16 octobre 2014

Thaïs : du roman à l'opéra


Thaïs, de Jules Massenet (MET 2008) - avec Renée Fleming et Thomas Hampson, dir. : Jesus Lopez-Cobos.

Thaïs est la plus belle et la plus vénérée des courtisanes d'Alexandrie. Athanaël, un austère moine cénobite, se fait la promesse de détourner Thaïs de sa vie de débauche, et de la rendre à Dieu. Il quitte son désert et se rend dans la grande ville, lieu de tous les tentations et de tous les excès, pour rencontrer la jeune femme et tenter de la convertir.

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L'histoire de Thaïs, d'après le roman éponyme d'Anatole France, a en effet une trame assez simple. La matière de cet opéra repose donc très peu sur l'action, pour se concentrer presque strictement sur les réflexions que mènent les deux principaux protagonistes sur la spiritualité - ou plutôt, leur spiritualité propre, et leur rapport à la religion. Présenté comme cela, l'oeuvre pourrait paraître quelque peu hermétique, mais il n'en est rien. Il me faut préciser que j'ai vu l'opéra de Massenet - à qui je commence à vouer décidément un certaine adoration - dans sa version du MET de 2008, avant de lire le roman. Cet opéra m'intriguait à plus d'un titre, puisqu'il est surtout connu pour l'emblématique Méditation du Thaïs, aria au violon qui n'est pourtant qu'une transition du second acte (mais quelle transition !), durant laquelle la païenne Thaïs se convertit, et rejoint le moine Athanaël.

Je parlerai en premier lieu du roman, à la base de la construction du livret de Louis Gallet pour Massenet. Ecrit en 1890, le récit se base sur une ancienne légende chrétienne, retraçant la conversion de la courtisane Thaïs d'Egypte par le moine Paphnuce. La jeune femme, tirée de sa vie dissolue, mourra quelques mois plus tard comme une sainte dans le couvent qui l'avait accueillie.

Dans le roman, Paphnuce (transformé de manière heureuse en Athanaël chez Massenet), a connu dans sa jeunesse Thaïs, lorsqu'il vivait dans le siècle, et l'avait secrètement aimée. Devenu moine cénobite, et vivant une vie de recueillement et de prière dans le désert, celui-ci a une vision dans un rêve : Dieu lui ordonne de tirer la jeune femme de la débauche, et de la convertir à la religion du Christ. C'est ainsi que l'austère moine rejoint Alexandrie, où il est confronté à nouveau à la vie. Retrouvant un ancien compagnon de jeunesse, qui lui fournit argent et vêtement, Paphnuce se fait conduire chez Thaïs, où il trouve la jeune femme inquiète, aimant et haïssant à la fois la vie qu'elle mène, terrifiée à l'idée de perdre un jour sa jeunesse et sa beauté. Lorsque Paphnuce lui promet la vie éternelle, et l'amour inconditionnel dans la religion, Thaïs, au grand étonnement du moine, l'écoute. Le cheminement spirituel est en marche, et la jeune femme décide de suivre Paphnuce loin d'Alexandrie, après avoir incendié tous ses biens. Après un voyage à travers le désert, l'ascète laisse Thaïs dans un couvent, mais l'histoire est loin de s'arrêter en si bon chemin. A vrai dire, les ennuis, pour ce moine austère et rigide, ne font que commencer. Assailli de visions infernales, Paphnuce erre à travers l'Egypte, où il est la proie de tentations terribles, le ramenant encore et toujours vers Thaïs. Priant, résistant, se consacrant jour et nuit à la méditation, il finit par être terrassé : saisi de folie, il court vers le couvent où il a laissé Thaïs, où on la dit mourante. Parvenu à son chevet, il tente de la convaincre de le suivre, de l'aimer, mais la jeune femme, toute entière tournée vers Dieu, ne l'entend, ni ne le voit, et meurt dans une extase mystique.

Renée Fleming (Thaïs - MET 2008)
Il me faut être honnête : le roman ne m'a guère emballée. Disons que j'étais très curieuse de connaître le matériau de base de l'opéra, qui m'a paru au premier visionnage, assez singulier. Tout d'abord, parce qu'il présentait très peu de personnages, et que la trame m'avait semblé très sommaire, voire expéditive. On est loin, très loin, de débordements d'amour de Werther, ou des grands airs larmoyants de Manon. Thaïs est une oeuvre singulière, parce qu'elle est à fois très classique, et profondément atypique. Pas de grands airs connus, si ce n'est la fameuse Méditation, et un récit qui ne repose au fond que sur deux figures centrales, qui se suffisent amplement à elles-même. C'est davantage l'histoire d'une transformation, d'une conversion sur fond de profond lyrisme - une histoire donc très intériorisée - plutôt que le récit des tortures personnelles que s'inflige le moine cénobite Athanaël - Paphnuce chez Anatole France. C'est sur ce point justement que le lecteur du roman s'égare, se perd un peu, dans ces déferlements de châtiments corporels, de punitions et de jugements, auxquels le personnage se contraint. Le trait en est d'ailleurs tellement forcé, que cela prête parfois au sourire nerveux, ou même à l'exaspération. En lisant ces grands passages de pénitences, on pense presque à une version  revue et corrigée des Tentations de Saint-Antoine. C'est dire si cela est passionnant... Mais j'aime à penser qu'il s'agit d'une sorte d'anti-cléricalisme déguisé, d'une ironie très habile sur le pouvoir des croyances, et les dérives d'un certain extrémisme...

