17 juillet 2014

Holmes, vous avez dit Holmes ?

Après plusieurs années consécutives riches en adaptations holmesiennes de tout genre (Sherlock et Elementary pour la télévision, puis les films de Guy Ritchie pour le cinéma), il semble que la franchise Holmes ne soit pas encore tout à fait épuisée...

Tout d'abord, on trouve cette série russe, dont j'ai appris l'existence par hasard sur youtube, diffusée fin 2013-début 2014, avec Igor Petrenko (Sherlock Holmes) et Andrej Panin (John Watson) :

"Sherlock Holmes" - version russe (2013)
source : www.sshf.com
Après visionnage d'extraits de quelques épisodes, ainsi que du trailer (disponible sur youtube en russe, sous-titrés en anglais, voir liens ci-dessous), il apparaît que la série louche nettement au niveau de l'ambiance, et du style bohème de Holmes, sur les films de Ritchie et le Holmes de Robert Downey Jr. On est loin, très loin même, du personnage du canon, tiré à quatre épingles.

Reste que la série paraît assez agréable, énergique, explosive même, non dénuée d'humour, mais qu'il faut s'armer d'une bonne dose de courage pour visionner chaque épisode d'1h20 environ en langue russe... 

L'acteur interprétant Watson étant décédé il y a quelques mois, on ignore si la série sera reconduite pour une seconde saison.

Le trailer pour s'en faire une petite idée : 

















Lien vers le 1er épisode

Ensuite, on annonce pour 2015, la sortie d'un film de Bill Condon, "Mr Holmes", avec Sir Ian McKellen à l'affiche, pour interpréter le détective à un âge avancé.
Adapté d'un roman de Mitch Cullin, en voici le résumé que l'on peut trouver depuis peu sur imdb :

"The story is actually set in 1947, following a long-retired Holmes living in a Sussex village with his housekeeper and rising detective son. But then he finds himself haunted by an unsolved 50-year old case. Holmes memory isn't what it used to be, so he only remembers fragments of the case: a confrontation with an angry husband, a secret bond with his beautiful but unstable wife."


On peut évidemment se poser un nombre extraordinaire de questions sur le scénario, d'autant plus que le roman dont il est tiré est très peu connu.

Très peu de photos sont disponibles pour l'instant. On attend en tout cas avec impatience une date officielle de sortie...

08 juillet 2014

Et si on allait à l'opéra ? (1/...)

Quelques semaines après avoir entamé ma pile de DVD d'opéras à voir, et quelques dizaines d'heures d'écoute et de visionnage plus tard, c'est le moment de faire le point... 

Lohengrin, de Richard Wagner (Bayerische Staatsoper - Münich) - 2009 - avec Jonas Kaufmann et Anja Harteros

Après un premier essai plus ou moins fructueux d'un opéra de Wagner (Parsifal), avec le même Jonas Kaufmann, je me suis lancée dans le visionnage d'un opéra du grand maître allemand légèrement plus accessible. Du moins c'est ce que je croyais, avant d'être détrompée dès les premières secondes... Impossible de nier le fait que la musique de Lohengrin est tout à fait grandiose, belle, et majestueuse, et que l'histoire en elle-même, romantique à souhait, ravira tous les coeurs tendres... Seulement voilà, il y a la mise en scène : à moins que le sens profond m'ait complètement échappé, on peut tout à fait dire qu'il s'agit là d'un grand n'importe quoi. Les chanteurs sont excellents, évidemment, mais on a davantage l'impression de les voir en répétitions, plutôt qu'en représentation des grands soirs... Lorsque l'on voit Lohengrin (Kaufmann), décrit dans le livret comme un chevalier en armure étincelante, surgir sur scène en jeans, t-shirt et baskets, on tolère encore... Mais quand enfin ledit chevalier et sa promise, Elsa (Harteros), se mettent à faire de la maçonnerie tout en chantant des airs déchirants, on se met franchement à rire... ^_^ Je suis plutôt bon public en général, mais là, ça ne passe pas. Cette mise en scène abominable gâche tout, et c'est peu dire. 

Il Trovatore, de Giuseppe Verdi (ROH Covent Garden) - avec José Cura, Dimitri Hvorotovsky et Yvonne Naef.

Je ne connaissais pas du tout Il trovatore (Le trouvère), avant de visionner cet opéra d'excellente facture, avec des interprètes masculins tout à fait superbes, dont José Cura, en gitan impulsif et charismatique, et l'incontournable baryton russe Dimitri Hvorostovsky, dans un rôle charismatique tout à fait taillé sur-mesure.
La mise en scène, les costumes, les voix extraordinaires, tout y est pour en faire un spectacle puissant et expressif !
Ce n'est sans doute pas mon opéré préféré de Verdi, mais c'est une splendide découverte.  A voir !





Werther, de Jules Massenet (Théâtre du Châtelet) - récital avec Thomas Hampson, Susan Graham et Stéphane Degout - dir. : Michel Plasson.

