24 mars 2015

Dom Juan, de Marcel Bluwal (1965)


Téléfilm réalisé par Marcel Bluwal (1965), avec Michel Piccoli, Claude Brasseur, Anouk Ferjac.

D'après la pièce de Molière.

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Le personnage de Don Juan, mythe incontournable du séducteur abject, sans âme et sans morale, est une icône de la littérature et de l'art lyrique. De Tirso de Molina à Molière, en passant par Lorenzo Da Ponte, auteur du livret pour l’opéra de Mozart, ce personnage a toujours troublé, fasciné les consciences. De nombreux auteurs se sont risqués à la réécriture de la légende, offrant une vision tantôt plus humaine, tantôt plus grotesque du personnage original. On compte ainsi parmi ses avatars, outre les plus connus, plusieurs pièces anciennes (Villers, Dorimon), ainsi que quelques références aux trames de la Commedia dell'arte, sans compter, et de manière non exhaustive, une nouvelle de Prosper Mérimée (Les Âmes du Purgatoires), une pièce de Michel de Ghelderode, et une autre encore d'Edmond Rostand, "La dernière nuit de Don Juan", qui débute là où l'histoire de Molière s'arrête, et et l'on pourrait en citer ainsi presque des dizaines... Force est de constater que le personnage demeure encore et toujours, malgré d'innombrables tentatives pour le cerner, une parfaite énigme. Contestable, insaisissable, Dom Juan n’est pas le personnage manichéen que l’on imagine : il n’est pas uniquement le bellâtre qui s’empresse derrière le moindre jupon, il n’est pas, disons-le, seulement l’archétype du salaud que l’imaginaire collectif circule depuis des siècles… Si être un « Don Juan » n’est pas un qualificatif très flatteur, avouons que si on s’efforce d’en donner une définition exacte, on aura tendance à s’égarer dans un dédale d’explications aléatoires. 

Mais qui est-il au juste ? Un libertin, voilà une chose certaine. Dom Juan est un libre penseur, contestant avant tout les dogmes établis, et qui renie l'autorité de la religion et de Dieu. C'est en tout cas la vocation que Molière lui a attribué de manière certaine, et on comprend d'ailleurs très bien que la pièce ait pu égratigner les oreilles des plus dévotes de la cour du Roi Soleil, et que la pièce fut interdite de représentations pendant plusieurs années. Cet aspect du personnage ne s'est d'ailleurs depuis lors, guère démenti, s'éloignant de manière radicale du caractère caricatural de ses origines. Il est d'ailleurs repris de manière prédominante avec brio dans l'adaptation de Marcel Bluwal, dont il sera question dans cet article. 



J'avais un lourd contentieux avec cette version de la pièce de Molière, vue très jeune, que je n'avais pas comprise et qui m'avait littéralement terrifiée (je devais avoir dans les 7 ans, ce qui explique beaucoup de choses quant à l'interprétation que j'avais pu en faire...) ! Je l'avais donc rejetée en bloc, en ayant gardé un souvenir plutôt impressionné, sans trop vouloir m'y intéresser à nouveau en grandissant. Comme quoi, les terreurs d'enfance ont la vie dure...
En noir et blanc, très expressionniste, cette version est avant tout sinistre, comme l'est à juste titre le personnage principal, incarné si magnifiquement par Michel Piccoli. Lorsqu'on lit la pièce de Molière, rangée dans le rayon des comédies, il apparaît assez rapidement que si l'on rit de bon coeur devant les facéties et la rhétorique toute personnelle de Sganarelle, Dom Juan, lui, reste un personnage d'un extrême cynisme. Incroyant, impie, impertinent, volage, le personnage s'amuse d'autrui, comme il s'amuse de la morale. Il se moque autant des croyances populaires que de Dieu, ou même du Diable, et ne craint ni l'autorité de son père, ni celle du Ciel, et encore moins les menaces d'un potentiel enfer. Piccoli, lugubre, menaçant, incarne un personnage qui semble avoir des comptes à régler avec Dieu, et qui s'empresserait presque de hâter sa propre fin, en poussant à bout la patience et la miséricorde du Ciel. Il semble que ce Dom Juan se dirige tout droit vers sa mort, et qu'il le sait. Ce n'est pas les vaines mises en garde d'un Sganarelle, campé par le magnifique et désinvolte Claude Brasseur, qui changeront ses plans, presque conçus à dessein pour précipiter un châtiment qui a toujours tardé à venir.



