'un très lointain rapport avec l'histoire d'origine, puisqu'il n'y est pas question d'hypnose, ni de manipulation quelconque de la part du personnage campé par Peter O'Toole. Il s'agit plutôt d'une histoire d'amour un peu compliquée entre un professeur de musique au caractère épouvantable et sa jeune élève dans laquelle il croit déceler un talent extraordinaire. Ce qui n'est vraiment pas une évidence à l'écoute, car si Jodie Foster chante juste, elle ne chante pourtant pas très bien, et franchement, j'ai eu toutes les peines du monde à croire en l'histoire qui se déroule dans le film... Sur le papier, la romance pouvait se révéler intéressante, mais cela ne fonctionne pas du tout. Les acteurs ont plutôt l'air de se demander ce qu'ils font dans cette galère... L'élément qui rappelle un tant soit peu les psychologies des personnages d'origine, outre le fait qu'il est parfois question des personnages de Svengali et de Trilby créés par du Maurier, est que Zoe se retrouve dans l'incapacité de monter sur scène ou même de chanter si son mentor n'est pas dans la salle. Les scénaristes ont vraiment choisi de faire passer à la trappe tout l'aspect lugubre des manipulations de l'histoire originale, en choisissant d'affadir le propos et le contexte, qui perdent vraiment tout leur intérêt. Décidément, rien ne vaudra jamais l'adaptation emblématique d'Archie Mayo...



His Dark Materials - saison 2 (2020) 
D'après la trilogie de Philip Pullman 
Avec Dafne Keen (Lyra), Amir Wilson (Will), Ruth Wilson (Mrs Coulter), Lin-Manuel Miranda (Lee Scoresby), Andrew Scott (Jopari), Ariyon Bakare (Lord Boreal), James McAvoy (Lord Asriel),...

Après avoir créé une "déchirure" entre les mondes, Lord Asriel disparaît, suivi par Lyra. La jeune fille se retrouve à Cittàgazze, une ville inconnue, désertée par tous les adultes, qui en ont été chassés par des Spectres "mangeurs d'âmes". Elle y fait la rencontre de Will Parry, une jeune homme, qui semble comme elle, issu d'un autre monde... 

J'avais beaucoup aimé la saison 1 de cette série diffusée par la BBC durant l'automne 2019, et issue du premier volet de la trilogie de  Philip Pullman, "Les Royaumes du Nord". A tel point d'ailleurs que j'avais entamé peu après la lecture des romans, dont je n'avais lu que le premier tome. Cette saison 2 correspond quant à elle, de manière très logique au très beau second volet de Pullman, "La Tour des Anges". Cette série est infiniment respectueuse du roman, et retranscrit avec brio le magnifique récit de Pullman, et les réflexions profondes vers lesquelles celui-ci nous mène à travers les aventures de Lyra et de Will par-delà les mondes... Les interprétations sont extraordinaires, des plus jeunes interprètes, extrêmement attachants, à Lin-Manuel Miranda, campant le personnage de Lee Scoresby, touchant au-delà du possible, à Airyon Bakare, dans la peau d'un Lord Boreal pour le moins glaçant. Et que dire de l'instable et terrifiante Mrs Coulter de Ruth Wilson, débordant d'un charisme magnifique...  J'attendais également avec beaucoup d'impatience le personnage de Mary Malone, scientifique de notre Oxford moderne, qui parvient, grâce à Lyra, à faire parler "la matière noire" qu'elle étudie dans son laboratoire de physique. Les interprétations, le scénario et les images sont soignés et retranscrivent merveilleusement la foison de concepts philosophiques ainsi que la profondeur du drame développés par Pullman, au-delà même des mésaventures vécues par ses héros. Autant dire que j'attends avec impatience la saison 3, issue du dernier volet de la trilogie, "Le Miroir d'Ambre". A suivre... !




The Ancient Magus Bride (2017-2018)
Anime de Norihiro Naganuma
D'après le manga shônen de Kore Yamazaki (titre japonais : Mahou Tsukai no Yome)

Chise Hatori, une jeune fille de 16 ans, est vendue aux enchères au puissant sorcier Elias Ainsworth, qui souhaite en faire son apprentie. Achetée pour une somme faramineuse, la jeune fille ignore alors qu'elle est une "slay vega", un être humain capable d'attirer à lui la magie en grande quantité, sans pouvoir la maîtriser. 