Comme je l'avais déjà évoqué dans le dernier billet sur Werther , il existait en dvd cette version de l'opéra de Massenet, sous forme de récital, dirigée par Michel Plasson. Sa particularité réside dans le fait qu'il s'agit de l'adaptation pour baryton du rôle de Werther, que Massenet, peu satisfait du résultat d'une partition pour ténor, avait entièrement réécrit. Evidemment, le choix d'un concert plutôt que d'une véritable scène d'opéra, impose une certaine froideur à l'ensemble, une inévitable distance par rapport aux émotions véhiculées par le livret. On sent d'ailleurs très nettement les interprètes mal à l'aise avec la rigidité d'une transposition en récital, notamment dans les instants les plus dramatiques des deux derniers actes. L'agonie de Werther est une splendeur à entendre et à voir, malgré le contexte, et que les interprètes, même s'ils la jouent debout face au public et derrière leurs pupitres, n'en sont pas moins extrêmement convaincants et émouvants. Ensuite, il est très curieux d'entendre Werther en version baryton : "Pourquoi me réveiller", la merveilleuse envolée lyrique de l'acte 3,  ne tient malheureusement pas toutes ses promesses. La montée en puissance de la partition ténor n'est plus là, et l'aria incontournable de cet opéra passe donc complètement à la trappe. Impossible de jeter la pierre à Thomas Hampson, merveilleux baryton, qui donne à voir un très honorable Werther dans cette version tout à fait unique en son genre. Quant à Susan Graham, elle incarne un personnage doux et aimant, tout en se rapprochant beaucoup de la Charlotte rédemptrice incarnée par Sophie Koch dans la version de l'Opéra Bastille.

Et pour s'en faire une petite idée :


A suivre... 



04 juillet 2014

Le comte de Monte-Cristo, téléfilm de Denys de la Patelière (1979)

Le comte de Monte-Cristo (1979), réalisé par Denys de la Patelière, avec Jacques Weber, Carla Romanelli, Jean-François Poron, Roger Dumas, Manuel Tejada, Henri Virlojeux.

Edmond Dantès, jeune marin promis à un bel avenir, est accusé à tort de complot contre la monarchie et est arrêté le jour de ses noces. On l'envoit précipitamment au Château d'If, sans autre forme de procès. Dantès comprend alors qu'il a été victime d'une machination. En prison, il rencontre l'abbé Faria, qui lui confie le secret d'un trésor fabuleux qui se trouve dissimulé sur l'île de Monte-Cristo. Plusieurs années se passent avant que Dantès n'ait l'occasion de s'évader et de rejoindre l'île où il découvre les richesses promises par l'abbé. De retour à Paris, Dantès, sous l'identité du Comte de Monte-Cristo, prépare sa vengeance...

***


J'ai appris l'existence de cette version il y a plusieurs années, en visitant justement le château d'If, où elle était vantée comme la meilleure adaptation réalisée à partir du très volumineux roman de Dumas. En près de 6h, elle retrace en effet  fidèlement la trame, mais aussi l'ambiance très noire, et finalement très peu romantique de l'oeuvre. Chose paradoxale, car Monte-Cristo/Dantès bénéficie bien souvent de l'image du justicier-dandy, étrangement véhiculée par l'imaginaire collectif, et forgée sans doute aussi par les adaptations précédentes, ou suivantes (voir celle réalisée par Josée Dayan avec Gérard Depardieu), qui ont un peu, voire beaucoup, aseptisé le propos. Pour ceux qui ont lu le roman, ou qui auront vu cette adaptation avec Jacques Weber, on peut dire que tout y est : la dureté de l'âme de Dantès, et son inflexibilité extrême. Que l'on s'y entende bien : Monte-Cristo n'est pas un héros, il n'a d'autre but que d'assouvir sa vengeance, et il le fait d'ailleurs avec une sorte de joie mauvaise. Il n'oeuvre ni pour le bien, ni pour le mal : il applique avec méthode et froideur sa propre loi, celle du talion. Jacques Weber incarne à merveille cet aspect du personnage, calculateur et manipulateur, servi par une réalisation très froide, quoiqu'un peu distante, et une magnifique galerie de personnages secondaires, dans lesquels on retrouve d'éminents acteurs comme Roger Dumas ou Henri Virlojeux, ainsi que quelques acteurs étrangers. Certes, l'image a vieilli, la qualité de la bande sonore n'est sans doute pas toujours au rendez-vous, mais c'est effectivement l'une des meilleures adaptations existantes, car infiniment respectueuse de l'oeuvre originale. Elle rend magnifiquement hommage à la réelle noirceur du personnage emblématique créé par Dumas et Auguste Maquet en 1844.

A voir !

01 juillet 2014

Elementary - saison 1 (CBS)


Elementary - saison 1 (CBS)

Une vingtaine d'épisodes de 45 minutes composent cette première saison d'Elementary, énième avatar de Sherlock Holmes, en version remasterisée à la sauce XXIème siècle, avec la particularité que notre cher détective se trouve cette fois flanqué d'un Watson en version féminine, pour résoudre des enquêtes sordides dans les sombres venelles new-yorkaises. 

Il me faut être honnête, je n'ai pas franchement détesté cette version sans doute parce que je m'attendais à bien pire... Johnny Lee Miller incarne un détective surdoué, ex-drogué, surveillé de près par sa marraine d'abstinence, le Dr Joan Watson, campée par Lucy Liu. Cette cohabitation forcée ne devait durer que quelques semaines, le temps pour Sherlock de reprendre sa vie en mains ; or, Joan se prend au jeu de l'étrange métier de consultant de son "patient", et une singulière complicité aidant, Joan finit par rester en devenant l'associée de Holmes. 

Bien sûr, on aurait le temps de hurler au scandale à chaque faux-pas du scénario, sur le fait que Watson soit une femme, ou sur les moeurs très légères de Holmes, mais à vrai dire, on n'en a pas réellement envie. Car, nous sommes très loin sur le fond, comme sur le forme, de Holmes, du vrai, celui qui évoluait, strict et sévère, dans les brumes du Londres victorien.

