14 septembre 2016

La Passe-Miroir : "Les fiancés de l'hiver" et "Les disparus du Clairdelune", de Christelle Dabos



Ophélie vit à Anima, une "arche" pacifique dans lequel tous les habitants ont le pouvoir de donner vie aux objets, ou de les "lire", c'est-à-dire, de deviner leur histoire par le simple toucher. Liseuse habile, mais également passe-miroir, la jeune femme timide, effacée, maladroite, est pourtant contrainte à un mariage diplomatique avec un habitant du Pôle. Son futur époux, Thorn, homme rigide, glacial, est le surintendant de la Citacielle, la forteresse volante où se tient la cour du Seigneur Farouk. C'est dans ce monde impitoyable, où l'intrigue et l'assassinat tiennent lieu de passe-temps, qu'Ophélie va devoir trouver sa place... 

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Quel énorme coup de coeur que cette saga, découverte grâce à Lorinda, et à de maintes reprises conseillée par des lecteurs au goût très sûr ! Je crois que très honnêtement, cela faisait très longtemps, plusieurs années même, que je n'avais été aussi passionnée par une lecture, et impatiente aussi de la poursuivre. Christelle Dabos, toute jeune auteure dont il s'agit de la première oeuvre, a réussi à créer un univers d'une richesse incroyable, plaisant et nouveau, au confluent de la fantasy et de la littérature classique. L'ambiance n'est peut-être pas sans rappeler les meilleures pages de Philip Pullman ou de J.K. Rowling, mais qu'on ne s'y trompe pas : l'univers de La Passe-Miroir est entièrement original, complètement neuf, et le style terriblement addictif ! Pour preuve, ces deux livres de près de six cents pages ont été avalés en trois jours... ! 

Est-ce de la littérature jeunesse ? Sans doute, puisqu'il semble y être classé, mais je trouve que cette série va bien au-delà de cette classification dans laquelle on a tendance à trouver beaucoup trop de romans américains au style dégoulinant de bons sentiments, qui finissent par tous se ressembler, à force de faire un usage immodéré de vampires et de loups-garous. La Passe-miroir est bien loin de tout cela, et c'est peu dire...

L'ambiance, le cadre, le monde dans lequel évolue les personnages est à la fois attachant et extrêmement énigmatique. Ce monde répond à ses lois, ses règles propres : le monde tel qu'il existait et que nous connaissons, a été scindé en "arches", des morceaux de la Terre originelle, qui sont régis par des Esprits de famille, patriarches fondateurs, sortes de demi-dieux immortels et tout-puissants, dont on ne sait presque rien. Sur Anima, la vie semble s'écouler paisiblement dans un système matriarcal, où les habitants semblent relativement libres de leurs faits et gestes. Du moins jusqu'à un certain point, puisque Ophélie, l'héroïne de cette série, gardienne d'un petit musée dédié aux objets de l'ancien monde sur Anima, se voit contrainte, après avoir refusé deux demandes en mariage de membres de son arche, à accepter des fiançailles avec un habitant du Pôle, une arche hostile et glaciale, que l'héroïne devra rejoindre contre son gré. La jeune fille maladroite, effacée, se retrouve fiancée à un homme qu'elle n'a jamais vu, et qui dès la première rencontre, lui inspire une crainte bel et bien fondée. On compte en effet ne pas lui faire épouser n'importe qui, puisque Thorn, cet homme au visage barré de cicatrices, rigide, antipathique, est le surintendant de la Cour de son monde. Un être aussi craint que détesté, qui ne semble guère plus ravi que la jeune femme de cette union...

Au fil des pages de ces deux tomes, l'histoire se développe magnifiquement, laissant la place à une intrigue retorse, dans laquelle on ne compte plus les complots ou les assassinats... Le fonctionnement des arches et la toute-puissance des Esprits de famille se révèlent également à l'issue du second tome plus énigmatique que jamais... Le personnage d'Ophélie, jeté littéralement en pâture dans un monde terrifiant, timoré et maladroit à l'ouverture du récit, se révèle au final d'une force et d'une résolution admirables. Evidemment, comment ne pas évoquer Thorn, le personnage-phare du récit, d'un abord détestable, dur et intraitable, qui déteste visiblement l'idée même du mariage avec la pâle animiste, et dont on voit progressivement se fissurer l'enveloppe de glace... Le personnage est complexe à souhait, délicieusement insaisissable et odieux, misogyne et taciturne... Une véritable incarnation byronnienne dans laquelle se mêle avec bonheur quelques traits de caractère à la Javert ! Un mélange jubilatoire, s'il en est, puisque le personnage, sous des dehors impassibles et froids, se révèle être un merveilleux condensé de frustrations et de passions réprimées...

