28 octobre 2017

Lectures à venir...

Quelques jours de vacances m'attendent... L'occasion de faire diminuer la hauteur de ma pile de livres à lire, qui ressemble à peu de choses près à ceci :



Voici les quelques romans que j'en ai ressortis sur les insistances de plusieurs amis de la toile... 


Pour l'instant, c'est le ténébreux Aliéniste de Caleb Carr qui se trouve sur ma table de chevet... De quoi se préparer à la série à venir, réunissant Daniel Brühl et Luke Evans :


Et vous, l'un de ces romans vous tente-t-il, ou se trouverait également dans votre pile ? 

17 octobre 2017

L'étranger des Carpathes, de Karl von Wachsmann


D'après la nouvelle de Karl von Wachsmann, "Der Fremde" (L'étranger), issue du recueil "Erzählungen und Novellen" (Histoires courtes et nouvelles) - 1844.

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Pris dans une tempête, le convoi du baron von Fahnenberg, s'égare dans une forêt impénétrable et sauvage de l'Est. Lorsque la voiture dans laquelle voyage la fille du baron, la romanesque Franziska, est assaillie par des loups affamés, un lugubre personnage s'interpose et parvient, d'un geste, à faire reculer la meute... 

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Quelle découverte extraordinaire que ce récit d'une soixantaine de pages, écrit en 1844 par le novelliste allemand Karl Adolf von Wachsmann, sur lequel Claire a attiré mon attention il y a quelques semaines ! Rédigé trente ans avant Carmilla, de Joseph Sheridan Le Fanu (1872), et cinquante ans avant Dracula, de Bram Stoker (1897), on peut dire qu'il s'agit là d'un pur inédit, et lequel... ! La ressemblance avec le Dracula de Stoker est tellement troublante qu'on ne peut résolument nier une certaine similitude, à moins d'une formidable - et improbable - coïncidence. Ce récit, tombé dans l'oubli depuis le XIXe siècle, a fait l'objet d'une véritable mystification. Demeurant pendant longtemps introuvable, il est exhumé grâce aux éditions du Castor Astral, et plus particulièrement aux auteurs de la petite encyclopédie des vampires, Pierre Moquet et Jacques Petitin. 



Dans ce manuel d'un surprenant sérieux, et qui se révèle extrêmement jubilatoire, ainsi que d'une précision et d'une richesse quasi scientifique, les deux chercheurs font en effet référence à ce récit demeuré inédit en français, qui ne fut originellement traduit en langue anglaise que durant la deuxième moitié du XIXe siècle, sous le titre "The Stranger". Il y a donc tout lieu de croire que Bram Stoker en ait eu connaissance, car la parenté est évidente avec son propre personnage. Oserais-je d'ailleurs dire qu'après avoir dévoré ce récit court, qui allie merveilleusement l'efficacité de la nouvelle et les démonstrations frénétiques et mortifères du romantisme goethéen, je me sentais débordée d'enthousiasme pour cette version en quelque sorte "primitive" du Dracula de Stoker. Le vampire de von Wachsmann, le chevalier Azzo von Klatka, possède l'aura et le formidable potentiel d'un grand personnage de roman, que la brièveté du récit n'est cependant pas parvenue à entamer. Sur 64 pages, l'auteur est parvenu à concentrer l'essentiel : après une entrée fracassante dans un bois infesté de loups, Azzo von Klatka s'interpose entre eux et la voiture qui transporte la romanesque Franziska. Les bêtes, à la seule présence de ce personnage qui semble tout droit sorti d'un autre temps, s'enfuient sans demander leur reste. S'il apparaît tout d'abord comme un secours providentiel, tout indique pourtant, dans sa manière de parler et même de se mouvoir, qu'il représente un indicible menace, qui fascine par son autorité naturelle, sa supériorité cynique. Comme Dracula, on s'aperçoit bien vite qu'au-delà du fait qu'il semble commander aux loups (à cela près qu'ici, il s'avère davantage représenter une menace pour eux que d'être leur maître), se transforme volontiers en brouillard à la nuit tombée, et ne peut entrer dans une demeure sans y avoir été invité...Il ne cherche pas à plaire, au contraire, il semble plutôt ravi de susciter chez son auditoire une certaine répulsion, ce que son apparence lugubre à elle seule, suffit par provoquer immédiatement. A vrai dire, il cherche plutôt, selon ses propres dires, à séduire une âme semblable à la sienne, ou plutôt devrait-on dire qu'il tâche d'identifier la moindre faille, le moindre ressentiment, la moindre détresse chez ses interlocuteurs, et c'est ainsi qu'il parvient à s'imposer à Franziska, jeune femme au tempérament quelque peu fantasque, qui a Franz, le fiancé que son père lui a imposé, en horreur, et qui ne rêve au fond de son âme que d'aventures et de drames extraordinaires... Azzo von Klatka s'empresse donc de s'engouffrer dans cette large brèche, que Franziska ne prend seulement pas la peine de lui dissimuler. 

- "Je vous remercie, messire, mais mon estomac ne supporte absolument pas le vin", s'excusa le chevalier, avant d'ajouter avec une certaine ironie : "Pas plus qu'aucune autre boisson froide.
- Alors, je vais vous faire préparer une coupe d'hypocras ! Il ne sera pas long à préparer, dit Franziska.
- Merci, ma belle demoiselle, merci beaucoup. Si je suis dans l'obligation de refuser le breuvage que vous m'offrez pour l'instant, soyez assurée que je vous en réclamerai dès que j'en ressentirai le besoin... celui-là ou un autre.

Le cynisme du personnage porte souvent à sourire, et c'est presque avec délectation que l'on voit le chevalier vampire malmener le fiancé de Franziska, jeune homme fade et légèrement geignard, qui présente de larges ressemblances avec un certain Jonathan Harker, qui a eu toujours le don d'exaspérer mes nerfs de lectrice...  
Ajoutons également que Franziska, pour sa part, est assez éloignée d'une Mina ou d'une Lucy. Si elle s'avère être une victime, c'est elle-même qui se libérera de la fascination et de l'influence délétère du chevalier, avec un courage digne d'une héroïne qui semble très en avance sur son temps.
On peut cependant regretter que la fin soit si convenue, après une scène aux accents dantesques dans laquelle Franziska se défait de l'emprise de von Klatka...
On regrette donc à juste titre, que le récit soit si court, lui qui aurait mérité un large roman pour être développé et on savoure cette petite curiosité avec une sublime délectation.

30 août 2017

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov



Par une soirée d'automne, le magicien Woland arrive à Moscou, flanqué de singuliers comparses parmi lesquels se trouvent un chat parlant facétieux, un dandy exubérant, et une femme vampire. C'est le début d'une suite de scandales retentissants, de morts étranges et de disparitions invraisemblables sur fond de magie noire...

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Le moins que l'on puisse dire est que Le maître et Marguerite est une expérience littéraire assez peu commune. Pour preuve, j'ai vraiment peiné à en tirer un résumé qui tenait en quelques lignes, cela sans doute aussi dû au fait, non négligeable, qu'on ne sait jamais de manière certaine de quoi ce roman parle réellement. Considéré à juste titre comme l'un des chefs-d'oeuvre de la littérature russe, ce livre, que son auteur a mis pas moins de douze années à écrire, et qui ne fut publié que vingt ans après sa mort, en 1968, fut expurgé pendant longtemps d'un certain nombre de scènes jugées politiquement incorrectes par le régime soviétique. Et pour cause : à bien des égards, et sous couvert d'un récit burlesco-fantastico- philosophique, Le maître et Marguerite évoque clairement les pires dérives du gouvernement stalinien (on y fait mention d'un nombre incalculables de personnes disparues sans laisser de traces, d'internements, et de morts violentes). Seulement, la satire n'est pas le seul trait caractéristique de ce roman foisonnant, délirant comme un rêve. Le récit se scinde en trois parties plus ou moins distinctes, dont le fil conducteur demeure le personnage de Woland, "magicien" à ses heures, incarnation de Satan venu se divertir à Moscou... 