Johnny Lee Miller campe un personnage certes original, mais perpétuellement sur le fil, une sorte d'enfant capricieux et turbulent qu'il faut sans cesse surveiller ou recadrer. Lucy Liu est une sorte de catalyseur d'émotions, une grande soeur bienveillante, quoiqu'un peu monocorde. On aurait pu s'attendre à toutes sortes d'ambiguités au sein de cette cohabitation, or il n'en est rien, et c'est tant mieux. Cette série se concentre principalement sur les intrigues, qui tiennent plus des Experts que de Sherlock Holmes, un peu aussi sur l'addiction de Holmes à l'héroïne, sur ses amours malheureuses avec Irène Adler (si, si), et j'en passe. Hélas, trois fois hélas, je pense qu'Elementary, même s'il s'agit d'une série plaisante à regarder, sans trop de prises de tête, ne remplit guère sa mission. C'est une série policière, point. Quant à dire qu'il s'agit d'une série holmesienne, j'aurais plus de réserves à ce sujet... Comme on peut le craindre de manière très légitime, il était très difficile de passer après "Sherlock", version BBC : quelle originalité nouvelle pouvait être tirée d'une deuxième transposition moderne, et à si peu de temps d'intervalle... ? La série Elementary a donc quelque peu glissé dans la facilité, et ne parvient donc pas à rendre son personnage-phare aussi charismatique qu'on le voudrait...



13 juin 2014

Coup de coeur en musique...

Encore un coup de coeur en musique, et un coup de coeur wagnérien, rien que ça... 
Malgré que j'éprouve toutes les difficultés du monde à me concentrer sur un opéra de Wagner, et encore davantage à l'apprécier peut-être réellement à sa juste valeur, je suis pourtant tombée sous le charme de l'Ouverture de Tannhäuser, ici dirigée par le très rigide mais néanmoins incontournable Christian Thielemann.

Ce morceau est sans doute presque aussi connu que la Chevauchée des Walkyries, tout aussi magnifique, puissant, profond et inspirant. Même lorsque l'on n'aime pas ou peu Wagner, on ferme les yeux, et on admire...

18 mai 2014

L'été sera chargé...(en opéra)

Je suis dans une période "opéra", c'est indéniable... Du coup, voici la pile de DVD qui m'attend pour l'été. J'ai du pain sur la planche...  


08 mai 2014

Werther, de Goethe à Massenet : un absolu d'amour et de mort (2/2)

Première partie de l'article : par ici

Dans cette seconde partie de ces modestes articles consacrés à Werther, je choisirai de parler de deux versions de l'opéra de Jules Massenet : celle de 2005, tournée à l'opéra de Turin, avec Roberto Alagna et Kate Aldrich, et de la toute récente version de Sir Richard Eyre au Met, avec les décidément incontournables Jonas Kaufmann et Sophie Koch.

Pourquoi avoir choisi de parler de ces deux versions ensemble ? Parce qu'au delà de la vision purement tragique et noire de l'oeuvre, c'est-à-dire, de la construction de la trame et du contexte sur l'instabilité émotionnelle du héros de Goethe, elles ont choisi de se pencher sur l'aspect follement romantique et lumineux des personnages centraux, qui était manifestement passé à la trappe dans la production de l'Opéra Bastille de 2010, abordée dans le post précédent.Celle-ci s'articule autour de personnages désespérés, plongés dans une atmosphère froide et lugubre, qui semblent vivre dès les premières scènes dans un drame perpétuel. Cela se conforme sans doute bien à la vision globale de l'oeuvre, et surtout à l'état d'esprit du personnage de Werther, compris dans cette version comme un être en plein malaise. Mais cela ne répond sans doute pas tout à fait non plus au "potentiel lumineux" qui émane aussi de l'histoire originale, et des personnages de Werther et de Lotte, et à l'absolu d'amour et de pureté du héros.


Avant d'incarner dans l'imaginaire collectif la quintessence de l'oeuvre dépressive, qui s'articule autour du personnage central, tragique et désespéré, l'histoire de Werther et de Charlotte est avant tout rayonnante, belle, tendre, avant de tourner à l'amour tourmenté. Lorsqu'on lit Goethe, on ne pourra pas nier que le héros soit un être mélancolique, tout entier tourné vers un idéal de pureté et d'amour, que sa sensibilité excessive et sa nature triste transformeront, une fois contrariées, en désir obsessionnel.
Au-delà donc de ses aspects funestes, on retiendra surtout à la lecture - et ce fut mon cas - le romantisme fou qui s'en émane. On comprend bien que cette histoire puisse s'adapter tout aussi aisément dans son côté sombre que dans son côté romantique pur. 