Thomas Hampson (Athanaël)

On comprend aisément que Louis Gallet, l'auteur du livret de l'Opéra ait largement choisi de passer ces aspects à la trappe, pour en revenir à la réflexion même de la conversion et de la confusion des sentiments du moine Athanaël envers Thaïs, et de la très haute mission qu'il s'est attribuée pour la ramener dans le droit chemin. L'opéra ne modifie donc guère le récit, en épargnant au spectateur les pénitences du moine, torturé plus par son amour pour Thaïs, que par des visions inspirées par le diable... Dans la version de 2008 produite par le MET, Renée Fleming est lumineuse, charmante, irrésistible, et sa voix absolument enchanteresse, pour incarner la Thaïs incendiaire d'Anatole France. Le duo qu'elle forme avec le baryton Thomas Hampson, est absolument parfait, d'autant que ce dernier possède une diction extraordinaire en français. Quant à son incarnation du moine cénobite, on le trouve toujours remarquable, car il est de ceux qui combine à merveille le chant et le jeu, notamment dans les registres de personnages noirs et austères. On applaudit avec autant d'enthousiasme ses errances intérieures, ses regards ténébreux ou ses larmes d'amour.


Des regards sévères de l'acte I...


... aux sentiments confus de l'acte II

Du reste, on est amené, plus d'une fois, malgré la singularité de la trame, à retenir quelques larmes émues. Pas de grands airs chantés, effectivement, mais une très grande beauté, un lyrisme presque céleste, porté par l'air récurrent de la Méditation, reprise dans certains airs, par l'orchestre, par les choeurs, jusqu'à la scène finale, à la fois ravissante et terrible, qui parvient à changer en  poésie la pesanteur du roman. Du reste, on se trouve transporté par l'ambiance générale, loin des questionnements obscurs et primitifs d'une religion encore à ses balbutiements, par la magie des décors chargés de fleurs et d'or, et par les costumes sublimes de cette production du MET, mis au point par Christian Lacroix... On retient son souffle et on frissonne devant tant de perfection.

Scène finale de l'acte III.
Afin de s'en faire une petite idée, voici l'air "O messager de Dieu... Baigne d'eau mes mains" :


Et la scène finale de l'acte III (attention, mieux vaut prévoir une boîte de kleenex) :

05 septembre 2014

The Red Shoes, de Michael Powell et Emeric Pressburger (1948)

Les Chaussons Rouges, de Michael Powell et Emeric Pressburger (1948 - Films Arthur Rank - GB - durée : env. 2h10), avec Moira Shearer, Marius Goring, Anton Walbrook.

Victoria Page est une jeune ballerine, rêvant de danse et de gloire. Après la première du ballet "Heart of fire", on lui présente l'éminent directeur de ballet Boris Lermontov, qui l'engage. Personnage intransigeant, rigide et hautain, Lermontov a décelé en elle un potentiel extraordinaire, et est bien décidé à en faire la nouvelle vedette de sa compagnie dans un projet d'envergure : créer un ballet inédit, "Les Chaussons Rouges", qu'un jeune compositeur, Julian Craster, nouvellement engagé, vient de lui écrire. Pour eux, ce sera la gloire assurée, à condition de s'y consacrer corps et âme. Lorsqu'il apprend que la jeune danseuse et le compositeur sont tombés amoureux l'un de l'autre, Lermontov en conçoit une rage  terrible...

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Malgré que ce film ait été porté aux nues par les plus grands (Martin Scorsese, Brian de Palma, ou encore Coppola - excusez du peu), je ne le connaissais absolument pas, et il est proprement malheureux d'être passée à côté pendant tout ce temps... Les Chaussons Rouges, titre du ballet que joue la jeune Vickie Page, issu lui-même du conte d'Andersen, est à n'en pas douter, un de ces films qui, une fois visionnés, ne s'oublient jamais. A la fin du visionnage, on reste comme quelques minutes en "flottement", rêveur, incapables de se détacher de cette histoire troublante, bouleversante, qui oscille entre oeuvre onirique, drame musical et conte fantastique. Ce film, écrit par Emeric Pressburger et sorti en 1948, est une sorte d'heureux télescopage d'images et d'idées entre La belle et la bête de Cocteau, Les visiteurs du Soir de Marcel Carné, Le Fantôme de l'Opéra et Pygmalion... L'histoire en elle-même est bien peu fantastique au départ, puisqu'elle se concentre sur les aspirations d'une jeune femme qui souhaite devenir une grande danseuse, et sur le parcours plutôt amer de ses débuts dans la troupe de l'énigmatique et glacial Boris Lermontov, le directeur de ballet qui l'a engagée. Peu à peu, au fil des répétitions du ballet inédit, le rythme du film change, tout comme les images, la musique : le scénario alors très académique se transforme en une plongée dans le conte original d'Andersen et la fameuse malédiction des chaussons rouges, qui contraignent leur propriétaire, à danser éternellement, sans jamais s'arrêter, jusqu'à l'épuisement. On ne sait dorénavant plus si l'héroïne incarne simplement un rôle, ou si le rôle a trouvé en elle une incarnation ultime, puisqu'il résonne à présent dans son existence comme une réalité funeste (et là, on pense que Black Swan n'a vraiment rien inventé...). La vie de la jeune femme devient alors une allégorie pure et simple du conte, très habilement transformé dans un triangle amoureux inévitable, mais ô combien prévisible, qui n'est pas forcément celui que l'on croit, et qui se lit à divers degrés. Il est très rare pour un film de cette époque de voir une telle finesse et une telle modernité dans le traitement des personnages, y compris dans la manière de les présenter aux spectateurs.

Victoria "Vickie" Page (Moira Shearer)
Car la richesse de ce film, s'il se trouve dans le scénario et sur la modernité du propos et des plans,  repose tout autant sur le trio de tête des personnages, de Julian Craster, à Vickie Page, en passant par Boris Lermontov, tous trois incarnés, cela dit en passant, par de quasi inconnus.