Alain Cuny dans le rôle de Woland, dans le film d'Aleksandar Petrovic (1972)


Dans un premier temps, Woland, flanqué de ses comparses, s'immisce dans la conversation de deux intellectuels, dissertant sur l'existence du Christ. Le magicien leur dépeint alors avec une précision troublante le contenu de l'interrogatoire d'un certain Yeshoua par un procurateur de Judée, qui s'est tenu il y a deux mille ans... Le premier intellectuel, effrayé par le récit de Woland, finit par se faire faucher par un tramway, tandis que le second est interné dans un asile. 
Le roman dérive ensuite sur le maître, un poète maudit, auteur d'un roman sur le Christ que la critique a méprisé, et sa compagne Marguerite. Fuyant le monde en raison de ses échecs, le maître se retrouve lui aussi à l'asile, tandis que Marguerite ignore où il se trouve. Cette dernière finira par conclure un pacte avec Satan, afin qu'elle puisse retrouver sa vie avec le maître, mais Woland trouve cette existence indigne d'eux, et envoie l'un de ses assassins pour les emporter. Le maître et Marguerite se retrouvent alors dans une folle chevauchée aux côtés de Satan, tandis qu'au loin, on aperçoit Ponce Pilate rejoindre Yeshoua dans l'éternité... 

Illustration pour l'édition russe - source : pinterest

Alors certes, on pourrait penser qu'au vu de ce récit qui semble s'écarter sans cesse de son fil conducteur (pour autant qu'il y en ait un), il se révèle impossible à lire. Mais ce n'est pas le cas. S'il apparaît plutôt complexe à résumer, et encore davantage à présenter, la lecture se révèle étonnement très agréable. C'est un roman certes singulier, surréaliste mais facétieux, qui alterne avec brio des scènes ouvertement comiques, et des récits d'un haut degré dramatique (toutes les scènes qui présentent le Christ et Ponce Pilate, notamment, sont assez poignantes). A vrai dire, à la lecture, si on a tout à fait l'impression de voir se dérouler un songe avec toutes sa foisonnante symbolique, on a le sentiment de suivre un parcours de montagnes russes. On ne sait jamais réellement à quoi s'attendre, et le lecteur n'a donc pas réellement l'occasion de s'ennuyer... Ce roman, malgré de trompeuses apparences d'oeuvre jugée très "intellectuelle", impossible à catégoriser, a le don assez surprenant de divertir en même temps que de susciter un sentiment assez indescriptible de s'être frotté à quelque chose d'essentiel, voire d'hypnotique.
Au-delà du récit philosophique et de son incontournable critique de société, Le maître et Marguerite est aussi une nouvelle lecture du mythe faustien, dont Marguerite est le point de convergence (l'utilisation de ce prénom n'est d'ailleurs pas innocent). En se livrant au diable pour retrouver son amour perdu, elle devra, tout comme Faust, payer le tribut de son sacrifice.
On pourrait trouver mille pistes de réflexions sur cette oeuvre extraordinaire, inclassable et délicieuse.

Marguerite invitée au bal chez Satan - extrait d'un épisode de la série russe (2005)

Il existe quelques adaptations de ce roman réputé impossible à transposer à l'écran, parmi lesquelles on trouve le film de 1972 d'Aleksandar Petrovic, avec au casting Ugo Tognazzi et Alain Cuny. On notera également la version la plus récente, et paraît-il, la plus réussie, datant de 2005, réalisée par la télévision russe sous un format de 10 épisodes de 45 minutes, et que l'on peut visionner dans son intégralité sur youtube, avec des sous-titres anglais. N'ayant visionné pour l'instant ni l'une ni l'autre dans son entièreté, je ne saurais en donner un avis complet, si ce n'est que la version de 2005 paraît de loin extrêmement fidèle au matériau de base.


D'autre part, les russes étant particulièrement friands de comédies musicales, le Maître et Marguerite n'a pas échappé à la règle d'une transposition sur scène. Pour l'avoir visionnée en entier, je peux dire que malgré un léger passage à la moulinette pour d'évidentes raisons de longueur, l'adaptation n'est pas si absurde que cela, proposant même des pistes nouvelles sur l'interprétation croisée du supplice du Christ et de celle des tourments du maître. D'autre part, la comédie musicale a largement fantasmé la relation très ambiguë de Woland et Marguerite, qui même si elle a sa part d'authenticité par rapport au roman, n'en demeure pas moins plutôt charmant dans un format si outrancier.



Quelques extraits s'avèrent très agréable à écouter, ici dans la scène intitulée "Глобус" ("Globe", sous-entendant "La Terre", en russe), qui présente très bien l'abnégation totale dont fait preuve le personnage de Marguerite dans le roman, demandant grâce à Satan (interprétés ici par Vera Svechnikova et Ivan Ozhogin).



Que l'on se borne au roman ou que l'on explore les différentes adaptations, le récit se révèle d'une si absolue bizarrerie, que toutes relectures ou toutes les démesures paraissent cohérentes. Le maître et Marguerite demeure sans doute, en raison de sa singularité même, un récit ouvert sur tous les possibles. 

24 août 2017

L'île aux mensonges (The Lie Tree), de Frances Hardinge




Faith Sunderly, une jeune fille de quatorze ans, débarque avec sa famille sur la sinistre île de Vane, où son père, pasteur et éminent naturaliste, a été réclamé pour participer à des fouilles archéologiques. Peu de temps après leur arrivée, Faith, se rend compte que celui-ci ne cherchait qu'à fuir l'Angleterre où il a été accusé d'avoir falsifié des fossiles, évitant à toute sa famille un scandale retentissant. Mais les rumeurs ne tardent pas à les suivre jusqu'à Vane... Lorsque le pasteur est retrouvé mort, on conclut rapidement au suicide, mais Faith, pour sa part, est persuadée qu'on l'a assassiné pour s'emparer de l'une de ses découvertes... 

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Voilà une excellente surprise que ce roman, récompensé en 2015 par le prestigieux prix Costa, chose rarissime pour une oeuvre jeunesse. Philip Pullman et Patrick Ness l'ont encensée, et je comprends à présent aisément pourquoi, même si j'avoue avoir été assez réfractaire avant d'en entamer la lecture. Il suffit simplement de lire trop d'éloges ou de voir un bandeau "Gagnant du prix Untel", pour que mon enthousiasme retombe comme un soufflé. Ces seules distinctions ont très souvent été révélatrices de grosses déceptions à la lecture, aussi ne m'étais-je guère attendu à quelque chose d'exceptionnel. Et je m'étais lourdement trompée ! Est-ce réellement un roman jeunesse ? J'en doute réellement, et il ne doit probablement cette classification qu'à l'âge de son héroïne. Car il est d'une noirceur que n'aurait pas boudé les meilleurs auteurs fantastiques classiques ou contemporains. Côté ambiance, on oscille effectivement entre Philip Pullman, J.K. Rowling, Anne Fine ou encore Susan Hill... Le roman s'ouvre sur des scènes plongées dans les embruns de l'île de Vane, sur ses côtes envahies de brume, et ne quitte que rarement son ambiance glacée, obscure, morbide, que l'auteur a imposé dès les premières lignes. On retrouverait presque les meilleurs lignes de Lovecraft dans ce récit aux allures gothiques, et à la couverture pourtant si singulièrement inoffensive de l'édition française, qui ne laisse que très vaguement augurer la nocivité de ce fameux "Lie Tree", qui est la pierre angulaire de ce livre... Etrange d'ailleurs que la traduction n'ait pas respecté le titre original, qui me semble-t-il, aurait été beaucoup plus évocateur, comparé à la naïveté quelque peu sous-entendue de sa version française. Le propos est donc résolument adulte et d'une formidable noirceur ; et même si les questionnements sont ceux d'une jeune fille de quatorze ans, on ne peut de plus nier la maturité de ses réflexions d'un féminisme d'avant-garde dans la rigide Angleterre victorienne où elle évolue avec toutes les difficultés dues à sa condition et à sa jeunesse.