Werther (Roberto Alagna)

Ce dernier aspect est clairement traité par la version de l'opéra tournée à Turin (sans spectateurs, et le spectacle en devient inévitablement un peu distant), avec Robeto Alagna, splendide en Werther, et Kate Aldrich, lumineuse et courageuse Charlotte. On passera sur la piètre qualité de l'image et sur la saturation des couleurs de la vidéo, pour en venir aux interprétations très vivantes des deux interprètes. On est loin, très loin, des choix scéniques de Benoît Jacquot. Place ici à des décors réalistes, la façade de la maison du bailli, une terrasse sous le soleil, des intérieurs soigneusement décorés... C'est inévitablement au dernier acte que la scène s'assombrit, en même temps que Werther ne s'éteint. Kate Aldrich campe ici une Charlotte au charme timide, effacé, qui subit son mariage arrangé sans broncher. Loin d'être transparente, on compatit plutôt à voir son sourire forcé et ses gestes sans spontanéité envers son mari. Le Werther de Roberto Alagna, magistral, à la diction extraordinaire, incarne le héros romantique, le vrai, celui qui a le regard humide et les cheveux aux vents. Et cela dit sans aucune moquerie, car il est parfait pour incarner le personnage dans son côté gai, souriant, simple et vivant du premier acte. Peu à peu, le regard se voile, le sourire s'efface. Reste le héros grave, tout entier tourné vers son propre malheur, mais qui conserve pourtant jusqu'au dernier acte un magnétisme un peu sauvage, une impétuosité, qu'on ne retrouve pas forcément dans d'autres incarnations du héros de Goethe. 

Kate Aldrich - une Charlotte romantique et effacée
Viennent ensuite les scènes emblématiques "Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps" superbe, de l'acte III, et le frénétique baiser de Werther et Charlotte, puis la scène finale du suicide, tragique au possible, désespérée et déchirante de l'acte IV, de laquelle on ne peut vraiment ressortir sans verser une larme.

En résumé, cette version est à tout point de vue, charmante, si on excepte quelques défauts d'image. Les interprètes, y sont tous sans exception, fabuleux.

"Hors de nous rien n'existe et tout le reste est vain" - Acte III
Et pour se faire une meilleure idée de l'atmosphère de cet opéra, voici quelques extraits compilés à l'occasion de la sortie du dvd :



***

A présent, évoquons l'adaptation la plus récente de l'opéra de Jules Massenet, diffusée dans les cinémas le 15 mars dernier, en direct du Metropolitan Opera de New-York, magnifique réalisée par Sir Richard Eyre. Dans cette version, dont aucune production en dvd n'est prévue à ce jour, on retrouve le couple devenu quasiment mythique du ténor Jonas Kaufmann et la mezzo-soprano Sophie Koch (en remplacement d'Elina Garanca initialement prévue), dans les rôles-titres. 

Cette version, mieux que toutes les autres a su démontrer, par des décors lumineux, et pourtant très dépouillés, le force vivante et romantique de l'oeuvre de Goethe. Ce sont dans des petits détails scéniques et visuels, que l'opéra prend une autre signification. Le simple fait de le rendre plus vivant et plus gai dans les deux premiers actes, parviennent à renforcer le sentiment d'abandon et de tourmente des deux suivants. Et ce malgré le contexte dans lequel le spectateur est installé dès l'ouverture, où l'on assiste brièvement à la mort de la mère de Charlotte, qui n'est la plupart du temps qu'évoquée en filigrane. Ici, on se croit plongé d'emblée dans une atmosphère pesante, et ce n'est pourtant pas le cas. Charlotte et ses frères et soeurs, entourant joyeusement leur père, apparaissent comme une famille unie, aimante, et qui semblent vivre, malgré leur perte terrible, dans une complète harmonie. C'est d'ailleurs cette impression qui frappe Werther lorsqu'il aperçoit Charlotte, mutine, au milieu de cette joyeuse marmaille. Cette vision le séduit, autant que le spectateur. 

Charlotte (Sophie Koch) et "ses enfants"

Le Werther de Jonas Kaufmann est ici enfin souriant, enfin gai, même si on perçoit chez lui, dans l'expression de son visage et dans ses attitudes pensives, un être profondément triste. On sait comment Kaufmann a compris le personnage, et comment il est parvenu à lui donner encore davantage de profondeur ici, loin de la froideur de ses attitudes de la version de l'opéra Bastille. Son Werther vit et respire par exacerbation. Tout en lui semble prendre des proportions démesurées, que ce soit dans le bonheur ou dans les tourments. Certes, il apparaît toujours comme un jeune homme mal à l'aise en société, qui en présence de Charlotte, se comporte comme un adolescent timide, et qui les bras croisés sur sa poitrine et caché dans un coin sombre, se contenterait presque de la regarder et de l'aimer à distance. Ce n'est que grâce à la Charlotte de Sophie Koch, enjouée, joyeuse, que Werther se décide à sortir de sa coquille ; coquille dans laquelle il aurait ensuite préféré ne plus jamais avoir à rentrer. Cette transition est merveilleusement mise en place grâce à la scène du bal, romantique au possible, que l'on voit l'amour timide de Werther se transformer en une passion qui sert probablement à son âme tourmentée, d' "échappatoire". Cette scène, absente des détails du livret, est une charmante trouvaille du metteur en scène, car les sentiments peuvent s'y développer de manière claire, explicable, pour le spectateur. Bref, il s'agit d'une des nombreuses scènes à faire fondre tous les coeurs émus.

Scène de bal du premier acte, absente du livret, et ici entièrement réinventée.
Même le deuxième acte, pourtant considéré comme le plus lent, et celui dans lequel il y a le plus de temps morts, redevient, grâce à la mise en scène et aux talents des interprètes, délicieux et charmant. Or, c'est dans cet acte que l'on entend deux des plus beaux airs de Werther, dont "Lorsque l'enfant revient d'un voyage" (que J.Kaufmann interprète avec un déchirement et une passion extraordinaires) mais également que l'on peut apprécier le personnage de Sophie, la petite soeur de Charlotte, interprétée par la pétillante et talentueuse Lisette Oropesa, qui paraît bien souvent un peu transparent, mais qui grâce à la vivacité et au charme de l'interprète, prend ici sa place parmi les personnages emblématiques de l'opéra. 
Même le personnage d'Albert, interprété par le baryton David Bizic, volontairement assombris dans le livret, parvient à retrouver un semblant de sympathie et de bonhomie. Albert, transformé en militaire, est un homme droit et bon, initialement sans froideur. C'est à la fin de l'acte II et au cours de l'acte III que le masque finit par tomber...