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Jeune femme toute entière dévouée à son art, Vickie Page, enrôlée à force pugnacité dans la grande compagnie dirigée par Lermontov, est une incarnation subtile mais entière, du sacrifice. Ce dévouement total qu'elle s'impose avec un optimisme juvénile, ne serait pas si terrible si elle ne l'avait promis à Lermontov, personnage magnétique, inquiétant de froideur et de grâce arrogante, qui l'a prise sous sa coupe. Le bienveillant ascendant des premiers temps prend vite des allures d'emprise délétère. La jeune femme devient alors un objet de manipulation et de chantage affectif. Lorsque celle-ci est confrontée à faire un choix de vie, un choix tellement humain - entre l'amour de l'art et l'amour tout court - son mentor la rejette avec une rage mal contenue, qu'on ne perçoit qu'à travers un mépris insultant.


Boris Lermontov (Anton Walbrook)
Que sait-on d'ailleurs de Boris Lermontov, personnage favori de toute la carrière du scénariste Emerich Pressburger ? Être rigide, hautain, égoïste à un degré suprême, animé d'un désir compulsif de perfection, que recherche-t-il vraiment ? Directeur et impressario tout-puissant d'une compagnie de renommée internationale, il sait ce qu'il veut et où il va, sans jamais aucune remise en question. Abandonnant et méprisant ceux qui ne peuvent le suivre, il fait et défait les carrières et les vies, si elles ne répondent plus à son sens du sacrifice et de la dépendance. On ne sait non plus ce qui le lie réellement à Vickie, hormis les espoirs qu'il a mis en elle follement, presque désespérément, comme si elle était l'incarnation ultime, inconditionnelle de son absolu. Inspiré à plus d'un titre par le véritable Sergeï Diaghilev, créateur et directeur des Ballets Russes, on retrouve chez Lermontov, cette personnalité écrasante, intolérante, quoique fascinante, celle qui subjugue son entourage, en même temps qu'elle ne l'entraîne encore et toujours vers le fond. Encore faut-il que ceux qu'il a sous sa coupe répondent à des aspirations équivalentes aux siennes... Si Vickie devient en quelque sorte son jouet favori - contrairement aux autres membres de la compagnie, qu'il estime avec une bienveillante politesse - c'est qu'il pense avoir face à lui une âme non pas semblable à la sienne, mais une âme jeune et influençable sur laquelle il peut peser lourdement, non par la terreur, mais par la fascination. Il peut ainsi projeter sur elle ses souhaits d'inconditionnelle perfection.

Lermontov : un autre personnage frollien ?


Du dévouement à l'emprise
Les scènes de ballet sont ensuite très révélatrices (pas moins de quinze minutes de danse sans coupure, absolument magiques), entre onirisme et symbolisme, on suit le cheminement de la jeune femme sur la voie de cette fascination à double tranchant : lors de la première représentation, elle voit sur les traits du danseur qui incarne le chausseur diabolique, ceux de Lermontov... Scène au symbolisme lourd, puisqu'elle révèle qu'il n'y aura finalement plus d'autre issue que celle, funeste, que véhicule le conte d'Andersen.

Lorsque Vickie lui échappe, en quittant la troupe pour se marier avec le compositeur Julian Craster, musicien doué, compositeur des Chaussons, qui officiait au sein de la compagnie, Lermontov ressasse une colère noire. Jalousie maladive révélatrice d'une tempérament obsessionnel ? Sans doute, quoiqu'on ignore tout à fait si le sentiment amoureux à quelque chose à y voir... Lermontov se dit en effet jaloux, mais pas de ce que l'on pense, et probablement pas du mari de Vickie, homme inoffensif, tendre, attentionné, forcément assez transparent, mais tellement égoïste lui aussi... On ne quitte pas si facilement le vieux carcan qui a eu cours pendant des siècles, et qui veut qu'une femme mariée sacrifie tout à son époux, tout y compris elle-même, jusqu'à s'oublier, jusqu'à s'effacer... La jeune femme ne déroge pas à la règle, et ne danse presque plus, et est, on n'en doute guère, très malheureuse d'avoir abandonné sa carrière. Lorsqu'elle a l'opportunité de la reprendre, ou plutôt, lorsque Lermontov lui propose de revenir dans la compagnie pour danser Les Chaussons Rouges, elle est à nouveau confrontée à un choix impossible : d'un côté le mari jaloux, exigeant à son tour un sacrifice total (si on n'avait pas réellement détester ce personnage jusque là, à présent, c'est chose faite!), et de l'autre le mentor, le pygmalion sans scrupules qui réclame l'aboutissement d'un idéal hors de portée...

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On ne peut regarder la fin des Chaussons Rouges qu'étourdi, et n'en ressortir qu'avec la conviction d'avoir vu un véritable chef-d'oeuvre... Il s'adresse autant aux amateurs de danse qu'aux autres, tout comme aux adorateurs de personnages complexes... A voir et à revoir sans aucune modération !



 Pour terminer cet article, la scène de rencontre entre les deux principaux protagonistes, Vickie Page et Boris Lermontov :



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Et je ne résiste pas à poster quelques délicieuses photos de promo du film...