On peut noter également, que si Dom Juan est considéré à juste titre comme un Lovelace, on ne voit finalement que très peu le personnage dans des manoeuvres de séduction au sein même de la pièce. Une seule scène y est consacrée, lorsque celui-ci est confrontée à Charlotte et Mathurine, qu'il a toutes deux séduites, ainsi que par le retour de son épouse (ou en tout cas de l'une d'entre elles !), Dona Elvire, qui tente de le convaincre de revenir vers elle. Dom Juan a a priori d'autres choses en tête, et il tâche plus de se dépêtrer des filets de ces femmes que de s'y jeter. Chose étrange que de ne jamais réellement constater la lâcheté méprisable du séducteur vis-à-vis des femmes, mais aussi de ce pouvoir qu'on pourrait croire presque irrésistible si l'on en croit le mythe... Mais ce qui importe n'est peut-être pas là, puisque le Dom Juan de Piccoli va droit vers son châtiment sans cette suprême impertinence qu'on le voit manifester envers les hommes. 


Lorsque vient la scène finale, où il fait face à la statue du Commandeur, Dom Juan a eu plusieurs fois l'occasion de se repentir, grâce aux interventions successives de son père, Dom Luis, ou de Done Elvire. Dom Juan refuse avec autant de résolution l'expiation de ses fautes, qu'il n'accepte sa mort et sa punition. Sans doute n'a-t-il eu jamais l'occasion de voir sa foi dans le matérialisme à ce point ébranlée... Le fait d'aller au-devant d'un châtiment si extraordinaire est-il une manière de braver une nouvelle fois les croyances, la morale ? C'est ce que l'on peut se permettre de méditer à la fin de cette version, qui si elle accuse parfois un peu son âge, n'en demeure pas moins une adaptation de référence absolue !  

Tourné exclusivement en décors naturels, d'une froide majesté, cette version de la pièce, volontairement intemporelle, est un régal pour les yeux comme pour les oreilles. Le jeu toujours juste de Picolli, tantôt glacial et menaçant, tantôt arrogant et irrévérencieux, servi par une bande-son divine basée sur le Requiem de Mozart, ne peut que plaire aux plus réfractaires de l'oeuvre de Molière.




"Si le Ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende !"

Questionnaire littéraire (TAG)

Une fois n'est pas coutume, voici un sympathique tag repris sur le blog Espace en Claire-Obscure... Je m'y colle joyeusement !



Le premier livre dont vous vous souveniez ?

Petite, j'étais une lectrice assidue de BD, et je serais incapable de citer la première dont je me souvienne. Par contre, mon tout premier roman doit être "Poly", de Cécile Aubry.

Le dernier livre que vous ayez lu ?

"Père", d'Elizabeth von Arnim, et je suis en train de lire "La bienfaitrice", du même auteur. Et également une analyse du Dom Juan de Molière.

Le prochain livre que vous lirez ?

"Shutter Island", de Dennis Lehane, qui est sur ma pile de livres à lire depuis des mois... Le prochain, c'est celui-là, et je m'y mets sérieusement !

L'auteur dont vous avez lu le plus de titres ?

J'hésite entre quatre : Shakespeare, Arthur Conan Doyle, Gaston Leroux et Jane Austen. Mais je pense sans conteste, que Gaston Leroux remporte vraiment la palme.



L'auteur classique qui manque à votre culture ?

Je n'ai jamais osé me frotter aux romans de Thomas Hardy, hormis l'une ou l'autre nouvelle. Même si j'avoue que "Loin de la foule déchaînée" me tente bien depuis que l'on annonce la sortie d'une adaptation ciné avec Matthias Schoenaerts, dans le courant des mois d'avril-mai.



Vos auteurs préférés ?

Arthur Conan Doyle, Victor Hugo, Gaston Leroux, Charlotte Brontë, Daphné du Maurier, Shakespeare, Albert Camus. Charles Dickens. Elizabeth Gaskell, Goethe, Claudel et sans doute beaucoup d'autres que j'oublie...

Les auteurs qui vous agacent ?

Guillaume Musso, Frédéric Beigbeder, Michel Houellebecq.

Votre recueil de poésie préféré ?

Encore une fois, il y en a plusieurs ! "Les méditations poétiques" d'Alphonse de Lamartine, "Les poèmes barbares" de Charles Leconte de Lisle,  et "Les amours" de Ronsard.

Votre pièce de théâtre préférée ?

Sans conteste, "Hamlet" de William Shakespeare.



Votre roman préféré ?

Mon dieu ! Je suis sensée faire un choix qui tienne sur une seule ligne ??? Si parmi les auteurs que je préfère, j'en retiens seulement un pour chacun d'eux, je dirais "Notre-Dame de Paris", "Le fantôme de l'opéra", "Le Chien des Baskerville", "Rebecca", "Jane Eyre", "Les souffrances du jeune Werther", "La peste"...

Votre nouvelle préférée ?

Vraiment sans doute aucun, "La morte amoureuse", de Théophile Gautier.



Le livre que vous donnez le plus souvent à vos amis ?

Très souvent, des Daphné du Maurier... de "Rebecca", à "L'auberge de la Jamaïque", en passant par "La crique du Français".