Lisette Oropesa (Sophie) et Jonas Kaufmann (Werther) 
Sophie et Albert (David Bizic) tentent de dérider un Werther en plein désarroi - Acte II
L'acte III marquant le retour de Werther auprès de Charlotte, à la veille de Noël (tiens, mais c'est presque dickensien tout ça), est un véritable tournant dans l'atmosphère enlevée et lumineuse du début. Charlotte est seule, isolée, malheureuse sans doute, peut-être pas du fait même de son mariage, mais par l'absence de Werther, dont elle relit sans cesse les lettres. Lorsqu'il se présente à sa porte, abattu, transformé physiquement, les traits tirés, mais le regard fou, Charlotte serait presque joyeuse, mais paraît si désespérément amoureuse, que la visite de Werther tourne au drame. Werther se reprend à espérer, et pris d'une frénésie terrible après avoir relu les vers d'Ossian (air qui a valu à Jonas Kaufmann une très longue ovation), réclame à Charlotte un baiser, dans un déluge d'amour fou et véhément.




Repoussé, Werther s'enfuit, et la déchéance physique et morale se poursuit inéluctablement. L'acte IV est déchirant, et c'est peu dire. On y voit de manière brute le suicide de Werther, et de longues traînées de sang s'imprimer sur les murs lorsque le coup de pistolet retentit devant un public éberlué (mais comment diable ont-ils fait pour que cela paraisse si affreusement réel ?) Jonas Kaufmann s'écroule, rampe face contre terre, pour s'éteindre en silence dans un coin sombre, quand surgit Charlotte. Alors, il est véritablement impossible d'expliquer à quel point les vingt minutes qui suivent sont merveilleuses, scéniquement, vocalement, et combien il est difficile de retenir ses larmes. Rien pourtant n'y est excessif, le jeu de Sophie Koch est tout en retenue, tout en tendresse, et Jonas Kaufmann donne à voir une fin extraordinairement sobre et digne, pour un personnage qui semble, en mourant, avoir enfin trouvé un apaisement, et la plénitude dans l'amour enfin avoué de Charlotte.





En conclusion, si vous voulez être séduite par l'opéra de Massenet, cette version est un excellent moyen d'y parvenir, mais mieux vaut préparer un bon paquet de mouchoirs... :)






***

Discographie et filmographie sélectives

CD

Direction : Antonio Pappano
Choeurs et orchestre de l'Opera Royal de Covent Garden

Avec Rolando Villazon et Sophie Koch 

A écouter absolument ! C'est l'une des versions les plus récemment enregistrée en public, dans laquelle on retrouve la merveilleuse Sophie Koch. (2012)

Rolando Villazon est un excellent Werther, mais il a, il faut le dire, une diction abominable en français... Ce qui gâche parfois un peu l'écoute.


Direction : Riccardo Chailly 
Orchestre symphonique de Cologne.

Avec Placido Domingo et Elena Obraztova. 

L'une des meilleures versions enregistrées en studio. A écouter, ne fut-ce que pour Placido Domingo, incontournable en Werther.

(Enregistrement de 1979)









DVD

Bien entendu, les deux versions précédemment citées dans cet article et dans le précédent, toutes deux disponibles sur amazon.












Mais aussi...

Une version récital, un peu particulière, puisqu'il s'agit de la partition pour un Werther baryton, réécrite par Massenet.

Dirigée par Michel Plasson, à la tête de l'Orchestre National du Capitole de Toulouse.

Avec Thomas Hampson et Susan Graham.

En cherchant bien, on trouve quelques extraits sur youtube.

(Enregistré en 2006 au Théâtre du Châtelet)






Une version de Werther, transposé dans les années 50-60, avec la toujours sublime et magnétique Elina Garanca...

Seul problème, pour moi : je ne suis pas parvenue à la regarder jusqu'au bout, en raison d'une réaction épidermique à Marcelo Alvarez... :)

Direction : Philippe Jordan

(2009)


26 avril 2014

La pile de DVD du mois (1/...)

Faute d'inspiration pour terminer la deuxième partie de l'article sur Werther, et surtout parce que je n'ai pas envie de me torturer les méninges sur ses souffrances pour l'instant, c'est l'occasion de faire le point, sans prises de tête, sur les derniers visionnages du mois. ^_^
Beaucoup d'opéras comme vous le verrez, une fois n'est pas coutume.
***

Parsifal, opéra en 3 actes de Richard Wagner, dirigé par Daniele Gatti. Avec Jonas Kaufmann, René Pape et Katarine Dalayman,...