Cela faisait quelques temps que mon attention avait été attirée par ce shônen de Kore Yamazaki, et en particulier par l'anime qui semble avoir rencontré un énorme succès au Japon, tout comme en Europe. J'ai donc décidé de m'y mettre, et une fois la série entamée, je n'ai pas pu m'arrêter : j'ai visionné les 24 épisodes en à peine deux jours... C'est dire si je me suis fait "happée" par ce conte fantastique pour le moins ambigu, au centre duquel évolue une jeune japonaise orpheline et mal-aimée, apprentie d'un puissant sorcier millénaire ... Alors oui, cette série est addictive, parce qu'elle est tout à bord visuellement très belle, et observe quelques similitudes avec des oeuvres de Miyazaki. Ensuite, en dépit de son rythme très lent, il faut avouer que son contexte en est assez équivoque. Tout d'abord en raison de son rapport à la mort et au sacrifice, en quelque sorte glorifiée dans cet anime (mais j'ai l'impression qu'il s'agit là d'un point commun à beaucoup de mangas). Ensuite, sous couvert de romance, il y a un bon lot de scènes plutôt dérangeantes, car il est clair que le sorcier Elias, dont on pense qu'il est plutôt du côté de la lumière que de l'ombre (quoique ce point ne soit pas tout à fait certain) n'en observe pas moins un comportement tout à fait abusif. Ce manga, comme beaucoup de ce genre, possède son lot d'ambivalences, qui laissent planer un énorme doute sur l'équilibre supposé de ce duo très improbable. Elias n'est pas humain et n'en appréhende guère les sentiments, il ne définit d'ailleurs pas les modifications qui s'opèrent en lui depuis l'arrivée de Chise, petite chose fragile et délicate, en mal d'affection. Il agit selon ses propres intérêts, et se comporte de manière relativement borderline la plupart du temps. Son instinct protecteur frôle la pathologie, et sa jalousie, qu'il n'appréhende pas, se révèle plutôt malvenue. Les réactions qui s'ensuivent sont assez inquiétantes, pour ne pas dire franchement déplacées. Malgré un tempérament d'apparence tantôt placide, tantôt léger, le personnage intrigue par ses revirements assez glauques, que l'héroïne subit avec une relative sérénité. 
Cependant, Chise, d'abord passive et éteinte, évolue magnifiquement durant la seconde partie de la série, quoique le personnage se révèle au final assez fataliste. Inutile de dire que le contexte m'a suffisamment intriguée pour que je m'intéresse dans la foulée au manga papier... Il est à noter que cette série de 24 épisodes sera suive d'une nouvelle saison, probablement d'ici début 2022.


18 janvier 2021

The Phantom needs your help !

Certains des lecteurs de ce blog connaissent certainement La Cave de Gaston Leroux, petit bar-restaurant-musée de Montmartre, tenu par Véronique Leroux, l'arrière-petite-fille de l'auteur du fameux Fantôme de l'Opéra...


En raison des mesures sanitaires concernant les musées et les restaurants, le lieu se retrouve aujourd'hui menacé de fermeture... Aujourd'hui, Véronique Leroux, ainsi qu'un large cercle d'amoureux de l'auteur et son oeuvre, ont lancé un appel aux dons. 

On peut retrouver ici la cagnotte lancée par la propriétaire.

J'ai personnellement apporté ma petite contribution afin que ce joli lieu, dédié à la mémoire et à l'oeuvre de Gaston Leroux, puisse continuer à vivre ! 

05 janvier 2021

Lectures d'hiver...

Voici un petit aperçu de quelques lectures faites cet hiver, parmi lesquelles j'ai eu l'occasion de tomber sur de très jolies découvertes... Pas d'avis très long ni d'analyse très approfondie pour cette fois, une simple petite rétrospective ;)

Point de fuite
Marie Colot et Nancy Guilbert

Classé vraiment tout à fait à tort dans la littérature jeunesse/young adult, Point de fuite, est un roman à plusieurs voix, dont les récits s'entrecroisent autour du personnage de Mona, jeune femme brillante, lumineuse et passionnée par le dessin. Le jour où elle rencontre celui qu'elle croit être l'homme de sa vie, c'est pour Mona le début d'une très longue et indicible descente aux enfers. 
Récit dépeignant avec un réalisme extrême le quotidien empoisonné d'une personne sous l'emprise d'une manipulateur pervers, ce roman poignant et terrible, parle de la violence psychologique au sein du couple, véritable travail de destruction inexorable d'une personnalité, de vampirisation totale d'un individu jusqu'à son anéantissement... 
Ce roman d'une précision folle est de ceux qui m'auront marquée pour longtemps, car il parvient à mettre des mots sur des souffrances parfois très difficiles à exprimer, car tues par la honte ou par l'incompréhension des autres. Un roman qui touche juste et qui ne laisse pas indemne.