Faith n'espère guère d'attention de sa mère, superficielle, charmeuse, qui la relègue au rôle de gouvernante auprès de son frère cadet, fils aimé, adulé, sur lequel toute la famille focalise son attention et ses espoirs. Mais elle vit surtout dans l'ombre et dans la peur d'un père au tempérament glacial, naturaliste reconnu, mais à la réputation ternie, espérant, attendant, comme un chien fidèle que ce dernier daigne baisser les yeux vers elle. Faith ne vit guère en réalité que dans l'espoir de sa reconnaissance, dut-elle l'obtenir par-delà la mort, et elle en viendra à risquer sa propre vie en voulant lui prouver sa valeur, en tant que fille, en tant naturaliste, ou tout simplement en tant qu'être pourvu de raison.

Un excellent roman et un auteur à découvrir absolument !

09 mai 2017

Derniers visionnages... (1/..)

Macbeth, de Justin Kurzel (2015)

Avec Michael Fassbender (Macbeth), Marion Cotillard (Lady Macbeth), David Thewlis (Duncan), David Hayman (Lennox), Sean Harris (Macduff), Panny Considine (Banquo),..

D'après la tragédie en cinq actes de William Shakespeare.

J'ai attendu un bon bout de temps avant de m'attaquer à cette adaptation de Justin Kurzel, qui reposait depuis des lustres dans ma pile de dvd à voir... Tout d'abord parce que Macbeth est une pièce que je trouve extrêmement difficile d'accès. C'est une oeuvre d'une violence rare, au propos hermétique, qu'il est très difficile d'adapter sans que cela ne vire immédiatement à la farce gore. L'extrémité même des situations et des intrigues retorses de la tragédie font qu'il est pratiquement impossible de transposer l'intégralité du texte, sans créer d'inévitables longueurs. Que l'on se rassure, le texte n'est absolument pas reproduit  en intégralité dans cette adaptation... De larges plans baignés dans la brume des champs de bataille, s'attardant ensuite sur les paysages d'une Ecosse quasiment onirique permettent au spectateur de s'imprégner de l'atmosphère délétère de cette pièce sans pour autant se perdre dans l'omniprésence d'un texte ancien, bigarré de langue celte. Le film est donc relativement avare de paroles, recentrant l'intrigue sur les scènes et monologues les plus emblématiques, rendant le film merveilleusement efficace. Ensuite, je craignais assez l'interprétation de Marion Cotillard en Lady Macbeth, choix singulier de casting pour camper ce personnage emblématique de répertoire shakespearien... Le film a pourtant très bien évité ces prévisibles écueils, car l'actrice s'en sort merveilleusement. Elle est énigmatique et glaciale, et parvient à demeurer d'une sobriété extraordinaire malgré les situations psychologiques extrêmes dans lesquelles évoluent son personnage.  Ensuite, Michael Fassbender campe un Macbeth d'une rare violence, aveuglé par une épouse ambitieuse, à l'influence tentaculaire. Mais ce Macbeth est également un traumatisé de la guerre, traumatisé par la perte de ses enfants (choix très surprenants du metteur en scène, mais qui parvient merveilleusement à combler les vides de sa psychologie, laissés à la libre appréciation du lecteur). Pour ma part, j'ai tout à fait adhérer à ces choix. Mais à vrai dire, les images sublimes de Justin Kurzel parviendraient à elles seules à vaincre les réticences des plus grands puristes du répertoire... Ce film est magnifiquement mis en image, très dignement interprété, d'une violence noire, à l'atmosphère frôlant l'asphyxie, mais qui à mon sens, demeure une adaptation de référence, pour ne pas dire, la meilleure réalisée à ce jour.


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Paterson, de Jim Jarmusch (2016)

Avec Adam Driver (Paterson), Golshifteh Farahani, Barry Shabaka Henley (Doc), ... 

Paterson est chauffeur de bus à... Paterson, une petite ville du New Jersey. Il partage sa vie avec Laura, douce excentrique, fan de country et de cupcakes, et leur chien Marvin... Ce film retrace une semaine dans la vie de Paterson, homme tranquille et sans histoires, poète à ses heures et adorateur de William Carlos Williams.

Ceux qui ont déjà vu un film de Jim Jarmusch savent à quoi s'attendre... Il ne s'y passe vraiment pas grand chose. Même dans un film de vampires (Le très surprenant Only lovers left alive, avec Tom Hiddleston et Tilda Swinton), il parvient à mettre le spectateur dans un certain confort, voire même à l'installer dans un routine un peu dépressive. Il y a un côté rassurant dans ses films, un poésie aussi, une douceur, qui ont l'air de venir d'un autre monde. Pour ceux qui apprécient les films aux intrigues retorses et aux sensations fortes, mieux vaut passer son chemin ...  Paterson est sorte de bulle. Il ne s'y passe rien d'autre que ce qui fait la vie de monsieur-tout-le-monde. Le personnage se lève, prend son petit déjeuner, va travailler, écrit des poèmes pendant ses pauses, retrouve sa femme le soir, va promener son chien...Alors certes, présenté de la sorte, le film n'a pas vraiment l'air de présenter un quelconque intérêt, mais pourtant si. Le spectateur se retrouve dans cette routine, dans ces petits désagréments de la vie, dans cet humour à peine dissimulé dans ce quotidien bien réglé... Et puis, les personnages sont tellement réels, tellement palpables :  Adam Driver (qui décidément ne cesse de m'étonner lorsqu'il sort de son rôle de Kylo Ren dans Star Wars) et Golshifteh Farahani sont tellement attachants, qu'on se laisse embarquer par ce film inattendu, qui sous ses dehors quelque peu lisse, est une petite merveille de sensibilité et de poésie.


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Premier contact (Arrival), de Denis Villeneuve (2016)

Avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker,...

D'étranges nefs extraterrestres sont apparues aux quatre coins du globe, demeurant comme suspendues à quelques mètres du sol. A l'intérieur, des habitants d'un autre monde, avec lesquels il semble impossible de communiquer. Le gouvernement américain fait appel aux services d'un scientifique et d'une linguiste afin de parvenir à établir un dialogue avec eux...

Voilà un film de science-fiction qui sort réellement des sentiers battus ! Pas d'explosions (ou si peu), pas de tirs d'artillerie lourde, pas de bande-son agressive, pas de héros musclé sauveur de l'humanité... Bref, on est loin, bien loin, des codes du genre... J'avoue, j'ai été vraiment charmée par ce film, qui a su très bien sortir de sa catégorisation. A vrai dire, j'aurais plutôt tendance à le classer dans le rayon des drames plutôt que dans celui des films d'actions. Car de l'action, il n'y en a presque pas. Premier contact est un film vraiment singulier par son propos, son contenu : il est plein de silences, d'introspections, de tristesses. Un film très beau, très surprenant aussi, qui s'éloigne merveilleusement des classiques du genre.