 

 



15 août 2014

Et si on allait à l'opéra ? (2/...) : Eugène Onéguine, de Tchaïkovsky

Eugene Onegin, opéra en 3 actes de Piotr Illitch Tchaïkovsky
(MET season 2013-2014)

Voici mon plus gros coup de coeur de ces dernières semaines : Eugene Onegin de Tchaïkovsky, d'après le roman en vers d'Alexandre Pouchkine. 
Eugene Onegin (ou Eugène Onéguine en français), dandy prétentieux et arrogant, fuit St Pétersbourg où il est criblé de dettes, pour se réfugier à la campagne chez son meilleur ami Lenski. Peu de temps après son arrivée, les deux amis rendent visite à leurs voisins, où Onegin rencontre la jeune Tatiana. Tatiana, jeune fille réservée et discrète tombe éperdument amoureuse de ce viveur invétéré, qui la traite avec mépris. Lenski, fiancé à Olga, la soeur de Tatiana, provoque Eugène en duel, lorsque celui-ci en vient à l'insulter, puis à courtiser ouvertement Olga. Eugène tue Lenski en duel, et s'enfuit. Après deux ans d'absence et de voyage, Eugène revient désabusé à St Pétersbourg, où il rencontre Tatiana dans une soirée mondaine. La jeune femme a entre-temps épousé un prince. En la voyant, Onegin sait qu'il a fait une erreur en la repoussant autrefois, et souhaite ardemment la revoir. Malade d'amour, Onegin, la supplie de venir le retrouver, mais Tatiana, même après lui avoir avoué qu'elle l'aime toujours, restera fidèle à son mari.

Eugène Onéguine est une grande histoire russe, tragique et larmoyante, comme on les aime (enfin, comme je les aime en tout cas ^_^). Chose assez rare, c'est le personnage le plus abject de l'histoire qui en est le héros, et le baryton Mariusz Kwiecien prête merveilleusement son timbre sombre et froid à ce rôle plutôt ingrat de personnage détestable et opportuniste. Malgré tout, l'interprète parvient à le rendre magnétique, et le couple qu'il forme avec la toujours sublime Anna Netrebko dans le rôle de Tatiana, dont la voix et le dramatisme toujours juste donneraient des frissons à n'importe qui, a le don de galvaniser un public convaincu. La musique est enchanteresse, que ce soit le magnifique air des lettres, de Tatiana, ou encore de "Kuda, Kuda", air sans doute le plus connu de l'opéra, chantée par le malheureux Lenski au matin du duel (Piotr Beczala) qui est à tirer des larmes. Le tout est nimbé de décors qui retranscrivent à merveille la glace et la neige de la froide Russie, si indissociable de l'âme dramatique des romans slaves... 

Air de Lenski (extrait de "Kuda, Kuda) :


Scène finale de l'acte 3 :


Une merveille à écouter et à voir !

17 juillet 2014

Holmes, vous avez dit Holmes ?

Après plusieurs années consécutives riches en adaptations holmesiennes de tout genre (Sherlock et Elementary pour la télévision, puis les films de Guy Ritchie pour le cinéma), il semble que la franchise Holmes ne soit pas encore tout à fait épuisée...

Tout d'abord, on trouve cette série russe, dont j'ai appris l'existence par hasard sur youtube, diffusée fin 2013-début 2014, avec Igor Petrenko (Sherlock Holmes) et Andrej Panin (John Watson) :

"Sherlock Holmes" - version russe (2013)
source : www.sshf.com
Après visionnage d'extraits de quelques épisodes, ainsi que du trailer (disponible sur youtube en russe, sous-titrés en anglais, voir liens ci-dessous), il apparaît que la série louche nettement au niveau de l'ambiance, et du style bohème de Holmes, sur les films de Ritchie et le Holmes de Robert Downey Jr. On est loin, très loin même, du personnage du canon, tiré à quatre épingles.

Reste que la série paraît assez agréable, énergique, explosive même, non dénuée d'humour, mais qu'il faut s'armer d'une bonne dose de courage pour visionner chaque épisode d'1h20 environ en langue russe... 

L'acteur interprétant Watson étant décédé il y a quelques mois, on ignore si la série sera reconduite pour une seconde saison.

Le trailer pour s'en faire une petite idée : 

















Lien vers le 1er épisode

Ensuite, on annonce pour 2015, la sortie d'un film de Bill Condon, "Mr Holmes", avec Sir Ian McKellen à l'affiche, pour interpréter le détective à un âge avancé.
Adapté d'un roman de Mitch Cullin, en voici le résumé que l'on peut trouver depuis peu sur imdb :

"The story is actually set in 1947, following a long-retired Holmes living in a Sussex village with his housekeeper and rising detective son. But then he finds himself haunted by an unsolved 50-year old case. Holmes memory isn't what it used to be, so he only remembers fragments of the case: a confrontation with an angry husband, a secret bond with his beautiful but unstable wife."


On peut évidemment se poser un nombre extraordinaire de questions sur le scénario, d'autant plus que le roman dont il est tiré est très peu connu.

Très peu de photos sont disponibles pour l'instant. On attend en tout cas avec impatience une date officielle de sortie...

08 juillet 2014

Et si on allait à l'opéra ? (1/...)

Quelques semaines après avoir entamé ma pile de DVD d'opéras à voir, et quelques dizaines d'heures d'écoute et de visionnage plus tard, c'est le moment de faire le point... 

Lohengrin, de Richard Wagner (Bayerische Staatsoper - Münich) - 2009 - avec Jonas Kaufmann et Anja Harteros

Après un premier essai plus ou moins fructueux d'un opéra de Wagner (Parsifal), avec le même Jonas Kaufmann, je me suis lancée dans le visionnage d'un opéra du grand maître allemand légèrement plus accessible. Du moins c'est ce que je croyais, avant d'être détrompée dès les premières secondes... Impossible de nier le fait que la musique de Lohengrin est tout à fait grandiose, belle, et majestueuse, et que l'histoire en elle-même, romantique à souhait, ravira tous les coeurs tendres... Seulement voilà, il y a la mise en scène : à moins que le sens profond m'ait complètement échappé, on peut tout à fait dire qu'il s'agit là d'un grand n'importe quoi. Les chanteurs sont excellents, évidemment, mais on a davantage l'impression de les voir en répétitions, plutôt qu'en représentation des grands soirs... Lorsque l'on voit Lohengrin (Kaufmann), décrit dans le livret comme un chevalier en armure étincelante, surgir sur scène en jeans, t-shirt et baskets, on tolère encore... Mais quand enfin ledit chevalier et sa promise, Elsa (Harteros), se mettent à faire de la maçonnerie tout en chantant des airs déchirants, on se met franchement à rire... ^_^ Je suis plutôt bon public en général, mais là, ça ne passe pas. Cette mise en scène abominable gâche tout, et c'est peu dire. 