Bondrée
Andrée A. Michaud 

Bondrée est la francisation du mot "Boundary", signifiant en anglais "Frontière", zone sauvage située entre le Québec et la frontière du Maine. C'est là, dans un paisible lieu de villégiature, que disparaissent deux adolescentes, que l'on retrouve assassinées dans ces forêts insondables, où plane encore l'ombre d'un trappeur fou, retrouvé pendu plusieurs années auparavant. 

En dépit du fait qu'il ne se passe réellement pas grand chose dans ce roman de la québecoise Andrée Michaud, l'intérêt du récit se trouve justement dans l'ambiance même installée par l'auteur, dans la description de cette nature hostile et inquiétante, noyée dans la brume. Bondrée est un thriller psychologique d'une rare précision, d'une beauté tout à fait sauvage, qui décrit choses et gens avec une certaine forme de poésie, que l'on voit réellement très peu ailleurs dans ce contexte. Une magnifique découverte que ce roman, qui donne réellement très envie de se pencher sur d'autres oeuvres de l'auteur.


La Faucheuse, tome 1
Neal Shusterman 

Dans un lointain futur où la maladie et la mort naturelle ont été éradiqués de la société, une poignée "d'élus" sont régulièrement choisis afin d'être faucheurs. Ceux-ci, au bout d'un apprentissage pointu, seront responsables de donner la mort à des individus choisis selon des règles statistiques, afin de réguler la population mondiale...

Même si j'avais pu lire d'excellentes critiques de ce roman de Neal Shusterman, je ne m'attendais pas du tout à l'apprécier. Or, cela a été le cas : il est efficace et très intelligemment mené de bout en bout. Il ne s'agit pas d'un énième récit post-apocalyptique devenu le standard absolu en terme de littérature jeunesse/YA, mais plutôt une très belle réflexion sur la fatuité de l'être humain et ses dérives morales, bénéficiant d'un scénario très solide et addictif, malgré un contexte plutôt lugubre. Les deux tomes suivants sont d'ores et déjà sur ma pile de livres à lire...

Le Train d'Erlingen ou La métmorphose de Dieu
Boualem Sansal

Ute Von Ebert est une vieille dame issue de la haute bourgeoisie d'Erlingen, petite ville d'Allemagne, se retrouvant assiégée par un ennemi qu'on ne voit pas, qu'on n'entend pas, mais qui est là, menaçant, à quelques pas de la cité. La population doit être évacuée de manière imminente par un train qui se fait attendre... 

S'agit-il d'une dystopie ? S'agit-il d'un essai philosophique sur les peurs primales de nos sociétés occidentales ? Sans doute s'agit-il d'un peu de tout cela à la fois. Ce roman peu ordinaire se compose d'une série de lettres au ton plus que sarcastique que la narratrice écrit à sa fille, réfugiée à Londres. Méditation sur la peur de l'inconnu, mais aussi sur les dérives des extrémismes religieux, et les pires ressorts de l'âme humaine, Le Train d'Erlingen demeure cependant un roman à la narration quelque peu apathique, dont on ne sait guère où il va mener le lecteur. Même après avoir tourné la dernière page, on continue toujours de l'ignorer... Une curiosité.


Anne de Green Gables
Lucy Maud Montgomery

Orpheline de père et de mère, Anne Shirley, petite fille rêveuse et enjouée est adoptée par Marilla et Matthew Cuthbert, deux fermiers résidant sur l'île du Prince Edouard, située dans le golfe du Saint-Laurent. Débordant d'imagination, quoique maladroite et jamais à l'abri de nouvelles idées loufoques, Anne va très vite trouver ses marques dans cette famille un peu rude mais aimante, et parmi les habitants d'Avonlea.

Autrefois publié sous le nom de "La maison aux pignons verts", cette oeuvre iconique de Lucy Maud Montgomery, le premier d'une série de neuf romans, et fortement inspiré de sa propre vie, est une véritable merveille, pour qui aime les belles descriptions de la nature, des paysages et des saisons, et qui vous donne une envie irrépressible de déménager sur l'île du Prince Edouard... Anne est un personnage délicieusement attachant, drôle, piquant, dont on suit avec délice les actes farfelus et les aléas d'une imagination débridée. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas lu un roman aussi juste ni aussi beau, à la fois drôle et touchant, que j'ai d'ailleurs refermé avec beaucoup, vraiment beaucoup de larmes aux yeux. L'écriture est d'une beauté absolue et vous laisse l'âme pleine d'une tendre nostalgie...