Votre éditeur/collection préféré(e) ?

Folio classique, les éditions 10-18, et la collection Bouquins.

Le personnage que vous souhaiteriez être ?

Là aussi, il va être très difficile de répondre...Il s'agit bien souvent de personnages masculins, et pas toujours très recommandables de surcroît ! Etre Sherlock Holmes me plairait assez, tout comme le personnage très en demi-teinte de Prospero dans La Tempête, de Shakespeare...



Le personnage qui vous répugne le plus ?

Me vient en tête directement le personnage de Norman dans "Rose Madder" de Stephen King. Un flic violent, fou dangereux, qui donnerait des cauchemars à n'importe qui.

Votre genre littéraire préféré ?

Le roman, dans son sens large (aventure, gothique, policier, romantique, historique), ainsi qu'un peu de littérature jeunesse, et le théâtre.

Qui je tague ?

Celui ou celle qui le souhaite ;)

08 mars 2015

Père, d'Elizabeth von Arnim

Jennifer a trente-trois ans, et s'est toujours occupée de Père, éminent écrivain anglais, veuf depuis des années... A la fois sa secrétaire, sa garde-malade, sa gouvernante, Jennifer n'a jamais vu du monde que les quatre murs de leur austère maison de Gower Street. Lorsqu'un beau matin, Père lui annonce qu'il s'est remarié, la jeune femme voit enfin une occasion de quitter la maison et de vivre enfin sa vie comme elle l'entend. Jennifer se rend à la campagne et y loue un cottage à un timide pasteur, dont l'existence semble régentée par une soeur acariâtre et revêche... 

***
Quelle magnifique découverte que ce roman, et que cet auteur, Elizabeth von Arnim, que je ne connaissais guère avant de lire cette oeuvre tout à fait délicieuse. 

A la lecture du quatrième de couverture, et à l'illustration de la jaquette, sans trop savoir pourquoi d'ailleurs, je m'imaginais être face à un roman d'une veine réaliste et dépressive, à la mesure d'une oeuvre d'Edith Wharton ou de Virginia Woolf, et j'y allai donc à reculons... Mais il n'en est rien. En digne héritière de l'ironie austenienne, Elizabeth von Arnim sait manier l'élégance autant qu'un humour très moderne, dont on s'étonne à plusieurs reprises au cours de la lecture. "Père" est un roman à la fois, effectivement, réaliste et éclairé sur la condition et de la place de la femme dans la société du début du XXe siècle, mais finalement aussi très piquant, et très décomplexé. L'auteur y parle, sous couvert d'un humour délicieusement actuel, du rapport de la femme au sacrifice de ses aspirations et de sa personnalité, sur l'autel du mariage, de la famille, ou encore de celui, plus vaste et plus impersonnel, de la société. On voit cette jeune femme, Jennifer, d'abord oisillon apeuré dans l'ombre d'un père d'un égoïsme tyrannique, s'émanciper ensuite avec une énergie extraordinaire, quitte à susciter des interrogations et surtout des inquiétudes partout autour d'elle. Lorsqu'elle fait la rencontre de James, le pasteur qui lui a loué, fortuitement il faut le dire, le cottage où elle décide de commencer une nouvelle vie, Jennifer se sent tout à coup l'âme intrépide. Fraîchement affranchie de plusieurs années de servitude auprès de Père, Jennifer décide de tirer le pasteur des griffes de sa soeur, sorte de mégère acrimonieuse et hautaine, qui n'a apparemment d'autre but dans l'existence que d'opprimer le pauvre James... Mais Jennifer, malgré ses belles résolutions, est-elle réellement libérée de l'emprise de Père ? On peut se permettre d'en douter...

Alors que l'on pourrait s'attendre à un dénouement ordinaire et convenu, Elizabeth von Arnim surprend encore, sur le ton d'un délicieux humour noir. Un roman surprenant et drôle, féministe et moderne, qu'il faut lire absolument !

Note : A noter, les très (trop !) nombreuses fautes de frappe dans l'édition archipoche !

27 février 2015

Coup de coeur en musique : "Sois immobile" - Guillaume Tell

Grand coup de coeur en musique : "Sois immobile", d'après l'opéra de Rossini, "Guillaume Tell", interprété par le fabuleux baryton Simon Keenlyside...




Pas de vidéo, juste le son, mais quelle magie !