Il Trovatore, de Giuseppe Verdi (ROH Covent Garden) - avec José Cura, Dimitri Hvorotovsky et Yvonne Naef.

Je ne connaissais pas du tout Il trovatore (Le trouvère), avant de visionner cet opéra d'excellente facture, avec des interprètes masculins tout à fait superbes, dont José Cura, en gitan impulsif et charismatique, et l'incontournable baryton russe Dimitri Hvorostovsky, dans un rôle charismatique tout à fait taillé sur-mesure.
La mise en scène, les costumes, les voix extraordinaires, tout y est pour en faire un spectacle puissant et expressif !
Ce n'est sans doute pas mon opéré préféré de Verdi, mais c'est une splendide découverte.  A voir !





Werther, de Jules Massenet (Théâtre du Châtelet) - récital avec Thomas Hampson, Susan Graham et Stéphane Degout - dir. : Michel Plasson.

Comme je l'avais déjà évoqué dans le dernier billet sur Werther , il existait en dvd cette version de l'opéra de Massenet, sous forme de récital, dirigée par Michel Plasson. Sa particularité réside dans le fait qu'il s'agit de l'adaptation pour baryton du rôle de Werther, que Massenet, peu satisfait du résultat d'une partition pour ténor, avait entièrement réécrit. Evidemment, le choix d'un concert plutôt que d'une véritable scène d'opéra, impose une certaine froideur à l'ensemble, une inévitable distance par rapport aux émotions véhiculées par le livret. On sent d'ailleurs très nettement les interprètes mal à l'aise avec la rigidité d'une transposition en récital, notamment dans les instants les plus dramatiques des deux derniers actes. L'agonie de Werther est une splendeur à entendre et à voir, malgré le contexte, et que les interprètes, même s'ils la jouent debout face au public et derrière leurs pupitres, n'en sont pas moins extrêmement convaincants et émouvants. Ensuite, il est très curieux d'entendre Werther en version baryton : "Pourquoi me réveiller", la merveilleuse envolée lyrique de l'acte 3,  ne tient malheureusement pas toutes ses promesses. La montée en puissance de la partition ténor n'est plus là, et l'aria incontournable de cet opéra passe donc complètement à la trappe. Impossible de jeter la pierre à Thomas Hampson, merveilleux baryton, qui donne à voir un très honorable Werther dans cette version tout à fait unique en son genre. Quant à Susan Graham, elle incarne un personnage doux et aimant, tout en se rapprochant beaucoup de la Charlotte rédemptrice incarnée par Sophie Koch dans la version de l'Opéra Bastille.

Et pour s'en faire une petite idée :


A suivre... 



04 juillet 2014

Le comte de Monte-Cristo, téléfilm de Denys de la Patelière (1979)

Le comte de Monte-Cristo (1979), réalisé par Denys de la Patelière, avec Jacques Weber, Carla Romanelli, Jean-François Poron, Roger Dumas, Manuel Tejada, Henri Virlojeux.

Edmond Dantès, jeune marin promis à un bel avenir, est accusé à tort de complot contre la monarchie et est arrêté le jour de ses noces. On l'envoit précipitamment au Château d'If, sans autre forme de procès. Dantès comprend alors qu'il a été victime d'une machination. En prison, il rencontre l'abbé Faria, qui lui confie le secret d'un trésor fabuleux qui se trouve dissimulé sur l'île de Monte-Cristo. Plusieurs années se passent avant que Dantès n'ait l'occasion de s'évader et de rejoindre l'île où il découvre les richesses promises par l'abbé. De retour à Paris, Dantès, sous l'identité du Comte de Monte-Cristo, prépare sa vengeance...

***


J'ai appris l'existence de cette version il y a plusieurs années, en visitant justement le château d'If, où elle était vantée comme la meilleure adaptation réalisée à partir du très volumineux roman de Dumas. En près de 6h, elle retrace en effet  fidèlement la trame, mais aussi l'ambiance très noire, et finalement très peu romantique de l'oeuvre. Chose paradoxale, car Monte-Cristo/Dantès bénéficie bien souvent de l'image du justicier-dandy, étrangement véhiculée par l'imaginaire collectif, et forgée sans doute aussi par les adaptations précédentes, ou suivantes (voir celle réalisée par Josée Dayan avec Gérard Depardieu), qui ont un peu, voire beaucoup, aseptisé le propos. Pour ceux qui ont lu le roman, ou qui auront vu cette adaptation avec Jacques Weber, on peut dire que tout y est : la dureté de l'âme de Dantès, et son inflexibilité extrême. Que l'on s'y entende bien : Monte-Cristo n'est pas un héros, il n'a d'autre but que d'assouvir sa vengeance, et il le fait d'ailleurs avec une sorte de joie mauvaise. Il n'oeuvre ni pour le bien, ni pour le mal : il applique avec méthode et froideur sa propre loi, celle du talion. Jacques Weber incarne à merveille cet aspect du personnage, calculateur et manipulateur, servi par une réalisation très froide, quoiqu'un peu distante, et une magnifique galerie de personnages secondaires, dans lesquels on retrouve d'éminents acteurs comme Roger Dumas ou Henri Virlojeux, ainsi que quelques acteurs étrangers. Certes, l'image a vieilli, la qualité de la bande sonore n'est sans doute pas toujours au rendez-vous, mais c'est effectivement l'une des meilleures adaptations existantes, car infiniment respectueuse de l'oeuvre originale. Elle rend magnifiquement hommage à la réelle noirceur du personnage emblématique créé par Dumas et Auguste Maquet en 1844.