Oui, je l'ai fait ! Je suis venue à bout des 4h40 de cet opéra...! Bon, je l'ai regardé sur trois jours, ce qui minimise peut-être mon mérite... Mais enfin, je ressors assez fière de mon premier visionnage d'un opéra wagnérien ^_^. Parsifal n'est sans doute pas le plus facile d'accès, et la mise en scène post-apocalyptique de François Girard n'aide pas beaucoup le néophyte... Disons que la présence conjointe du fascinant Jonas Kaufmann et du toujours très méphistophélique René Pape a de quoi motiver les plus réfractaires. Je ne connaissais pas cette version de l'histoire de Parsifal, et cette quête de la Sainte Lance, dérobée au gardien du Graal, que le héros récupérera au terme d'un long voyage initiatique. J'ai découvert quelque chose, sans être pour autant bien certaine d'appréhender le tiers du quart des références et de la symbolique de cet opéra, réellement assez hermétique sur le fond tout autant que sur la forme. Cependant, à ma grande surprise, même si je ne suis décidément pas fan de la mise en scène, malgré quelques puissantes évocations de ciel et de visions cosmiques projetées en toile de fond, je me suis surprise à réellement apprécier la musique de Wagner, sa puissance, son lyrisme et sa connotation spirituelle, servie de plus par des chanteurs admirables... 


Faust, opéra en 5 actes de Charles Gounod, dirigé par Yannick Nézet-Séguin, avec Jonas Kaufmann, René Pape et Marina Poplavskaya.

Eh oui, encore un opéra avec Jonas Kaufmann... Il faut dire qu'il s'agit là d'un chanteur réellement extraordinaire, tout autant que d'un acteur très convaincant, ce qui ne gâche rien. Tiens donc, on y retrouve également René Pape. Et quand ces deux-là sont à l'affiche, je ne réponds plus de rien ^_^.
Cette version de Faust est elle aussi très singulière dans son choix de mise en scène, puisque l'action est transposée (on le suppose en tout cas), durant l'après-guerre, et le docteur Faust devient alors un scientifique accablé par le remords d'être responsable de la conception de la bombe atomique... Choix très étrange, évidemment, sur lequel on pourrait s'interroger longtemps sans réellement trouver de réponses. Cette mise en scène elle aussi très froide, vide et sombre a le don de mettre le spectateur vraiment mal à l'aise. René Pape est toujours aussi magistral en Méphistophélès, tandis Jonas Kaufmann donne à voir un Faust à la fois fascinant et méprisable. Un duo Faust/Méphisto qui fonctionne à merveille, à un tel point que les deux personnages en deviennent gémellaires... C'est assez troublant, et cela donne une merveilleuse relecture du mythe...

La Bohème, film de Robert Dornheim, d'après l'opéra de Giacomo Puccini, avec Anna Netrebko et Rolando Villazon.  

Il s'agit d'un opéra transposé pour le cinéma, cette fois. Je ne connaissais pas cette version raccourcie de l'oeuvre de Puccini. Autant le dire, La Bohème n'est pas mon opéra préféré, en tout cas, j'en gardais, après un visionnage d'une diffusion en direct d'Orange il y a plusieurs années, un souvenir très ennuyé. Mais je crois que ce film, bénéficiant de jolies images, d'une très belle mise en scène, et de chanteurs que j'apprécie beaucoup, m'a en partie réconciliée avec cette histoire belle, mais triste à pleurer... Notons que le merveilleux Rolando Villazon a presque réussi à faire paraître le personnage de Rodolfo moins antipathique...





Sylvie et le fantôme, film de Claude Autant-Lara, avec Odette Joyeux, Jacques Tati, François Perrier et Jean Dessailly.

Le charmant bonbon que voilà... Il est clair que ce film fait tout à fait penser à Le Fantôme et Mrs Muir, sorti deux ans plus tard, et qu'il s'inspire donc très certainement du roman éponyme, à cela près que le fantôme qui hante la jeune Sylvie (Odette Joyeux) demeure muet, contrairement au volubile Capitaine Greg de Mrs Muir.
C'est un joli film, aux effets spéciaux plutôt convaincants pour l'époque, romantique à souhait, à la fin duquel on ne peut s'empêcher de verser une petite larme réglementaire...






10 avril 2014

Werther, de Goethe à Massenet : Un absolu d'amour et de mort (1/2)


La mort de Werther, de François Charles Baude 
En quelques mots...

Werther est un jeune homme de bonne famille, en villégiature à Wetzlar. Il y fait la connaissance de la fille du bailli, la douce et belle Lotte, qui élève avec tendresse ses frères et soeurs, orphelins de mère. Au retour d'un bal auquel il l'a emmenée, Werther tombe irrémédiablement sous le charme de la jeune fille, mais celle-ci est promise à un autre. Werther tente d'oublier Lotte, en vain. Cet amour, qui ne peut être payé de retour, tourne à l'obssession et au drame : après une ultime et déchirante entrevue avec elle, Werther, anéanti par la souffrance et les larmes, décide d'en finir et se suicide.

***

Le résumé peut paraître certes un peu expéditif, et vous m'en excuserez...Après avoir tourné et retourné la matière de ce roman à plusieurs reprises, il apparaît rapidement que l'unique fil conducteur de cette oeuvre épistolaire de Goethe, écrite en 1774, repose sur Werther et son amour contrarié pour Lotte. Amour inévitablement lié au drame, puisque Werther s'épuise à espérer, à pleurer, à exacerber des sentiments sans retour, qui le précipiteront vers une déchéance morale et physique inévitable.

Pendant longtemps - pour ne pas dire, des années - Goethe et Les souffrances du jeune Werther m'avaient toujours rebutée, tout d'abord parce que ma première lecture de Goethe (Faust - première partie, traduit par Gérard de Nerval) s'est avérée longue et fastidieuse, et ensuite par l'image même du romantisme larmoyant auquel se rattache Werther, personnage qui m'avait semblé se plaindre, et pleurer beaucoup sans motifs apparents. Pendant littéraire du courant artistique allemand Sturm und Drang, Les souffrances du jeune Werther, malgré son statut emblématique, était resté pendant longtemps dans mon esprit, comme une oeuvre inaccessible et geignarde propre à un certain romantisme primitif. 