A suivre...

09 février 2017

Victoria, de Daisy Goodwin

Après le visionnage de la délicieuse mini-série de 8 épisodes diffusée sur ITV l'an dernier (pour l'article, c'est par ici), je me suis sentie une envie impérieuse de découvrir le roman de Daisy Goodwin dont elle s'est inspirée. A vrai dire, il s'agit d'une très fidèle adaptation, et le téléfilm, même si il a dû étoffer quelque peu la trame, est infiniment proche de son matériau de base. Ce roman est un véritable délice, tout comme l'est d'ailleurs la série... Je n'ai donc pas été déçue par cette oeuvre très touchante de la romancière anglaise. 

On a reproché à la série de s'être focalisée sur les relations entre la jeune reine Victoria et son premier ministre whig, Lord Melbourne. On peut peut-être hurler au sacrilège de voir dépeindre cette délicieuse histoire d'amour contrariée, alors que l'on sait que la reine Victoria a formé avec le prince Albert, son mari et propre cousin, l'un des couples les plus emblématiques des monarchies européennes.  A vrai dire, on peut faire autant de reproches que l'on veut à la série, et l'on pourrait en faire presque autant au roman, qui a exploité en premier ce filon avec délice... Alors que le téléfilm d'ITV laisse une large part à la romance de Victoria et d'Albert (3 épisodes entiers sur les 8), Daisy Goodwin a, de son côté, laissé une plus large part encore à Lord Melbourne et ses déchirements dans le roman (450 pages de Lord Melbourne contre 80 pour le prince Albert, c'est tout dire ... ^_^). Alors oui, on pourra contester, hausser les épaules, dire que dans l'Histoire, la vraie, il n'y eut sans doute qu'une profonde estime et une indéfectible amitié entre le premier ministre et la toute jeune reine d'Angleterre... Et je dis alors, très bien, mais le roman de Daisy Goodwin est un roman, pas un manuel d'Histoire. Cependant, au-delà de la romance, il y a un véritable fond, très véridique, très respectueux du contexte, mais également un style très fluide, très agréable, et l'on ne peut se résoudre à reposer le livre une fois celui-ci commencé... Qu'il est bon, parfois, de se laisser aller à de tendres lectures, avouons-le...

L'auteur présente Victoria durant les premiers mois de son règne, mal préparée à la charge qui lui est confiée. Entre sa mère, manipulée par un conseiller ambitieux qui rêve de mettre en place une régence qui lui permettrait de se hisser au plus haut niveau du pouvoir, et un oncle paternel déterminé à la faire passer pour folle pour mieux prendre sa place, la jeune femme de dix-huit ans n'a que très peu d'appuis, voire aucun, dans son entourage le plus proche. Déterminée à prendre son indépendance, et à éloigner d'elle ces personnes néfastes dont elle mettra plusieurs années à se défaire, elle trouve pourtant un surprenant appui auprès du vicomte Melbourne, le premier ministre en fonction. Loin de la décourager, celui-ci la conseille de manière avisée, la sensibilise aux problèmes de l'état, la forme en quelque sorte à sa charge en devenant pendant plusieurs mois son conseiller personnel et son mentor. En très peu de temps, celui qu'elle appelle désormais affectueusement "Lord M" lui devient indispensable. N'écoutant aucun autre avis que les siens, refusant toute sortie officielle sans lui, Victoria sent poindre, progressivement, un attachement profond dont elle ne reconnaît pas immédiatement la nature. Le premier ministre, galant homme, d'un charisme et d'une intelligence indéniables, agit pourtant sans calcul et sans ambition personnelle. Il apprécie immédiatement Victoria pour ce qu'elle est : une jeune femme inexpérimentée, mais diablement têtue et déterminée, et les deux personnages s'accordent de manière naturelle, spontanée. C'est donc avec une bienveillance désintéressée, presque paternelle, que Lord Melbourne lui prodigue ses conseils et lui apporte un soutien indéfectible. Et progressivement, comme malgré lui, son attachement commence à aller bien au-delà de l'amitié et de leur profond respect mutuel, et l'on commence partout à jaser (fait d'ailleurs, pour sa part, tout à fait véridique)... Un attachement malheureux, bien entendu, puisque la raison d'état fait loi... Melbourne devient alors aux yeux du lecteur l'archétype du personnage romantique, qui traîne derrière lui son lot de malheurs et d'amours contrariées...

Rufus Sewell dans le rôle de Lord Melbourne, dans la série Victoria


Que l'on ne s'y trompe pas, Victoria est une oeuvre tendre, mais ce n'est pas une romance pur jus. Il s'agit juste d'un roman historique fort agréable, quoique indéniablement romantique. Il est plaisant mais sérieux, tendre mais réaliste : pour preuve, Victoria finit bien par épouser Albert, et Melbourne retourner à Brocket Hall terminer sa biographie de Saint Jean Chrysostome... Mais le lecteur ressent le mariage de Victoria comme une véritable trahison. Le prince Albert est d'une intolérable transparence à côté du flamboyant Melbourne et on se demande sincèrement ce que la reine peut bien trouver à son cousin, sinon qu'il est un parfait dérivatif à son attachement à son premier ministre. En bref, on referme ce livre le coeur en charpies, mais des étoiles plein les yeux... La série venant merveilleusement compléter le matériau de base, que je conseille chaleureusement !


Jenna Coleman dans Victoria

26 janvier 2017

To walk invisible : The lives of the Brontë sisters (2016)




Téléfilm de Sally Wainwright, produit par la BBC (décembre 2016)

Avec Finn Atkins (Charlotte Brontë), Charlie Murphy (Anne Brontë), Chloe Pirrie (Emily Brontë), Adam Nagaitis (Branwell Brontë), Jonathan Pryce (révérend Patrick Brontë), Gracie Kelly (Ellen Nussey), June Watson (Tabby Aykroyd),...

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Charlotte, Emily et Anne, trois soeurs vivant dans un modeste presbytère du Yorkshire avec leur père, le révérend Patrick Brontë, écrivent depuis leur plus tendre enfance. Lorsque Branwell, leur frère, homme inconstant et alcoolique, se fait renvoyer de son emploi de précepteur, c'est le début, pour leur famille, d'une longue descente aux enfers. Sans ressources, isolées, incapables de faire face aux addictions de leur frère, Charlotte, Emily et Anne vont se remettre à écrire. Lorsque leurs premiers manuscrits sont acceptés par une maison d'édition de Londres, elles pensent avoir trouvé leur moyen de subsistance, mais surtout un échappatoire tangible à leur quotidien empoisonné...

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Chloe Pirrie (Emily), Charlie Murphy (Anne) et Finn Atkins (Charlotte)

Encore une magnifique découverte que ce téléfilm d'une durée de 2h, réalisé et scénarisé par Sally Wainwright pour la BBC et diffusée dans le courant du mois de décembre 2016... 
Le bicentenaire de la naissance de Charlotte Brontë, célébré en 2016, a vu fleurir son lot de romans et de biographies, plus ou moins romancés et plus ou moins réussis. A vrai dire, on ne compte plus le nombre d'oeuvres qui ont exploité le sujet ces derniers temps, parmi lesquelles on notera notamment "Le journal secret de Charlotte Brontë", de Syrie James, plutôt sur le mode romance, et "L'amour caché de Charlotte Brontë" de Jolien Janzing, qui s'attarde sur la relation largement fantasmée de Charlotte Brontë avec le directeur de la pension Héger à Bruxelles. Du reste, au niveau des biographies à l'écran, on peut évidemment citer l'incontournable film d'André Téchiné de 1979, avec lequel le récent biopic de la BBC n'a finalement que très peu de rapport. La réalisation du film de Téchiné, relativement sombre et que je considère personnellement comme assez soporifique ne m'a jamais séduite, tout comme les parti-pris du scénario sur le caractère respectif des trois soeurs, qu'il est parfois difficile de cautionner.