A voir !

01 juillet 2014

Elementary - saison 1 (CBS)


Elementary - saison 1 (CBS)

Une vingtaine d'épisodes de 45 minutes composent cette première saison d'Elementary, énième avatar de Sherlock Holmes, en version remasterisée à la sauce XXIème siècle, avec la particularité que notre cher détective se trouve cette fois flanqué d'un Watson en version féminine, pour résoudre des enquêtes sordides dans les sombres venelles new-yorkaises. 

Il me faut être honnête, je n'ai pas franchement détesté cette version sans doute parce que je m'attendais à bien pire... Johnny Lee Miller incarne un détective surdoué, ex-drogué, surveillé de près par sa marraine d'abstinence, le Dr Joan Watson, campée par Lucy Liu. Cette cohabitation forcée ne devait durer que quelques semaines, le temps pour Sherlock de reprendre sa vie en mains ; or, Joan se prend au jeu de l'étrange métier de consultant de son "patient", et une singulière complicité aidant, Joan finit par rester en devenant l'associée de Holmes. 

Bien sûr, on aurait le temps de hurler au scandale à chaque faux-pas du scénario, sur le fait que Watson soit une femme, ou sur les moeurs très légères de Holmes, mais à vrai dire, on n'en a pas réellement envie. Car, nous sommes très loin sur le fond, comme sur le forme, de Holmes, du vrai, celui qui évoluait, strict et sévère, dans les brumes du Londres victorien.

Johnny Lee Miller campe un personnage certes original, mais perpétuellement sur le fil, une sorte d'enfant capricieux et turbulent qu'il faut sans cesse surveiller ou recadrer. Lucy Liu est une sorte de catalyseur d'émotions, une grande soeur bienveillante, quoiqu'un peu monocorde. On aurait pu s'attendre à toutes sortes d'ambiguités au sein de cette cohabitation, or il n'en est rien, et c'est tant mieux. Cette série se concentre principalement sur les intrigues, qui tiennent plus des Experts que de Sherlock Holmes, un peu aussi sur l'addiction de Holmes à l'héroïne, sur ses amours malheureuses avec Irène Adler (si, si), et j'en passe. Hélas, trois fois hélas, je pense qu'Elementary, même s'il s'agit d'une série plaisante à regarder, sans trop de prises de tête, ne remplit guère sa mission. C'est une série policière, point. Quant à dire qu'il s'agit d'une série holmesienne, j'aurais plus de réserves à ce sujet... Comme on peut le craindre de manière très légitime, il était très difficile de passer après "Sherlock", version BBC : quelle originalité nouvelle pouvait être tirée d'une deuxième transposition moderne, et à si peu de temps d'intervalle... ? La série Elementary a donc quelque peu glissé dans la facilité, et ne parvient donc pas à rendre son personnage-phare aussi charismatique qu'on le voudrait...



13 juin 2014

Coup de coeur en musique...

Encore un coup de coeur en musique, et un coup de coeur wagnérien, rien que ça... 
Malgré que j'éprouve toutes les difficultés du monde à me concentrer sur un opéra de Wagner, et encore davantage à l'apprécier peut-être réellement à sa juste valeur, je suis pourtant tombée sous le charme de l'Ouverture de Tannhäuser, ici dirigée par le très rigide mais néanmoins incontournable Christian Thielemann.

Ce morceau est sans doute presque aussi connu que la Chevauchée des Walkyries, tout aussi magnifique, puissant, profond et inspirant. Même lorsque l'on n'aime pas ou peu Wagner, on ferme les yeux, et on admire...

18 mai 2014

L'été sera chargé...(en opéra)

Je suis dans une période "opéra", c'est indéniable... Du coup, voici la pile de DVD qui m'attend pour l'été. J'ai du pain sur la planche...  


08 mai 2014

Werther, de Goethe à Massenet : un absolu d'amour et de mort (2/2)

Première partie de l'article : par ici

Dans cette seconde partie de ces modestes articles consacrés à Werther, je choisirai de parler de deux versions de l'opéra de Jules Massenet : celle de 2005, tournée à l'opéra de Turin, avec Roberto Alagna et Kate Aldrich, et de la toute récente version de Sir Richard Eyre au Met, avec les décidément incontournables Jonas Kaufmann et Sophie Koch.

Pourquoi avoir choisi de parler de ces deux versions ensemble ? Parce qu'au delà de la vision purement tragique et noire de l'oeuvre, c'est-à-dire, de la construction de la trame et du contexte sur l'instabilité émotionnelle du héros de Goethe, elles ont choisi de se pencher sur l'aspect follement romantique et lumineux des personnages centraux, qui était manifestement passé à la trappe dans la production de l'Opéra Bastille de 2010, abordée dans le post précédent.Celle-ci s'articule autour de personnages désespérés, plongés dans une atmosphère froide et lugubre, qui semblent vivre dès les premières scènes dans un drame perpétuel. Cela se conforme sans doute bien à la vision globale de l'oeuvre, et surtout à l'état d'esprit du personnage de Werther, compris dans cette version comme un être en plein malaise. Mais cela ne répond sans doute pas tout à fait non plus au "potentiel lumineux" qui émane aussi de l'histoire originale, et des personnages de Werther et de Lotte, et à l'absolu d'amour et de pureté du héros.