A suivre... 


29 décembre 2020

Svengali (1931), d'Archie Mayo

 


Film d'Archie Mayo, d'après le roman "Trilby" de George du Maurier.

Avec John Barrymore (Svengali), Marian Marsch (Trilby O'Farrell), Bramwell Fletcher (Billie), Luis Alberni (Gecko),...

***

Dans le Paris du XIXe siècle, la jeune et belle Trilby O'Farrell travaille comme modèle dans un atelier d'artistes, où elle fait la connaissance de Billie, un jeune peintre enthousiaste, avec qui elle se fiance rapidement. Atteinte régulièrement de migraines, Trilby consent à ce que le voisin de Billie, un sinistre compositeur et professeur de chant du nom de Svengali, exerce sur elle ses talents d'hypnotiseur. Libérée de ses douleurs, qu'elle a comme "transférées" à Svengali, Trilby peine cependant à redevenir tout à fait elle-même... 

***

Le scénario de Svengali est issu d'un roman de George du Maurier - grand-père de Daphné du Maurier -  auteur relativement peu connu hors des frontières de l'Angleterre, mais qui a, de son vivant, rencontré un très joli succès avec ses deux oeuvres majeures, comme Trilby (qui a servi de matériau de base à la présente adaptation) et le très onirique Peter Ibbetson (pour voir l'article sur le film de 1935, c'est par ici). J'ai lu Trilby il y a plusieurs années, rendue curieuse par une information recueillie au fil de mes pérégrinations leroussiennes, mentionnant que ce roman avait servi en quelque sorte d'inspiration au Fantôme de l'Opéra... Il n'en fallait pas plus pour me décider : il y est en effet question de musique, d'un triangle amoureux dramatique entre un brave jeune homme au coeur dévoué et une héroïne évanescente en proie aux attentions malséantes d'un lugubre musicien à la ténébreuse aura... Sur le papier, le roman avait de quoi charmer, cependant, dans mon souvenir, il me semble être restée un peu de marbre à la lecture, car le récit se concentrait principalement sur le jeune couple en pleine tourmente, et assez peu sur la grande figure d'antagoniste, le fameux Svengali dont il est question dans le film d'Archie Mayo.  Ce film de 1931 a le très grand avantage de se concentrer sur ce personnage contestable, et la relation extrêmement ambiguë qu'il entretient avec la jeune Trilby. 



Je me suis intéressée à cette adaptation très récemment, souhaitant me documenter sur la filmographie de John Barrymore (1882-1942), éminent acteur américain  - et grand-père de Drew Barrymore, ça c'était pour le rayon potins 😁 - grand tragédien spécialisé dans le répertoire shakespearien, et comptant un certain nombre de grandes figures littéraires à son palmarès, comme Sherlock Holmes (avec ce physique longiligne et ce visage comme taillé à coups de serpe, on dira que c'était quasiment prédestiné), le double personnage de Jekyll/Hyde, le capitaine Achab de Moby Dick, Don Juan, et j'en passe...  Ce qui m'a toujours marqué chez Barrymore, c'est ce regard, cette aura indescriptible, cette modernité du jeu, extrêmement naturelle et déliée, très éloignée des postures figées de l'époque, encore héritées du cinéma muet. 

John Barrymore (Svengali)
 


Il est clair que cette adaptation du roman Trilby ne serait absolument rien sans le charisme écrasant de Barrymore, et sa capacité assez peu commune à attirer le regard et toute l'attention en quelques secondes de présence à l'écran. Le personnage, qui m'avait paru à la lecture assez terne et détestable, sans véritable envergure, prend dans cette adaptation toute la place qu'il aurait mérité dans le roman. Il était clairement dans l'air du temps, à l'époque de la réalisation de ce film, d'exploiter le registre du fantastique, voire d'horreur, et toutes les grands figures qui y sont liées comme en atteste les productions des studios Universal de cette décennie. 
La réalisation d'Archie Mayo ne dément pas cette tendance, et s'inspire volontairement des visions cauchemardesques des grands classiques du cinéma expressionniste allemand et de leurs mises en abîme. Constituée dans un premier temps de décors dont les proportions sont intentionnellement déformées, de perspectives biaisées, qui mettent très volontiers le spectateur mal à l'aise, la scénographie a été visiblement très influencée par celle du fameux Das Cabinet des Dr Caligari (1920), de Robert Wiene.