Jonathan Pryce (Patrick Brontë)

Le biopic de Sally Wainwright a, dans un certain sens, remis l'église au milieu du village. C'est-à-dire que l'approche du téléfilm apparaît comme beaucoup plus digne, sobre, pour ne pas dire bien plus respectueuse des moeurs victoriennes, terriblement rigides, et le carcan familial dans lequel évoluait les Brontë. Bien que tous les enfants de la famille aient été élevés dans une relative liberté d'esprit, baignés dès leur plus jeune âge dans Shakespeare et Lord Byron, ils n'en demeuraient pas moins esclaves de leur siècle. Leur supériorité d'esprit manifeste, dans un milieu qui ne leur offrait que peu de perspectives d'avenir, a notamment conduit leur frère aîné, d'un caractère instable, à une déchéance annoncée. Quant aux trois soeurs, malgré leur caractère beaucoup plus affirmé et cartésien, on sait que leurs romans ont été considérés comme scandaleux à l'époque de leur parution, et on devine aisément qu'il n'était guère de bon ton de dépeindre des moeurs dépravées, ou de décrire avec une telle justesse l'alcoolisme (The Tenant of Widefell Hall), les vengeances meurtrières (Wuthering Heights) ou la bigamie (Jane Eyre)... Des situations, pour certaines d'entre elles, qu'elles ont pourtant vécues de l'intérieur. Le téléfilm retrace merveilleusement et dramatiquement une part de leur vie, du retour de Branwell à Haworth dans la maison familiale, après qu'il ait été renvoyé de son poste de précepteur en raison de sa relation adultère avec l'épouse de son employeur, jusqu'à la parution de leurs trois premiers romans, Jane Eyre, Wuthering Heights (qui sera le seul qu'ait jamais écrit Emily), et Agnes Grey. Le biopic, plutôt que de s'étendre sur toute leur vie, s'attarde sur ces quelques années, le tout baigné de plans superbes sur les landes du Yorkshire, les images souvent accompagnées d'extraits de splendides poèmes écrits par les trois soeurs et par Branwell, avant qu'il ne sombre dans ses lamentables excès.

Adam Nagaitis (Branwell)

Au-delà de leur histoire même, c'est surtout leur personnalité qui est dépeinte avec brio, de manière juste et émouvante : Anne, la cadette, petit oiseau fragile, effacé ; Emily, personnalité un peu sauvage, brutale, solitaire ; et Charlotte, raisonnable, mais énergique, quoiqu'un peu antipathique. A vrai dire, rien de choque dans le portrait de leur personnalité. Tout y très digne et sobre, sans excès, leurs sentiments extrêmes ne s'exprimant guère que dans leur littérature... Et puis il y a Branwell, le fils unique, l'enfant gâté, le génie de la famille, à la fois peintre et poète, sur lequel le révérend Brontë a placé tous ses espoirs, qui se révélera parfaitement incapable de faire face à ses échecs et qui préférera de loin se réfugier dans des paradis artificiels, entraînant avec lui toute sa famille dans sa chute. Branwell a sans doute été l'une des sources d'inspiration d'Emily pour Heathcliff, puis de Anne pour Athur Huntingdon, aussi le biopic le montre-t-il comme un être plein de rancoeur et d'amertume  à l'image du premier, mais aussi terriblement pathétique à l'image du second. Branwell était buveur, toxicomane, voleur à ses heures, mais il était avant tout un homme dépourvu de courage et de volonté, et le téléfilm le montre réellement comme un personnage lamentable, que les soeurs Brontë et leur père ont pourtant tenu à bout de bras jusqu'à sa mort à l'âge de 31 ans.
Les prestations de tous les acteurs sont admirables, sans exception, bien que mes coups de coeur aillent clairement vers Chloe Pirrie (Emily) et Adam Nagaitis (Branwell), qui ont su faire comprendre avec talent les caractères si singuliers de leur personnage.



Un téléfilm magnifique à voir absolument !

19 janvier 2017

Wolf Hall (Dans l'ombre des Tudors) - série BBC 2015


Minsérie de 6 épisodes, réalisée par Peter Kosminsky.

D'après les romans "Dans l'ombre des Tudors" : "le Conseiller" et "le Pouvoir", d'Hilary Mantel

Avec Mark Rylance (Thomas Cromwell), Damian Lewis (Henry VIII), Claire Foy (Anne Boleyn), Bernard Hill (Le Duc de Norfolk), Tom Holland (Gregory Cromwell), Jonathan Pryce (le Cardinal Wolsey), Anton Lesser (Thomas More), ...

***

Thomas Cromwell, discret mais redoutable avocat, est au service de l'influent Cardinal Wosley. Mis en disgrâce car celui-ci échoue à obtenir auprès de Rome l'annulation du mariage d'Henry VIII avec Catherine d'Aragon, Thomas Cromwell, demeuré dans l'ombre, attend son heure... Peu à peu, grâce à une intelligence redoutable et une efficacité peu commune, il se hisse au plus haut niveau du pouvoir, devenant le conseiller le plus influent et le plus craint d'Henry VIII.

*** 

J'ai longtemps attendu avant de visionner cette série, trop longtemps dirais-je, car je pense qu'il s'agit là d'un pur chef-d'oeuvre. Malgré l'ambiance quelque peu somnolente de la réalisation , probablement en raison d'une quasi absence de bande originale, baignant les 6 épisodes de plus d'une heure d'une atmosphère plutôt hypnotique, elle est l'une des séries historiques les plus intelligentes et les plus abouties que j'ai pu voir ces dernières années. Bien que cette série peut évoquer par son contexte "Les Tudors", série bien plus populaire, on est loin, bien loin de son contexte sulfureux et de ses extravagances. Dans Wolf Hall, le personnage central n'est pas Henry VIII, qui n'apparaît qu'en second plan, mais bien Thomas Cromwell, cet homme posé, imperturbable, d'une allure froide et effacée, qui patiente, manoeuvre, menace, élimine les importuns avec cette même mesure déférente qui à la fois fascine et glace. Si le personnage peut paraître de prime abord un peu fade, tant il parle bas, tant il semble ne pas vouloir faire de vague, je pense qu'il ne s'agit que d'endormir la vigilance de tous, y compris celle du spectateur. En effet, sans apparaître clairement retors, Cromwell n'en est pas moins un ambitieux, même si au bout des six épisodes, il demeure toujours aussi indéchiffrable qu'à l'ouverture de la série. Il est l'archétype de l'éminence grise, celui qui n'élève guère la voix, ne se montre jamais et s'efface volontiers, mais qui s'avère être plus influent que le souverain qu'il sert.

Thomas Cromwell (Mark Rylance)

L'opposition visuelle, intellectuelle, entre Henry VIII, campé par Damian Lewis, et le Cromwell de Mark Rylance est d'ailleurs ce qu'il y a de plus intéressant dans "Wolf Hall". Ce roi inconstant, volage, tapageur, offre un contraste saisissant avec ce conseiller toujours en retrait et plongé dans d'énigmatiques postures, qui font autant trembler la cour que les caprices du monarque. 

Henry VIII (Damian Lewis) avec sa fille, la future Elizabeth Ière...