16 janvier 2015

Moriarty, d'Anthony Horowitz


 
Sherlock Holmes et Moriarty, après leur fameuse confrontation aux chutes du Reichenbach, sont tous deux considérés comme morts. L'un est porté disparu, tandis que de l'autre, on a retrouvé le corps sans vie en contre-bas du torrent. Scotland Yard, en la personne de l'inspecteur Athelney Jones, est dépêché sur place, afin de constater la mort de celui qui fut nommé "le Napoléon du crime". Le policier fait la rencontre sur place d'un détective de l'agence Pinkerton, qui a lui aussi suivi jusqu'en Suisse la trace du malfaiteur, étroitement lié à l'un des chefs de réseaux criminels le plus puissant des Etats-Unis, Clarence Devereux. Unissant leurs forces, les deux hommes vont avoir un nouvel ennemi à combattre, plus puissant et plus inssaisissable que Moriarty.

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La Maison de Soie, avait été la première tentative de l'auteur dans le domaine holmesien. Ce précédent roman avait été plaisant, mais ne m'avait pas réellement convaincue. Peut-être qu'à force de lire des pastiches sur le sujet, j'en viens progressivement à m'en lasser, tant ils me paraissent tous se ressembler d'une manière ou d'une autre. Utiliser Sherlock Holmes avec le respect de l'original n'est pas chose facile, on l'imagine, et bien peu d'auteurs y sont parvenus sans s'y casser les dents. Disons que je n'avais pas détesté le premier roman, mais que je ne l'avais pas non plus retenu comme une oeuvre essentielle de la littérature qui se rattache à l'univers holmesien, comme l'avait été immanquablement "Duel en Enfer", de Bob Garcia, ou encore "La Solution à 7%" de Nicholas Meyer, par exemple. Cela dit, plus on lit des pastiches d'auteurs divers, qui parfois ont même le culot de ne pas se renseigner à fond sur le sujet, plus on a envie de revenir vers les originaux... Décidément, rien ne dépassera jamais les oeuvres d'Arthur Conan Doyle...

J'ai cependant à nouveau tenté une incursion dans le domaine du pastiche avec le dernier roman d'Anthony Horowitz, "Moriarty". J'ai entamé un peu le livre à reculons, et je dois dire que jusqu'à la moitié, la première chose qui m'est venu à l'esprit est que l'histoire était un peu cousue de fil blanc. Je trouvais le narrateur, le détective Chase de l'agence Pinkerton, tout aussi lourdaud et caricatural que le Watson de Nigel Bruce dans les films des années quarante. Athelney Jones, inspecteur de Scotland Yard, est quant à lui, un Sherlock Holmes de substitution, et il s'en réjouit. Fan au dernier degré du détective, il s'en donne à coeur joie dans la résolution d'une enquête difficile, dans laquelle il excelle tout à fait. Mais à vrai dire, tout est trop facile, trop prévisible, trop attendu. Et là, forcément, on se dit que l'auteur s'est mis le doigt dans l'oeil en écrivant une histoire aussi falote...  Le lecteur peut sentir depuis le début "un hic", quelque chose qui ne tourne pas rond, et on a tendance à mettre cela sur le compte d'un auteur en manque d'inventivité. Et je dois dire que je me suis bien faite avoir... ! La fin m'a complètement laissée pantoise. Le retournement de situation final est absolument brillant ! C'est bien la première fois depuis longtemps qu'un pastiche sur le sujet ne m'a pas autant étonnée, depuis L'ultime défi de Sherlock Holmes, de Michael Dibdin. Un seul conseil : précipitez-vous et lisez-le, vous passerez un moment inoubliable !

13 décembre 2014

Toxic : fanvid "The Red Shoes"

Toujours sous le charme délétère du film de Michael Powell et Emeric Pressburger, "The Red Shoes" de 1948, je suis tombée sur cette magnifique fanvidéo du film, merveilleusement accompagnée par une version très inattendue de la chanson "Toxic", ici interprétée par District 78. Une pure merveille...

19 novembre 2014

Et si on allait à l'opéra (4/...) : Carmen (Opernhaus Zürich 2013) - Hamlet (Barcelone 2004)

Carmen,  de Georges Bizet (Opernhaus Zürich - 2013) - avec Vesselina Kasarova, Jonas Kaufmann.

Pitié. C'est le premier mot qui me vient à l'esprit lorsque je repense à cette version de Carmen, sortie il y a quelques semaines. Georges Bizet n'aurait certainement jamais pensé que l'on pouvait faire de son opéra quelque chose d'aussi grotesque. Vraiment. La mise en scène, si elle se veut moderne, est surtout d'un incroyable mauvais goût, et c'est peu dire. Je suis en général assez bon public, et certaines réalisations aux décors post-apocalyptiques passent parfois, envers et contre tout, assez bien. Mais là, décidément; non. La scène vide, uniquement composée d'un fond bleu et d'un plateau aux impressions glaciales, est bien éloignée de la moiteur et de la chaleur empesée des canicules espagnoles, et les acteurs, il faut le reconnaître, ne s'en accommodent guère. Mis à part Kaufmann, qui fait toujours ce qu'il peut, même dans un cadre minimaliste, grâce à cette voix sublime qui ne faillit jamais, n'est pas aussi bouleversant qu'on le voudrait. Grand spécialiste des personnages aux prises avec leurs frustrations et leurs délires névrotiques, malgré un effort visible pour être pris au sérieux, ne trouve aucun réelle grandeur, tant son Don José pitoyable à voir, a été malmené par le metteur-en-scène. Quant aux les autres chanteurs, dont Vesselina Kasarova dans le rôle de Carmen, osons le dire, on se demande bien ce que Don José peut bien lui trouver, avec ses allures de matrone acariâtre...et puis, la voix, tout comme le jeu, n'est pas au rendez-vous. Vraiment, je vous le dis : il faut des nerfs d'acier pour visionner cette version ouvertement clinique et explicite de Carmen sans émettre de rires nerveux. Exploit auquel je ne suis pas parvenue... Pour la finesse, décidément, on repassera.