Das Cabinet des Doktor Caligari ou l'art de la perspective troublée 


Les décors intentionnellement déformés de Svengali

D'autre part, on ne niera pas non plus des similitudes assez troublantes entre les gros plans sur le visage ou sur le regard de John Barrymore lors des manipulations hypnotiques de Svengali, et les angles de caméra de Tod Browning, braqués sur les yeux perçants de Bela Lugosi, dans le Dracula de la Universal, sorti la même année. 
Cette volonté première d'installer le spectateur dans cette ambiance inquiétante devient assez inégale ensuite, voire à disparaître tout à fait pour revenir à une réalisation plus traditionnelle et à des décors qui le sont tout autant. Il était d'ailleurs tout à fait logique que l'exercice de style en matière visuelle ne se limite qu'à la première partie du film, pour faire ressentir l'emprise naissante de Svengali sur Trilby, et j'ai trouvé cela diablement efficace. L'ambiance délétère s'atténue ensuite progressivement pour se concentrer sur les sentiments des protagonistes, aussi confus et étranges soient-ils.

Svengali hypnotise pour la première fois la jeune Trilby


Comme je l'ai dit plus haut, le film retrace l'histoire d'une emprise : celle qu'un musicien raté, quelque peu frustré dans ses désirs de grandeur, mais doté de dons d'hypnose dépassant l'entendement qu'il exerce sur une jeune femme sans le sou, croisée dans son immeuble et chez laquelle il décèle un don extraordinaire pour le chant (on sent poindre la référence au Fantôme de l'Opéra, là, non ?). Si le personnage de Svengali passe d'abord pour un inoffensif original dont on se gausse, on perçoit cependant presque immédiatement que ses capacités de suggestion ne sont quant à elles, absolument pas inoffensives. Car en effet, si le musicien hypnotise d'abord Tribly pour la soulager d'une migraine, ce n'est pas sans contrepartie, puisque cette manipulation le rend à son tour malade, comme il l'explique à la jeune femme. Ceci change donc profondément la donne sur les motivations qu'il peut avoir : il se sert effectivement de Trilby et de son don pour les modeler à sa guise, mais en sachant pertinemment que cela le tuera presque aussi sûrement à moyenne échéance. L'énergie qu'il met pour la maintenir sous sa coupe l'épuise, sans qu'il souhaite cependant mettre un terme à cette manipulation...  Car ce n'est pas seulement le talent de Trilby qu'il tente de conserver, mais l'illusion d'amour qu'il a façonnée...

"You are so beautiful, my manufactured love", jettera Svengali dans un soupir de dépit

Arrivé à l'ultime limite de sa résistance, Svengali choisit de relâcher l'emprise qu'il a sur Tribly, lui laissant en mourant le choix de retourner aux bras de son ancien fiancé. Le fait que la jeune femme s'éteigne finalement en même temps que lui, en prononçant dans un dernier souffle le nom de son mentor, pose réellement question... Trilby évoque dans ce choix terrible toute l'ambiguïté de ses propres aspirations... 

Trilby, héroïne évanescente, véritable icône leroussienne (Marian Marsch)


On l'aura compris, Svengali se classe définitivement parmi ces quelques perles du cinéma qui s'efface difficilement de la mémoire, surclassant pour une fois largement le roman dont il est inspiré, car se concentrant sur le véritable intérêt de la trame d'origine : le personnage de l'hypnotiseur omniscient, tentaculaire, entraînant dans sa chute, par un désir de grandeur biaisé et malhonnête, une jeune femme qu'il finit par aimer peut-être trop sincèrement pour persister dans sa folie. 


Il est à noter qu'il existe quelques adaptations du roman, ou plutôt des remakes du film de 1931, dont une version de 1954 (dans laquelle on retrouve une apparition éclair d'un très jeune Jeremy Brett), ainsi qu'une version modernisée avec Peter O'Toole et Jodie Foster dans les rôles principaux, datant de 1983, et qui se trouve sur ma pile de films à voir d'urgence... Il existe également une comédie musicale de Frank Wildhorn - dont on ne doute plus du penchant certain pour les personnages aux psychologies très contestables 😁 - datant de 1991, et dont on trouve quelques extraits sur youtube. A suivre...



Affiche de la comédie musicale de Frank Wildhorn (1991)