Du reste, cette série foisonne de personnages satellites, qui vont et viennent, apparaissent et disparaissent au gré des humeurs changeantes d'Henry VIII. Parmi cette impressionnante galerie, on note la prestation tout à fait splendide de Claire Foy en Anne Boleyn, ambitieuse et manipulatrice, qui finira par elle aussi tomber en disgrâce lorsque, incapable elle aussi de mettre au monde un héritier mâle - ce qui ne l'empêcha pas de donner naissance à l'une des plus grandes reines de l'histoire, Elizabeth Ière - et, comme ce fut le cas de Catherine d'Aragon (elle aussi mère d'une future reine, Mary Tudor) qui elle, put se contenter d'une relégation - Anne Boleyn, refusant d'être répudiée, fut exécutée à la Tour de Londres, à l'instigation de Cromwell, qui fut autrefois l'un de ses appuis... 

Anne Boleyn (Claire Foy)

Au milieu de ces complots et de ces disgrâces, toujours ce conseiller redoutable, qui se retranche derrière son absolue servitude à la couronne, pour commanditer les pires actes. Il n'est pas rare de voir Cromwell, sous cette attitude toujours si tranquille et révérencieuse, tourner le dos à ceux qui l'a favorisé, quitte à renier ses propres convictions. L'un des points forts de l'interprétation de Mark Rylance est de parvenir, malgré cette attitude, à ne pas susciter totalement l'antipathie. A vrai dire, il est très difficile de le haïr totalement, puisque ceux qui tombent sous ses coups ne sont jamais totalement des innocents. Cependant, il a ses doutes et probablement une conscience, que des regards lointains laissent parfois entrevoir. On peut penser notamment aux dernières images de l'ultime épisode, lorsqu'il considère dans une attitude songeuse et grave l'échafaud qui vient de voir monter Anne Boleyn, comme si un sombre pressentiment venait de le traverser... 

L'exécution d'Anne Boleyn, à la Tour de Londres

On comprend parfaitement à ce moment que Cromwell sait pertinemment que son rôle de Conseiller auprès d'Henry VIII ne le met pas à l'abri de ses caprices, bien au contraire. Il jouera ce jeu avec toute l'intelligence dont il peut faire preuve, mais il sait que celui qui est indispensable aujourd'hui ne le sera sans doute plus demain... On le voit d'ailleurs également fort bien lors de la disgrâce de Thomas More (magistral Anton Lesser), lui aussi exécuté parce qu'il refusait de cautionner l'autorité du roi en matière de religion, dont Cromwell avait soigneusement mis en place la réforme par d'habiles manipulations juridiques. Cromwell et More s'estimaient et se détestaient tout à la fois. More était un Chancelier d'exception, un homme d'une rare érudition, mais surtout un grand humaniste avec des principes très arrêtés. C'est en démissionnant d'abord, puis en refusant de se plier aux injonctions de Cromwell qui ne souhaite que sauver sa tête, qu'il sera exécuté. More, autrefois porté aux nues, est tombé, et le conseiller sait très bien qu'un jour, son tour viendra. Son unique but sera peut-être d'en repousser le plus longtemps possible l'échéance... 

Thomas More, le Chancelier tombé en disgrâce (Anton Lesser)


Alors certes, ce n'est pas une série légère, ni visuellement éblouissante. Elle se glisse si bien dans les coulisses de la cour dans ce qu'il a de plus abject qu'elle en est inévitablement sombre et pesante. Non seulement, elle est intelligemment construite, mais elle permet encore d'éclairer le spectateur de manière magistrale sur les inavouables revers du pouvoir... 

Du reste, les romans, écrits par Hilary Mantel, dont est issue la série sont tout aussi passionnants et existent au format poche dans la collection Pocket:

       



12 janvier 2017

Victoria (ITV 2016)


Minisérie de 8 épisodes de Oliver Blackburn, Tom Vaughan et Sandra Goldbacher.

D'après le roman éponyme de Daisy Goodwin, "Victoria".

Avec Jenna Coleman (Victoria), Rufus Sewell (William Lamb, viscount of Melbourne), Tom Hughes (Albert of Saxe-Coburg & Gotha), Catherine Flemming (Duchess of Kent), Peter Firth (Duke of Cumberland), Paul Rhys (Sir John Conroy), Nigel Lindsay (Sir Robert Peel),...

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A la mort de son oncle, William IV d'Angleterre, la jeune Victoria devient à l'aube de ses dix-huit ans, la nouvelle monarque de l'un des pays les plus puissants d'Europe. Desservie par sa jeunesse et son inexpérience, la jeune femme peine à trouver ses marques au sein de ce système rigide, tandis qu'elle cherche à se défaire de l'influence de sa mère et de son ambitieux conseiller, Sir John Conroy... Grâce au soutien indéfectible de son premier ministre, Lord William Melbourne, Victoria parvient à affirmer son autorité dans un pays en pleine mutation, et ce malgré les pressions politiques et celles, plus insidieuses de sa propre famille...

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Cette série produite par ITV et diffusée en 2016, s'attarde sur les premières années du règne de Victoria, depuis son accession au trône en 1837, jusqu'à la naissance de son premier enfant en 1840, une période relativement brève, donc, mais qui contient son lot d'événements notables.

Le roi William IV d'Angleterre étant mort sans héritier légitime, la couronne revient à sa nièce Victoria, jeune femme de dix-huit ans, que sa famille pense incapable de gouverner. La jeune monarque, campée par la resplendissante et impériale Jenna Coleman, peine quelque peu à trouver sa place, et ne trouvera aucun soutien du côté de sa famille, entre une mère qu'elle méprise, le conseiller de sa mère qui tolérerait tout à fait d'installer une régence pour servir ses propres ambitions, et un oncle paternel qui ne cache pas sa rancoeur à avoir été écarté de la succession. Lors de ses premières apparitions publiques, Victoria est impressionnée, gauche, et elle trouvera un surprenant appui auprès du premier ministre, Lord Melbourne (interprété par le ténébreux Rufus Sewell), qui lui offre conseils et protection.

Jenna Coleman et Rufus Sewell


Leur entente est d'ailleurs si manifeste que Victoria, encore célibataire, finira par être surnommée "Mrs Melbourne"... La série s'est évidemment jetée dans la brèche, exploitant cette rumeur pour présenter une délicieuse histoire d'amour contrariée entre les deux protagonistes, avec d'un côté une jeune femme aux sentiments exacerbés, excessifs, et de l'autre un Lord Melbourne paternaliste, dévoué - et secrètement épris de la reine - interprété avec brio par Rufus Sewell qui use merveilleusement de ses regards énigmatiques et de son charisme de héros tourmenté... Du reste, ce couple au summum du romantisme est simplement magnifique à l'écran...

Rufus Sewell (Lord Melbourne)

Quant au prince Albert, le neveu du roi des belges Léopold Ier, et le propre cousin de Victoria, campé par Tom Hughes, osons dire qu'il est complètement transparent, ou peut-être pire que cela : il est antipathique au possible. Son personnage apparaît immédiatement comme un jeune homme sans envergure, presque détestable. On peine vraiment à se demander ce que la reine peut bien lui trouver, sinon qu'il apparaît davantage comme un parfait dérivatif à son attachement contrarié à Lord Melbourne. Le personnage peine vraiment à susciter la sympathie du spectateur, même si il semble s'amender quelque peu dans les deux derniers épisodes...