Hamlet, d'Ambroise Thomas (Gran Teatre del Liceu - Barcelone 2004), avec Natalie Dessay, Simon Keenlyside et Béatrice Uria-Monzon.

L'opéra français m'intrigue. Et c'est dans cet esprit que j'ai entrepris le visionnage de cette version d'Hamlet d'Ambroise Thomas. Et puis aussi un peu (beaucoup) à cause de sa distribution. Keenlyside est avec Thomas Hampson le baryton que j'apprécie le plus, parce qu'il chante aussi bien qu'il ne joue, malgré un répertoire parfois difficile d'accès (Britten, Adès,...). Quant à Natalie Dessay, elle excelle réellement dans tout ce qu'elle entreprend sur une scène d'opéra, et particulièrement dans les scènes de folie, devenues emblématiques dans la palette de ses rôles, de Lucia di Lamermoor à son rôle d'Ophélie. Alors, certes, cet opéra, hors sa scène de folie, jouée et chantée divinement par Dessay, ne comporte pas réellement de grands airs, et l'oeuvre est très encombrée de nombreuses scènes de récitatifs qui la rendent très hermétique. D'autre part, la mise en scène dépouillée, les costumes informes et pas toujours très flatteurs mettent parfois un peu mal à l'aise. La pièce de Shakespeare en elle-même étant déjà un oeuvre très asphyxiante, le spectateur n'est réellement pas aidé. Il faut tout de même préciser que l'adaptation en opéra a été nettement édulcorée par rapport à l'oeuvre originale, ce qui parvient à rendre le personnage d'Hamlet légèrement moins contestable, sans que cela lui ôte toutefois sa velléité légendaire. Cette version, même si elle ne m'a pas séduite entièrement, est certainement incontournable pour la prestation extraordinaire de Natalie Dessay, et pour les scènes de délire et de rage d'Hamlet interprétée par Keenlyside, tout aussi époustouflante vocalement que scéniquement.

Un petit extrait de la scène de la confrontation entre Hamlet et sa mère (Béatrice Uria-Monzon):






11 novembre 2014

L'amour dans l'âme, de Daphné du Maurier

Autrefois paru sous le titre "La chaîne d'amour", ce roman de jeunesse de Daphné du Maurier retrace l'histoire de quatre générations d'une famille de Cornouailles, armateurs ou marins, depuis la mère, Janet, jeune femme éprise de liberté, amoureuse de la mer et de ses tourmentes, jusqu'à son arrière-petite-fille, Jennifer.

Dans ce roman on retrouve les thèmes chers à la grande romancière anglaise. La mer, les bateaux, les passions humaines, les vengeances et les frustrations s'y déchaînent, comme le vent des tempêtes. 

Il y a un souffle dramatique indéniable dans ce roman, se situant quelque part entre l'inspiration fantastique de La Maison sur le Rivage et l'agitation romanesque de La crique du Français. On y croise cette galerie de personnages caractéristiques, qui par la suite, a constitué la grande force des romans de Du Maurier, les femmes indépendantes et fortes, les hommes téméraires bien éloignés de l'image archétypale des héros classiques, tous et toutes à la fois tourmentés et frustrés par la dichotomie qui s'opère invariablement entre leurs aspirations d'un moment et les contraintes de toute une vie. 

Lorsqu'on lit Du Maurier, on a toujours cette terrible impression de lire parfois un récit épisodiquement romanesque, tout en étant persuadé que l'on sera encore et toujours ramené aux limites imposées par la vie, par ses aléas, par cette volonté toute-puissante d'un destin souvent contraire, par le carcan d'un monde trop étroit. Encore et toujours, le lecteur se trouve confronté à ses propres frustrations, à travers le récit de ces quatre générations d'hommes et de femmes à la fois passionnés et déçus. 
On sent également à quel point l'auteur était attachée aux personnages classiques qui l'ont inspirée à travers toute son oeuvre, de Shakespeare aux Brontë, en passant par Byron, on ne peut nier la ressemblance criante entre le capitaine Joseph Coombe de L'amour dans l'âme et son frère Philip, aux "frères" ennemis Heathcliff et Hindley des Hauts de Hurlevent. Les personnages masculins chez Du Maurier, sont tout aussi forts, écrasants, voire toxiques, que chez les Brontë, à la différence qu'ils ont face à eux, cette fois, des femmes qui leur tiennent merveilleusement tête, et qui parviennent à donner le ton d'un féminisme rare, dépoussiéré, sans jamais tomber dans le manichéisme. 