Le voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich (1818).
Oeuvre représentative du courant Sturm und Drang (Tempête et passion) de l'Allemagne romantique.

Probablement que je n'aurais jamais changé d'avis en la matière, si Massenet et son opéra n'étaient passés par là. Après Manon, d'après l'abbé Prévost, et Le Cid, Massenet s'attaque à Goethe et au personnage de Werther en 1892. Cette oeuvre, dont l'Opéra de Paris ne veut pas, parce qu'elle est considérée - peut-être à juste titre - comme excessivement triste, trouve preneur à l'Opéra de Vienne, où elle est jouée, avec succès, en langue allemande. L'opéra, en français cette fois, ne reviendra que quelques années plus tard à Paris. 

C'est grâce à cette oeuvre splendide du grand compositeur français, et surtout à la version de 2010 filmée à l'Opéra Bastille, mise en scène par Benoît Jacquot, que je dois cette redécouverte de Goethe et du personnage de Werther. Disons également que les personnages principaux, incarnés par la délicieuse Sophie Koch et le passionnant Jonas Kaufamnn n'y sont sans doute pas complètement étrangers non plus... En fait, je crois qu'il serait très malhonnête de dire que ce n'est pas entièrement grâce à eux que j'ai commencé à considérer Werther d'une manière nouvelle, et surtout beaucoup moins critique...

Jonas Kaufmann (Werther) et Sophie Koch (Charlotte) - Opéra Bastille 2010 (réal. Benoît Jacquot - dir. Michel Plasson)
Le livret de l'opéra n'a guère changé la trame du roman, si ce n'est pour se recentrer sur l'essentiel. Les personnages ne sont pas davantage transformés sur le fond, mais sur la forme, il est certain que la Charlotte (Lotte) de Massenet a tout autant d'importance dans l'opéra que n'en a Werther et c'est tant mieux. A travers les lettres de Werther chez Goethe, on ne voit Charlotte qu'à travers les yeux du héros, et elle en paraît de ce fait la plupart du temps comme un personnage éloigné, distant du drame. Ce n'est que lors de la scène finale qui l'oppose au jeune homme pour la dernière fois, qu'elle semble intégrer pleinement la tragédie, mais pas avant. Ensuite, il y a le personnage d'Albert, le fiancé puis le mari de Charlotte, qui a subi une sérieuse transmutation. Goethe a décrit Albert comme un homme bon, plutôt compréhensif et sympathique, que Werther ne peut réellement se résoudre à détester. Il a vu l'affection du jeune homme et la comprend, comme il comprend son désarroi. Il ne voit pas les visites de Werther d'un oeil mauvais, puisqu'il est persuadé que son épouse n'a qu'un affection fraternelle pour lui. Il se rend compte très tardivement que Charlotte n'a maintenu entre eux pendant tout ce temps qu'une distance froide et convenue pour s'empêcher de répondre aux sentiments du jeune homme en plein désarroi. 

Ensuite, l'opéra permet de percevoir un autre élément essentiel de l'oeuvre de Goethe. S'il s'agit effectivement d'une oeuvre propice à faire fondre tous les coeurs romantiques, elle n'en est pas moins aussi et surtout, le récit de la quête d'un absolu. Werther incarne à lui seul les aspirations d'une jeunesse dénuée d'amertume. Werther, est dans son registre propre un personnage extrême, presque binaire : il admire la nature et les gens d'une manière brute, sans arrière-pensées. Il fonctionnerait quasiment d'une manière animale : il recherche une symbiose parfaite avec la nature et les êtres qui l'entourent, évitant toutes interférences matérielles. Dans sa conception des choses, le monde n'a à offrir que bonheur et pureté. En rencontrant Lotte, il a trouvé son absolu, puisqu'elle incarne à elle seule toutes ses aspirations échevelées : il ne verra désormais plus les choses qu'à travers elle. Il ne conçoit d'ailleurs leur relation que d'une manière pure et idéalisée. Lorsqu'il se heurte à l'impossibilité de l'aimer, et donc de concrétiser son désir d'absolu, c'est tout son être qui s'effondre. Il est en quelque sorte un personnage "déraillé" (merci Victor Hugo pour ce qualificatif qui s'adapte ici merveilleusement.. ^_^). En voyant ses aspirations bafouées, devenues contraires, il perd de vue son absolu, qui se transforme alors progressivement en une absolue nécessité de mourir.

Ces aspects sont bien entendus nuancés dans les différentes adaptations de l'opéra qu'il m'a été donné de voir, qui vont donc offrir une plus grande richesse à la trame, mais également aux personnages. Je mentionnais plus haut la version de l'Opéra Bastille de 2010, qui a été en quelque sorte mon "élément déclencheur werthérien" ^_^. Je parlerai donc de cette production en premier lieu.