Avant d'incarner dans l'imaginaire collectif la quintessence de l'oeuvre dépressive, qui s'articule autour du personnage central, tragique et désespéré, l'histoire de Werther et de Charlotte est avant tout rayonnante, belle, tendre, avant de tourner à l'amour tourmenté. Lorsqu'on lit Goethe, on ne pourra pas nier que le héros soit un être mélancolique, tout entier tourné vers un idéal de pureté et d'amour, que sa sensibilité excessive et sa nature triste transformeront, une fois contrariées, en désir obsessionnel.
Au-delà donc de ses aspects funestes, on retiendra surtout à la lecture - et ce fut mon cas - le romantisme fou qui s'en émane. On comprend bien que cette histoire puisse s'adapter tout aussi aisément dans son côté sombre que dans son côté romantique pur. 

Werther (Roberto Alagna)

Ce dernier aspect est clairement traité par la version de l'opéra tournée à Turin (sans spectateurs, et le spectacle en devient inévitablement un peu distant), avec Robeto Alagna, splendide en Werther, et Kate Aldrich, lumineuse et courageuse Charlotte. On passera sur la piètre qualité de l'image et sur la saturation des couleurs de la vidéo, pour en venir aux interprétations très vivantes des deux interprètes. On est loin, très loin, des choix scéniques de Benoît Jacquot. Place ici à des décors réalistes, la façade de la maison du bailli, une terrasse sous le soleil, des intérieurs soigneusement décorés... C'est inévitablement au dernier acte que la scène s'assombrit, en même temps que Werther ne s'éteint. Kate Aldrich campe ici une Charlotte au charme timide, effacé, qui subit son mariage arrangé sans broncher. Loin d'être transparente, on compatit plutôt à voir son sourire forcé et ses gestes sans spontanéité envers son mari. Le Werther de Roberto Alagna, magistral, à la diction extraordinaire, incarne le héros romantique, le vrai, celui qui a le regard humide et les cheveux aux vents. Et cela dit sans aucune moquerie, car il est parfait pour incarner le personnage dans son côté gai, souriant, simple et vivant du premier acte. Peu à peu, le regard se voile, le sourire s'efface. Reste le héros grave, tout entier tourné vers son propre malheur, mais qui conserve pourtant jusqu'au dernier acte un magnétisme un peu sauvage, une impétuosité, qu'on ne retrouve pas forcément dans d'autres incarnations du héros de Goethe. 

Kate Aldrich - une Charlotte romantique et effacée
Viennent ensuite les scènes emblématiques "Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps" superbe, de l'acte III, et le frénétique baiser de Werther et Charlotte, puis la scène finale du suicide, tragique au possible, désespérée et déchirante de l'acte IV, de laquelle on ne peut vraiment ressortir sans verser une larme.

En résumé, cette version est à tout point de vue, charmante, si on excepte quelques défauts d'image. Les interprètes, y sont tous sans exception, fabuleux.

"Hors de nous rien n'existe et tout le reste est vain" - Acte III
Et pour se faire une meilleure idée de l'atmosphère de cet opéra, voici quelques extraits compilés à l'occasion de la sortie du dvd :



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A présent, évoquons l'adaptation la plus récente de l'opéra de Jules Massenet, diffusée dans les cinémas le 15 mars dernier, en direct du Metropolitan Opera de New-York, magnifique réalisée par Sir Richard Eyre. Dans cette version, dont aucune production en dvd n'est prévue à ce jour, on retrouve le couple devenu quasiment mythique du ténor Jonas Kaufmann et la mezzo-soprano Sophie Koch (en remplacement d'Elina Garanca initialement prévue), dans les rôles-titres. 

Cette version, mieux que toutes les autres a su démontrer, par des décors lumineux, et pourtant très dépouillés, le force vivante et romantique de l'oeuvre de Goethe. Ce sont dans des petits détails scéniques et visuels, que l'opéra prend une autre signification. Le simple fait de le rendre plus vivant et plus gai dans les deux premiers actes, parviennent à renforcer le sentiment d'abandon et de tourmente des deux suivants. Et ce malgré le contexte dans lequel le spectateur est installé dès l'ouverture, où l'on assiste brièvement à la mort de la mère de Charlotte, qui n'est la plupart du temps qu'évoquée en filigrane. Ici, on se croit plongé d'emblée dans une atmosphère pesante, et ce n'est pourtant pas le cas. Charlotte et ses frères et soeurs, entourant joyeusement leur père, apparaissent comme une famille unie, aimante, et qui semblent vivre, malgré leur perte terrible, dans une complète harmonie. C'est d'ailleurs cette impression qui frappe Werther lorsqu'il aperçoit Charlotte, mutine, au milieu de cette joyeuse marmaille. Cette vision le séduit, autant que le spectateur. 

Charlotte (Sophie Koch) et "ses enfants"

Le Werther de Jonas Kaufmann est ici enfin souriant, enfin gai, même si on perçoit chez lui, dans l'expression de son visage et dans ses attitudes pensives, un être profondément triste. On sait comment Kaufmann a compris le personnage, et comment il est parvenu à lui donner encore davantage de profondeur ici, loin de la froideur de ses attitudes de la version de l'opéra Bastille. Son Werther vit et respire par exacerbation. Tout en lui semble prendre des proportions démesurées, que ce soit dans le bonheur ou dans les tourments. Certes, il apparaît toujours comme un jeune homme mal à l'aise en société, qui en présence de Charlotte, se comporte comme un adolescent timide, et qui les bras croisés sur sa poitrine et caché dans un coin sombre, se contenterait presque de la regarder et de l'aimer à distance. Ce n'est que grâce à la Charlotte de Sophie Koch, enjouée, joyeuse, que Werther se décide à sortir de sa coquille ; coquille dans laquelle il aurait ensuite préféré ne plus jamais avoir à rentrer. Cette transition est merveilleusement mise en place grâce à la scène du bal, romantique au possible, que l'on voit l'amour timide de Werther se transformer en une passion qui sert probablement à son âme tourmentée, d' "échappatoire". Cette scène, absente des détails du livret, est une charmante trouvaille du metteur en scène, car les sentiments peuvent s'y développer de manière claire, explicable, pour le spectateur. Bref, il s'agit d'une des nombreuses scènes à faire fondre tous les coeurs émus.