La chaîne d'amour n'est sans doute pas le plus grand roman de l'auteur, à l'instar de Rebecca ou de l'Auberge de la Jamaïque, mais il annonce certainement les meilleurs thèmes de son oeuvre !

06 novembre 2014

Les petits meurtres d'Agatha Christie - saison 2

Source : www.france2.fr
Avec Samuel Labarthe (Le commissaire Swan Laurence), Blandine Bellavoir (Alice Avril), Elodie Frenck (Marlène).

Série policière (2013-2014), réalisée par Eric Woreth pour France 2.

Episodes du premier coffret :
Jeux de glaces
Meurtre au champagne
Témoin muet
Pourquoi pas Martin ?
Meurtre à la kermesse
Cartes sur table

D'après les romans d'Agathe Christie.

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On a toujours tort de rester camper sur ses idées : cette charmante série made in France en est la preuve vivante. Expliquons-nous : malgré le succès incontestable de la première saison de la série des "Petits Meurtres", avec Antoine Duléry et Marius Colucci, j'étais sceptique. Tellement sceptique d'ailleurs que je n'ai regardé aucun épisode lors de leur première diffusion en 2013. L'idée même que l'on puisse transposer l'univers d'Agatha Christie en France me paraissait un peu déplacée, sans trop savoir pourquoi. Ou plutôt si, je savais très bien pourquoi. Disons que les séries britanniques ont un charme bien à elles qu'il est très difficile d'égaler, et que j'ai regardé tant d'enquêtes dans la pure veine british des Miss Marple et autres Hercule Poirot que la peur de voir dénaturer l'ensemble me paraissait tout à fait fondée. Ce n'est finalement qu'en tombant par hasard sur un épisode de la saison 2 il y a quelques semaines, et en lui accordant un minimum d'attention, que j'ai vraiment eu l'impression d'avoir raté quelque chose.  

Nouvelle époque, nouveau genre.

















Le duo Larosière/Lampion de la première saison fait place cette fois à un duo, puis un trio, composé de l'imbuvable et cynique commissaire Laurence, de la piquante journaliste Alice Avril, et par la blonde secrétaire du commissaire, Marlène, le tout nimbé d'une ambiance très vintage (pour employer un adjectif très à la mode) qui fleure bon la fin des fifties. Quand on s'y attarde un peu, on se rend rapidement compte que premièrement, les scénarios sont soignés, et les dialogues très bien écrits. Alors certes, on pourra reprocher sans doute que les récits sont finalement assez éloignés des oeuvres originales de la romancière,  pour ne garder que la trame, et c'est sans doute mieux ainsi. A changement d'époque, changement de style : le trio de protagonistes étant inédit, il aurait été compliqué de n'en pas modifier la forme. Le résultat est un mélange subtil et bien mené d'intrigue policière et d'humour à froid, que ne renieraient pas les meilleures séries anglaises.
Au vu des caractères très opposés du duo Laurence/Avril, on assiste à pas mal de scènes hautement jubilatoires, ce qui confère à l'ensemble le ton piquant qui lui est propre et qui dédramatise merveilleusement le contexte des enquêtes, tantôt sordides, tantôt lugubres. Le fameux commissaire, campé par Samuel Labarthe de la Comédie-Française, est un personnage comme on adore les détester : sorte de Sherlock Holmes mâtiné d'un Don Draper, dandy arrogant, désagréable, misogyne, et rigide, il m'a paru tout droit inspiré du personnage de Devlin, incarné par Cary Grant dans le Notorious d'Alfred Hitchcock. Il en a en tout cas la grâce et le détachement hautain. Personnage délicieusement cynique et blessant, il possède une très haute opinion de lui-même qui n'est pas sans rappeler l'Hercule Poirot de l'incontournable David Suchet.