Tom Hughes (le prince Albert de Saxe-Cobourg et Gotha)

Du reste, la série est absolument charmante au niveau visuel : les images sont splendides, extrêmement soignées, les costumes, les décors, tout y est éblouissant et offre à tout point de vue un spectacle complet et attachant. Alors bien sûr, au point de vue de la réalité historique, la série est très respectueuse du contexte général, dépeint merveilleusement l'époque et ses carcans, mais elle est peut-être loin du compte quand elle évoque et enjolive l'attachement de la reine à son premier ministre, qui demeure malgré tout le point de convergence des 5 premiers épisodes. Cela dit, Lord Melbourne et la reine Victoria s'appréciaient, dit-on, énormément, et même lorsque ce dernier ne fut plus le chef de son gouvernement, la reine continua d'entretenir avec lui une correspondance assidue. Correspondance à laquelle elle dut mettre un terme, sous les insistances du prince Albert, qui la voyait d'un très mauvais oeil... Mais il n'y eut apparemment rien de plus qu'une profonde amitié entre la monarque et l'ancien ministre whig. En bon coeur de midinette que je suis, je ne peux pas nier que le postulat de la série ne soit pas à tout point de vue irrésistible à l'image... A vrai dire, on ne peut que s'en régaler, et on envoie allègrement au diable la réalité historique...




Une très belle et charmante série à visionner donc, sans modération, qui bénéficie également d'une magnifique bande originale. Ci-dessous, un extrait du splendide générique d'ouverture, ainsi qu'un aperçu du premier épisode :



11 novembre 2016

Le Comte de Monte Cristo, de Claude Autant-Lara



Film en 2 époques de Claude Autant-Lara (1961)

Avec Louis Jourdan (Edmond Dantès/le Comte de Monte-Cristo), Yvonne Furneaux (Mercédès), Pierre Mondy (Caderousse), Bernard Dhéran (le procureur de Villefort), Jean-Claude Michel (Fernand de Mortcerf), Henri Guisol (l'abbé Faria)

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Edmond Dantès, jeune marin promis à une brillant avenir, se voit arrêter le jour des ses noces sous un prétexte fallacieux. Accusé à tort de complot contre la monarchie, celui-ci est envoyé au château d'If sans autre forme de procès. Se liant d'amitié avec l'un de ses compagnons d'infortune, l'abbé Faria, Dantès se voit confier le secret d'un trésor fabuleux, qui se trouve dissimulé sur l'île de Monte-Cristo. A la mort de Faria, Dantès parvient à s'échapper de la prison, et part à la recherche du trésor. Ayant appris la trahison de ses plus proches amis vingt ans auparavant, Dantès va mettre à exécution ses plans de vengeance sous le nom du Comte de Monte-Cristo.

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Louis Jourdan (Dantès) et Mercédès (Yvonne Furneaux)

Un avis très rapide sur ce film de Claude Autant-Lara réalisé en 1961, et composé de deux époques d'une durée d'environ 1h30, vu il y a quelques semaines. C'est une très belle adaptation, reconnaissons-le, pour la seule présence de Louis Jourdan en tête d'affiche... Cette version accuse certes un peu son âge (notons les actrices fardées et choucroutées qui fleurent bon les sixties), mais elle demeure agréable, quoique très convenue, très politiquement correcte. Je crois qu'on ne verra de toute façon guère mieux que l'adaptation de Denys de la Patelière, avec Jacques Weber dans le rôle-titre, qui campait un Dantès particulièrement sombre et vengeur, très proche du personnage original créé par Dumas. Cependant, cette adaptation d'Autant-Lara demeure charmante, parce qu'elle a de très belles images et que les acteurs (bien que quelques-uns aient été doublés), jouent "à l'ancienne" : pas d'approximations mal venues, pas un seul dérapage de diction, et que cela fait diablement du bien à entendre ! On se sent comme transportés ailleurs, dans un autre temps, dans un autre monde, où les hommes parlaient bien et avaient des brushings fixés au béton armé... C'est tout le charme des films d'époque, et personnellement, je n'ai pas boudé mon plaisir.


Au-délà des clichés de son époque, elle demeure néanmoins captivante, même si le scénario a pris le parti d'adoucir quelque peu le personnage de Dantès (ce que d'autres adaptations ont pu faire aussi par la suite), et que toutes les machinations vengeresses de Dantès parviennent à rester de très bon ton.
Et puis, il y a Louis Jourdan, dans toute sa quintessence chevaleresque, qui campe un Monte-Cristo formidablement charismatique... 

Un film délicieux à voir et à revoir sans modération, pendant de longues soirées d'hiver...

"Souviens-toi d'Edmond Dantès !"

27 octobre 2016

Coup de coeur en musique : Vinegar & Salt

Un petit coup de coeur en musique...

Voici la version symphonique de la chanson "Vinegar & Salt", du groupe belge Hooverphonic, interprétée par l'envoûtante Noémie Wolfs...Un pur moment de plaisir...


21 octobre 2016

Twin Peaks, série de David Lynch et Mark Frost (1990-1991)




Série diffusée de 1990 à 1991, déclinée en 2 saisons et un total de 30 épisodes.

Avec Kyle MacLachlan (Dale Cooper), Michael Ontkean (Harry Truman), Sherilyn Fenn (Audrey Horne), Warren Frost (Dr Hayward), Richard Beymer (Benjamin Horne), Lara Flynn Boyle (Donna Hayward), Piper Laurie (Catherine Martell), David Lynch (Gordon Cole),...

L'agent spécial du FBI, Dale Cooper, est dépêché dans la petite ville de Twin Peaks afin d'y résoudre le meurtre de Laura Palmer, une jeune lycéenne qui semblait appréciée et admirée de tous. Avec l'aide de la police locale, Dale Cooper s'aperçoit rapidement que Laura n'était pas la jeune fille dévouée et aimante que tout le monde connaissait. A vrai dire, aucun habitant de Twin Peaks ne semble être celui que l'on pense... Entre rêves prémonitoires, visions et prophéties, Dale Cooper va dérouler peu à peu le terrible écheveau qui le mènera à l'assassin, à condition qu'il existe réellement...

***

Comment exprimer de manière concise mon sentiment après le visionnage de cette série terriblement addictive ? Disons pour résumer que j'ai l'impression d'avoir reçu une grande claque ! Alors que sa réalisation n'est pas neuve, et que l'image a parfois un peu vieilli (elle accuse tout de même vingt-cinq ans d'âge), n'empêche : après avoir visionné en mode marathon les 30 épisodes originaux de la série, dont un épisode pilote d'1h30, je ne peux qu'affirmer avoir été terriblement emballée par son cadre oppressant, sa trame retorse, et ses personnages tour à tour délirants, fous, extravagants, lunaires, parfois même drôles, alors que l'on baigne dans une atmosphère d'une pesanteur inimaginable... Je n'avais jamais vu de ma vie un seul épisode de Twin Peaks, mais connaissais son statut d'oeuvre quasi-mythique, j'ai donc pu profiter pleinement de la découverte, sans trop savoir ce que la série allait me réserver... Je suis en général très peu enthousiasmée par les séries américaines, mais je savais qu'avec David Lynch, on doit s'apprêter à plonger dans un univers très particulier, qui se veut toujours réaliste et cartésien sur le fond, mais qui sur la forme, emprunte de surprenants chemins de traverse. On bascule rapidement dans le fantastique, le tout nimbé d'un humour décalé, délicieusement noir, que l'on ne se serait pas attendu à trouver dans un tel contexte.