Scène de bal du premier acte, absente du livret, et ici entièrement réinventée.
Même le deuxième acte, pourtant considéré comme le plus lent, et celui dans lequel il y a le plus de temps morts, redevient, grâce à la mise en scène et aux talents des interprètes, délicieux et charmant. Or, c'est dans cet acte que l'on entend deux des plus beaux airs de Werther, dont "Lorsque l'enfant revient d'un voyage" (que J.Kaufmann interprète avec un déchirement et une passion extraordinaires) mais également que l'on peut apprécier le personnage de Sophie, la petite soeur de Charlotte, interprétée par la pétillante et talentueuse Lisette Oropesa, qui paraît bien souvent un peu transparent, mais qui grâce à la vivacité et au charme de l'interprète, prend ici sa place parmi les personnages emblématiques de l'opéra. 
Même le personnage d'Albert, interprété par le baryton David Bizic, volontairement assombris dans le livret, parvient à retrouver un semblant de sympathie et de bonhomie. Albert, transformé en militaire, est un homme droit et bon, initialement sans froideur. C'est à la fin de l'acte II et au cours de l'acte III que le masque finit par tomber...

Lisette Oropesa (Sophie) et Jonas Kaufmann (Werther) 
Sophie et Albert (David Bizic) tentent de dérider un Werther en plein désarroi - Acte II
L'acte III marquant le retour de Werther auprès de Charlotte, à la veille de Noël (tiens, mais c'est presque dickensien tout ça), est un véritable tournant dans l'atmosphère enlevée et lumineuse du début. Charlotte est seule, isolée, malheureuse sans doute, peut-être pas du fait même de son mariage, mais par l'absence de Werther, dont elle relit sans cesse les lettres. Lorsqu'il se présente à sa porte, abattu, transformé physiquement, les traits tirés, mais le regard fou, Charlotte serait presque joyeuse, mais paraît si désespérément amoureuse, que la visite de Werther tourne au drame. Werther se reprend à espérer, et pris d'une frénésie terrible après avoir relu les vers d'Ossian (air qui a valu à Jonas Kaufmann une très longue ovation), réclame à Charlotte un baiser, dans un déluge d'amour fou et véhément.




Repoussé, Werther s'enfuit, et la déchéance physique et morale se poursuit inéluctablement. L'acte IV est déchirant, et c'est peu dire. On y voit de manière brute le suicide de Werther, et de longues traînées de sang s'imprimer sur les murs lorsque le coup de pistolet retentit devant un public éberlué (mais comment diable ont-ils fait pour que cela paraisse si affreusement réel ?) Jonas Kaufmann s'écroule, rampe face contre terre, pour s'éteindre en silence dans un coin sombre, quand surgit Charlotte. Alors, il est véritablement impossible d'expliquer à quel point les vingt minutes qui suivent sont merveilleuses, scéniquement, vocalement, et combien il est difficile de retenir ses larmes. Rien pourtant n'y est excessif, le jeu de Sophie Koch est tout en retenue, tout en tendresse, et Jonas Kaufmann donne à voir une fin extraordinairement sobre et digne, pour un personnage qui semble, en mourant, avoir enfin trouvé un apaisement, et la plénitude dans l'amour enfin avoué de Charlotte.





En conclusion, si vous voulez être séduite par l'opéra de Massenet, cette version est un excellent moyen d'y parvenir, mais mieux vaut préparer un bon paquet de mouchoirs... :)






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Discographie et filmographie sélectives

CD

Direction : Antonio Pappano
Choeurs et orchestre de l'Opera Royal de Covent Garden

Avec Rolando Villazon et Sophie Koch 

A écouter absolument ! C'est l'une des versions les plus récemment enregistrée en public, dans laquelle on retrouve la merveilleuse Sophie Koch. (2012)

Rolando Villazon est un excellent Werther, mais il a, il faut le dire, une diction abominable en français... Ce qui gâche parfois un peu l'écoute.


Direction : Riccardo Chailly 
Orchestre symphonique de Cologne.

Avec Placido Domingo et Elena Obraztova. 

L'une des meilleures versions enregistrées en studio. A écouter, ne fut-ce que pour Placido Domingo, incontournable en Werther.

(Enregistrement de 1979)









DVD

Bien entendu, les deux versions précédemment citées dans cet article et dans le précédent, toutes deux disponibles sur amazon.












Mais aussi...

Une version récital, un peu particulière, puisqu'il s'agit de la partition pour un Werther baryton, réécrite par Massenet.

Dirigée par Michel Plasson, à la tête de l'Orchestre National du Capitole de Toulouse.

Avec Thomas Hampson et Susan Graham.

En cherchant bien, on trouve quelques extraits sur youtube.

(Enregistré en 2006 au Théâtre du Châtelet)






Une version de Werther, transposé dans les années 50-60, avec la toujours sublime et magnétique Elina Garanca...

Seul problème, pour moi : je ne suis pas parvenue à la regarder jusqu'au bout, en raison d'une réaction épidermique à Marcelo Alvarez... :)

Direction : Philippe Jordan

(2009)