Source : www.france2.fr


























Blandine Bellavoir (que le téléspectateur n'aura pas manqué de voir dans d'autres séries, comme Plus belle la vie ou plus récemment dans Maison Close, diffusée sur Canal), contre toute attente, campe un personnage en même temps si casse-pieds et si attachant, jouant au chien fidèle avec tout de même une bonne dose de sans-gêne, tellement en décalage avec le personnage de Laurence, que l'on applaudit des deux mains, car ce déséquilibre fonctionne à merveille, sans pour autant tomber dans un rapport de dominant/dominé qui aurait été prévisible, et sans doute désastreux. Si la journaliste Alice Avril n'a en charge que le courrier du coeur dans le journal où elle officie, elle cherche et veut trouver sa place dans un société et un milieu machiste, et c'est ce qu'il y a d'honorable et de beau chez elle, malgré un don inné et véritablement agaçant pour s'attirer les ennuis. Et ce n'est pas en suivant le commissaire sur ses enquêtes dans l'espoir d'apporter des articles à sensations à son journal, qu'elle aura la vie facile... Mais force est de reconnaître qu'elle lui est très utile, même si lui, du haut de son arrogance, ne l'admettra jamais. On pense même voir se développer, au fil des épisodes, une sorte d'attachement improbable sous les propos acides, sans que cela ne glisse jamais dans la facilité. La barrière entre les deux mondes, celui franchouillard de la journaliste, et l'autre rigide et bourgeois du commissaire, est toujours maintenu au bon endroit, et c'est tant mieux.


























Quant à Elodie Frenck, interprétant la délicieuse Marlène, gentille cruche amoureuse de son patron, archétype de la femme fatale avec un coeur d'artichaud, on aime la voir battre des cils tout en embrassant le local de son poisson rouge, et prendre en sténo les dépositions des suspects de manière très aléatoire, avec beaucoup de plaisir. C'est un personnage frais, spontané, drôle sans trop le vouloir, qui met un peu de douceur dans les relations toujours très tendues des deux principaux personnages. 

Bref, on ne peut être que charmé par cette série, toujours en cours de diffusion sur France 2. Pour les intéressés, le premier coffret dvd de la saison, regroupant les six premiers épisodes est d'ores et déjà disponible partout. Je pense m'intéresser maintenant sérieusement à la saison 1...

16 octobre 2014

Thaïs : du roman à l'opéra


Thaïs, de Jules Massenet (MET 2008) - avec Renée Fleming et Thomas Hampson, dir. : Jesus Lopez-Cobos.

Thaïs est la plus belle et la plus vénérée des courtisanes d'Alexandrie. Athanaël, un austère moine cénobite, se fait la promesse de détourner Thaïs de sa vie de débauche, et de la rendre à Dieu. Il quitte son désert et se rend dans la grande ville, lieu de tous les tentations et de tous les excès, pour rencontrer la jeune femme et tenter de la convertir.

***

L'histoire de Thaïs, d'après le roman éponyme d'Anatole France, a en effet une trame assez simple. La matière de cet opéra repose donc très peu sur l'action, pour se concentrer presque strictement sur les réflexions que mènent les deux principaux protagonistes sur la spiritualité - ou plutôt, leur spiritualité propre, et leur rapport à la religion. Présenté comme cela, l'oeuvre pourrait paraître quelque peu hermétique, mais il n'en est rien. Il me faut préciser que j'ai vu l'opéra de Massenet - à qui je commence à vouer décidément un certaine adoration - dans sa version du MET de 2008, avant de lire le roman. Cet opéra m'intriguait à plus d'un titre, puisqu'il est surtout connu pour l'emblématique Méditation du Thaïs, aria au violon qui n'est pourtant qu'une transition du second acte (mais quelle transition !), durant laquelle la païenne Thaïs se convertit, et rejoint le moine Athanaël.

Je parlerai en premier lieu du roman, à la base de la construction du livret de Louis Gallet pour Massenet. Ecrit en 1890, le récit se base sur une ancienne légende chrétienne, retraçant la conversion de la courtisane Thaïs d'Egypte par le moine Paphnuce. La jeune femme, tirée de sa vie dissolue, mourra quelques mois plus tard comme une sainte dans le couvent qui l'avait accueillie.

Dans le roman, Paphnuce (transformé de manière heureuse en Athanaël chez Massenet), a connu dans sa jeunesse Thaïs, lorsqu'il vivait dans le siècle, et l'avait secrètement aimée. Devenu moine cénobite, et vivant une vie de recueillement et de prière dans le désert, celui-ci a une vision dans un rêve : Dieu lui ordonne de tirer la jeune femme de la débauche, et de la convertir à la religion du Christ. C'est ainsi que l'austère moine rejoint Alexandrie, où il est confronté à nouveau à la vie. Retrouvant un ancien compagnon de jeunesse, qui lui fournit argent et vêtement, Paphnuce se fait conduire chez Thaïs, où il trouve la jeune femme inquiète, aimant et haïssant à la fois la vie qu'elle mène, terrifiée à l'idée de perdre un jour sa jeunesse et sa beauté. Lorsque Paphnuce lui promet la vie éternelle, et l'amour inconditionnel dans la religion, Thaïs, au grand étonnement du moine, l'écoute. Le cheminement spirituel est en marche, et la jeune femme décide de suivre Paphnuce loin d'Alexandrie, après avoir incendié tous ses biens. Après un voyage à travers le désert, l'ascète laisse Thaïs dans un couvent, mais l'histoire est loin de s'arrêter en si bon chemin. A vrai dire, les ennuis, pour ce moine austère et rigide, ne font que commencer. Assailli de visions infernales, Paphnuce erre à travers l'Egypte, où il est la proie de tentations terribles, le ramenant encore et toujours vers Thaïs. Priant, résistant, se consacrant jour et nuit à la méditation, il finit par être terrassé : saisi de folie, il court vers le couvent où il a laissé Thaïs, où on la dit mourante. Parvenu à son chevet, il tente de la convaincre de le suivre, de l'aimer, mais la jeune femme, toute entière tournée vers Dieu, ne l'entend, ni ne le voit, et meurt dans une extase mystique.