La scène emblématique de l'acte 3 et les fameux vers d'Ossian : "Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ?"
Tout d'abord cette version est dirigée par Michel Plasson, et je deviens tout à coup très partiale. Même si je n'y connais rien en musique, il faut reconnaître que le maestro Plasson aux commandes donne toujours un résultat passionné et passionnant incomparable...Quant à la mise en scène et la réalisation, elle a ses admirateurs comme ses détracteurs. On peut tout d'abord lui reprocher d'être particulièrement froide et sombre, ce qui personnellement ne m'a pas gêné, car elle se rapproche assez bien du romantisme noir qui émane de l'oeuvre originale. Ensuite, notons ces angles de caméra choisis de manière assez surprenantes (depuis les coulisses, dans les coulisses, en plongée depuis les cintres, depuis la fosse, sans compter les gros plans pas toujours très flatteurs, etc.), qui donnent tour à tour beaucoup de force à la mise en scène somme toute assez statique, quand ce n'est tout simplement pas un aspect assez bizarre à l'ensemble. Personnellement, cela m'a plus surprise que gênée, et je ne pourrai pas retenir cet argument pour en dire le moindre mal. Ensuite, il y a les deux chanteurs principaux, Jonas Kaufmann et Sophie Koch, déjà mentionnés plus haut, qui donnent à voir un couple Charlotte/Werther d'une merveilleuse alchimie. Si Sophie Koch sert avec brio son personnage, d'une manière à la fois douce et vivante, j'ai été assez époustouflée par le Werther de Jonas Kaufmann, qui a su renouveler à la perfection ce personnage tourmenté.

Jonas Kaufmann, l'incarnation parfaite du héros tourmenté de Goethe.

Le Werther de Kaufmann est éminemment romantique et sombre, en perpétuel questionnement. Comme discuté avec Lorinda, le chanteur intellectualise beaucoup ses rôles, et cela se ressent jusque dans les moindres détails. Son Werther est à la fois passionné et froid, réfléchi et fou. Cela révolutionne en soi la perception première que l'on pourrait avoir de son personnage, faussement considéré comme assez monocorde. Son désespoir latent bénéficie de sursauts échevelés, qui transforme le jeune homme apathique et maladif forgé par l'imaginaire collectif en un homme réfléchi, animé de désirs et d'aspirations au-delà de sa seule condition humaine, qui perd pied dans son propre absolu. Kaufmann, selon ses propres dires, l'a compris comme un personnage à la psychologie préalablement très instable (voir animé d'un état maniaco-dépressif). En aimant Charlotte, il l'investit d'une mission bien lourde à accomplir : le sauver. Ce statut rédempteur, la jeune femme n'en a pas peur, puisqu'elle l'a visiblement endossé dès sa rencontre avec Werther. En l'acceptant, elle n'a pas considéré qu'il était bien au-delà de sa portée, puisque Werther est d'avance un personnage perdu, voué d'une manière irrémédiable au tragique.

Sophie Koch : la Charlotte rédemptrice
Notons que le personnage d'Albert, interprété par le magistral Ludovic Tézier, donne dans l'opéra (et donc dans le livret) une vision bien différente de celui de Goethe. Albert est un homme cartésien, terre-à-terre, autoritaire et glacial, offrant un contraste manifeste avec la sensibilité excessive du héros. Impossible au spectateur d'apprécier réellement le personnage vu sous cet angle. D'autres interprétations d'Albert, bien plus nuancées, comme celle de David Bizic (MET 2014), offriront une une vision plus flatteuse du personnage, mais aussi sans doute plus goethéenne.

Ludovic Tézier (Albert)
L'apparence assez froide et sombre de la mise en scène et des lumières ont tendance à concentrer le drame sur Werther et sa tragédie personnelle, sur sa déchéance psychologique liée à l'obsession désastreuse qu'il éprouve pour Charlotte, plutôt que sur l'histoire d'amour en elle-même. Cette version donne à voir un drame très intériorisé, ce qui est magnifiquement représenté dans tout l'acte 4, qui se déroule entièrement sur le suicide et l'agonie de Werther. C'est lorsqu'il meurt, dans une chambre exiguë, fermée, obscure, à la géométrie étouffante, que Charlotte revient vers lui, et c'est le sourire aux lèvres qu'il s'éteint, dans les bras de la jeune femme. C'est finalement en mourant que Werther touche à la fois à ce bonheur et cette paix ultimes de l'âme qu'il avait toujours cherchées.

Pour terminer cette première partie de cet article, je ne résiste pas à poster une nouvelle fois l'extrait de l'acte 3, qui reprend les vers d'Ossian, traduits par Goethe :

" Pourquoi me réveilles-tu, souffle du printemps ? tu caresses et tu dis : "Mes rosées sont les larmes du ciel" Ah ! le moment est proche où je vais me flétrir ; la tempête est proche, qui m'enlèvera mes feuilles. Demain le voyageur viendra, il viendra, celui qui m'a vu dans ma beauté, et tout alentour ses yeux me chercheront et ne me trouveront pas."


A suivre : Werther, filmé au Théâtre de Turin (2014), avec Roberto Alagna et Kate Aldrich - Werther, filmé au Metropolitan Opera de New York (2014), avec Jonas Kaufmann et Sophie Koch.

Deuxième partie de l'article : par ici.

19 mars 2014

"Elle m'offre un poison qui nous perdra tous deux"

"Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle m'offre un poison qui nous perdra tous deux, et moi je savoure avec une volupté profonde la coupe qu'elle me présente et qui me tue !"
Extrait du journal du 21 novembre
Livre deuxième - Les souffrances du jeune Werther
J.W von Goethe











Eh oui, encore un extrait des Souffrances du jeune Werther, et en moins d'une semaine... La lecture du roman conjointement au visionnage de la dernière production de Werther de Jules Massenet retransmise en direct du MET le 15 mars, n'y est peut-être pas complètement étranger... Un opéra et des chanteurs grandioses, pour une histoire d'un romantisme fou qui a définitivement eu raison de mon coeur d'artichaut...