L'agent Cooper (Kyle MacLachlan)
L'épisode pilote s'ouvre par la découverte du corps d'une adolescente, Laura Palmer, dans la petite ville paisible de Twin Peaks, située près de la frontière canadienne. Il y fait froid, humide, sombre, les forêts y sont lugubres, impénétrables. L'arrivée d'un agent fédéral y est d'ailleurs vu tout d'abord d'un mauvais oeil par le sheriff Truman (Michael Ontkean), mais Dale Cooper (Kyle MacLachlan), malgré ses allures intransigeantes d'agent fédéral qui frôlent la caricature (costume sombre, imper beige, mine arrogante), arrive à très rapidement gagner la confiance de la police locale, voire même de tous ceux qu'il approche. Sous ses dehors hermétiques, le personnage se révèle sympathique, bien que fantasque, et ses méthodes pour rechercher l'assassin de Laura Palmer le sont tout autant. Doté d'une sorte d'obscure préscience dont lui seul maîtrise les codes, ce Sherlock Holmes aux résultats infaillibles parvient à inquiéter presque autant qu'il ne rassure. Avec cette gueule d'ange, cette distinction à la Cary Grant, et ce regard glaçant, l'acteur a merveilleusement su camper ce personnage troublant sans le rendre monocorde.


Les visions et les rêves de Dale Cooper

D'autre part, la galerie de personnages de la série toute entière est une véritable curiosité. Ils sont d'ailleurs si nombreux dans cette histoire foisonnante, étrange, décalée, qu'il serait impossible de tous les citer, mais ils n'en sont pas moins chacun passionnant de bizarrerie, de détachement ou de fourberie... Chacun, dans une certaine mesure aura un rapport direct avec le meurtre crapuleux de Laura Palmer, qui reste le fil conducteur de la série. Mais que l'on ne s'y trompe pas : à mesure que progresse l'enquête, il s'avère que la mort de la jeune fille mène à des intrigues de plus en plus tortueuses, à des mystères de plus en plus inconcevables et retors dans lesquels les personnages semblent pris comme à l'intérieur d'une toile. Personne n'est réellement innocent à Twin Peaks, et Dale Cooper sera amené à soupçonner tout le monde et personne en même temps... Les meurtres et les disparitions s'enchaînent, des intrigues secondaires se font et se défont, tandis que le mystère de Twin Peaks s'épaissit.



Pour toutes ces raisons, on aura compris que le sentiment post-visionnage est très difficile à décrire, tout autant d'ailleurs que d'essayer de retracer la trame sans trop en révéler. Elle est trop complexe pour cela, mais elle n'en est pas pour cela déconstruite, au contraire : elle est précise, presque chirurgicale, mais recèle dans chaque épisode son lot d'événements imprévisibles, rendant le visionnage extrêmement anxiogène... Ses personnages, eux aussi, subissent des évolutions surprenantes tout au long des 30 épisodes, sans que jamais cela ne se révèle contradictoire. Les assassins et les innocents ne sont pas forcément ceux que l'on croit, et les rôles s'inversent perpétuellement, aussi ne peut-on réellement se fier à personne, car le mal rôde partout. D'ailleurs, n'est-ce pas le mal, le véritable personnage central de la série, celui qui dicte aux personnages leurs actions les plus infâmes et les plus noires ?



La série se termine d'ailleurs sur une telle note, qu'on ne sait réellement pas à quoi s'en tenir. Au passage, je précise que cela faisait très longtemps que je n'avais pas été autant impressionnée par un cliffhanger, ni d'ailleurs autant glacée... Après vingt-cinq ans, David Lynch s'est remis à la réalisation d'une 3e saison - toujours avec le même casting divin - qui sera diffusée aux Etats-Unis en avril 2017... La seconde saison s'étant conclue en laissant la porte largement ouverte à une suite, on patiente et on espère - dans une certaine angoisse - le retour des insondables et noires intrigues de Twin Peaks...


Teaser de la saison 3 :

04 octobre 2016

Les Souliers rouges : conte musical de Marc Lavoine et Fabrice Aboulker


Conte musical, écrit par Marc Lavoine et Fabrice Aboulker, librement inspiré du conte d'Andersen "Les chaussons rouges", et interprété par Marc Lavoine (le compositeur), Coeur de pirate (La danseuse étoile), Arthur H. (le chorégraphe).

Pas de très long article cette fois, mais un simple partage de coup de coeur en musique. En lisant le magazine "L'Obs" il y a quelques semaines, je découvre de manière très fortuite la sortie imminente d'un album, ou plutôt d'un conte musical, composé par Marc Lavoine et son compère de longue date, Fabrice Aboulker (auteur, entre autres des Yeux Revolver). Ce cd de 15 titres, raconte l'histoire d'une jeune artiste rêvant de gloire, ne vivant que de danse. Elle rencontre un chorégraphe tourmenté, interprété par Arthur H., qui lui propose d'interpréter un ballet maudit, "Les Souliers Rouges", qu'il cherche à monter depuis des années. Elle accepte, au prix d'un sacrifice qu'elle sait d'ores et déjà immense. Lorsqu'elle tombe amoureuse d'un compositeur jaloux, campé par Marc Lavoine, elle sera face à un choix impossible : l'amour de l'art ou l'amour tout court...

Alors évidemment, en écoutant l'album et en découvrant la trame, on ne peut décidément penser qu'au film mythique d'Emeric Pressburger et de Michael Powell de 1948, "The Red Shoes", ce que les créateurs du conte musical se gardent bien de mentionner, se contentant de parler de leur source d'inspiration première, c'est-à-dire, du conte original d'Andersen. Or, je pense qu'il n'y a absolument rien de gênant à ce que cette oeuvre-ci s'inspire tant du film, je trouve au contraire qu'ils sont merveilleusement complémentaires... La trame du conte musical est tout à fait identique à celle du film, que je rappelle brièvement : Vickie Page, humble jeune danseuse mais diablement déterminée, rêve de danser dans la compagnie du directeur de ballet, Boris Lermontov, homme tourmenté et tyrannique, dont elle devient peu à peu la muse. Lorsqu'elle tombe amoureuse du compositeur du ballet "Les Chaussons rouges" et qu'ils quittent la compagnie pour se marier, Lermontov ressasse sa rage, avant d'essayer désespérément de la récupérer dès que le mari a le dos tourné... Vickie se retrouve en otage d'une situation intenable, d'un abominable chantage affectif : d'un côté le mari jaloux qui ne supporte pas de voir sa femme danser pour Lermontov, et de l'autre le directeur de ballet possessif qui ne tolère aucun partage. La malédiction du ballet est en marche...



Vraiment très peu de différences donc entre l'histoire scénarisée par Emeric Pressburger et le livret du conte musical. Il s'agit des mêmes sacrifices, des mêmes tiraillements, des mêmes chantages, autour de ce personnage déterminé mais fragile, qu'interprète magnifiquement Coeur de pirate. La musique est tantôt sobre, tantôt tragique, et les paroles, même si elles ne sont pas parfaites car parfois un peu maladroites, sont pourtant toujours très efficaces et parviennent à transmettre en peu de mots de merveilleuses émotions, grâce à des interprétations à fleur de peau. Marc Lavoine et Arthur H prêtent magnifiquement leurs timbres graves à leur personnage respectif, le premier plutôt dans un registre de romantisme passionné, l'autre dans celui d'une mélancolie tragique, qui sait qu'il entraîne sa muse vers un abîme. Ne lui dit-il pas d'ailleurs, d'une voix sombre, dans le splendide morceau "Rêve d'une vie", qui me paraît le plus abouti de l'album :

"Viens danser dans ma nuit ; Les souliers rouges à tes pieds, endormis ; Offre-toi au dieu de la danse : Comme un cadeau immense." 

Il est en cela un digne héritier du personnage glacial interprété à l'origine par Anton Walbrook, quoiqu'en renforçant son côté damné, puisqu'il semble corrompre tout ce qu'il approche et tout ce qu'il touche... mais le diable n'est sans doute pas loin dans ce conte musical absolument splendide, qui oscille entre récit fantastique, et fable romantique.