Renée Fleming (Thaïs - MET 2008)
Il me faut être honnête : le roman ne m'a guère emballée. Disons que j'étais très curieuse de connaître le matériau de base de l'opéra, qui m'a paru au premier visionnage, assez singulier. Tout d'abord, parce qu'il présentait très peu de personnages, et que la trame m'avait semblé très sommaire, voire expéditive. On est loin, très loin, de débordements d'amour de Werther, ou des grands airs larmoyants de Manon. Thaïs est une oeuvre singulière, parce qu'elle est à fois très classique, et profondément atypique. Pas de grands airs connus, si ce n'est la fameuse Méditation, et un récit qui ne repose au fond que sur deux figures centrales, qui se suffisent amplement à elles-même. C'est davantage l'histoire d'une transformation, d'une conversion sur fond de profond lyrisme - une histoire donc très intériorisée - plutôt que le récit des tortures personnelles que s'inflige le moine cénobite Athanaël - Paphnuce chez Anatole France. C'est sur ce point justement que le lecteur du roman s'égare, se perd un peu, dans ces déferlements de châtiments corporels, de punitions et de jugements, auxquels le personnage se contraint. Le trait en est d'ailleurs tellement forcé, que cela prête parfois au sourire nerveux, ou même à l'exaspération. En lisant ces grands passages de pénitences, on pense presque à une version  revue et corrigée des Tentations de Saint-Antoine. C'est dire si cela est passionnant... Mais j'aime à penser qu'il s'agit d'une sorte d'anti-cléricalisme déguisé, d'une ironie très habile sur le pouvoir des croyances, et les dérives d'un certain extrémisme...

Thomas Hampson (Athanaël)

On comprend aisément que Louis Gallet, l'auteur du livret de l'Opéra ait largement choisi de passer ces aspects à la trappe, pour en revenir à la réflexion même de la conversion et de la confusion des sentiments du moine Athanaël envers Thaïs, et de la très haute mission qu'il s'est attribuée pour la ramener dans le droit chemin. L'opéra ne modifie donc guère le récit, en épargnant au spectateur les pénitences du moine, torturé plus par son amour pour Thaïs, que par des visions inspirées par le diable... Dans la version de 2008 produite par le MET, Renée Fleming est lumineuse, charmante, irrésistible, et sa voix absolument enchanteresse, pour incarner la Thaïs incendiaire d'Anatole France. Le duo qu'elle forme avec le baryton Thomas Hampson, est absolument parfait, d'autant que ce dernier possède une diction extraordinaire en français. Quant à son incarnation du moine cénobite, on le trouve toujours remarquable, car il est de ceux qui combine à merveille le chant et le jeu, notamment dans les registres de personnages noirs et austères. On applaudit avec autant d'enthousiasme ses errances intérieures, ses regards ténébreux ou ses larmes d'amour.


Des regards sévères de l'acte I...


... aux sentiments confus de l'acte II

Du reste, on est amené, plus d'une fois, malgré la singularité de la trame, à retenir quelques larmes émues. Pas de grands airs chantés, effectivement, mais une très grande beauté, un lyrisme presque céleste, porté par l'air récurrent de la Méditation, reprise dans certains airs, par l'orchestre, par les choeurs, jusqu'à la scène finale, à la fois ravissante et terrible, qui parvient à changer en  poésie la pesanteur du roman. Du reste, on se trouve transporté par l'ambiance générale, loin des questionnements obscurs et primitifs d'une religion encore à ses balbutiements, par la magie des décors chargés de fleurs et d'or, et par les costumes sublimes de cette production du MET, mis au point par Christian Lacroix... On retient son souffle et on frissonne devant tant de perfection.

Scène finale de l'acte III.
Afin de s'en faire une petite idée, voici l'air "O messager de Dieu... Baigne d'eau mes mains" :


Et la scène finale de l'acte III (attention, mieux vaut prévoir une boîte de kleenex) :