Les personnages secondaires sont brossés magnifiquement, qu'ils soient attachants ou terrifiants, et l'univers entier de La Passe-Miroir semble prendre vie de manière presque surnaturelle dans l'esprit du lecteur ! Une très belle et passionnante découverte que cette série, dont attend au total quatre tomes, dont le troisième semble prévu pour le courant de l'année 2017. D'ici là, on patientera difficilement... en relisant les deux premiers volumes !

A lire et à relire !

Site officiel de La Passe-Miroir


19 août 2016

Count Dracula (BBC 1977)

Count Dracula, minisérie de 2 épisodes de 1h15 de Philip Saville (1977)
D'après le roman de Bram Stoker.

Avec Louis Jourdan (Dracula), Frank Finlay (Abraham Van Helsing), Bosco Hogan (Jonathan Harker), Susan Penhaligon (Lucy Westenra), Judi Bowker (Mina Westenra), Mark Burns (Dr Seward), Jack Shepherd (Renfield)...

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Au cours de mes pérégrinations transylvaines de ces derniers mois, j'ai eu l'occasion - et la curiosité - de visionner un certain nombre d'adaptations du roman emblématique de Bram Stoker. Qu'on se le dise : la plupart sont loin d'être réussies, pour ne pas dire qu'elles frôlent bien souvent la farce de mauvais goût. Le registre du film de vampires se prête malheureusement plutôt bien à la réalisation de nanars purs jus... Il existe cependant des adaptations assez honnêtes, comme celle de 1979, avec Frank Langella et Laurence Olivier (conseillé par Gabriel), follement romantique et échevelée, mais malgré tout assez éloignée du roman, puisqu'il s'agit plus d'une adaptation de la pièce d'Hamilton Deane, écrite dans les années vingt, que de l'oeuvre originale. Ensuite, on ne peut pas passer outre la version réalisée par Coppola, avec Gary Oldman et Winona Ryder, qui malgré son appelation de "Bram Stoker's Dracula", est tout de même très éloignée du roman, puisqu'elle choisit de présenter le personnage comme un amant malheureux, qui traîne sa mélancolie et sa haine pour la religion au fil de siècles inchangés...Ces deux adaptations, toutes marquantes qu'elles soient, ont un désastreux point commun : Dracula y est présenté comme un personnage romantique, presque byronien, où la trame de fond demeure une histoire d'amour passionnée, empêchée, contrariée. Et disons-le, même si cela fait très joli sur pellicule, et que cela fasse volontiers fondre tous les coeurs de midinettes, ce n'est tout simplement pas le roman de Stoker. Dracula, que l'on voit finalement très peu dans le récit original, est un vampire, un monstre. Et à ce titre, il n'a pas de remords, pas de conscience, pas d'âme, et certainement plus de sentiments qui puissent le rattacher d'une quelconque manière à son ancienne part d'humanité. Il se nourrit, il prend, il tue. Il agit par nécessité, par besoin. Il peut être personnage raffiné, charmant, troublant, mais ne l'est-il pas dans le seul but d'assouvir une soif qui relève d'un instinct de survie purement animal ? 
Cet aspect m'avait semblé très bien exploité, malgré d'incontournables défauts, dans l'adaptation de 1931 de Ted Browning (pour l'article, c'est par ici), où le Dracula de Béla Lugosi demeure globalement un monstre à la fascinante froideur, mais un monstre tout de même...

Béla Lugosi : la quintessence de la fascination délétère

Même si je pensais qu'aucune autre incarnation de Dracula ne viendrait concurrencer celle de Béla Lugosi dans mon panthéon, j'ai du sérieusement revoir mon jugement après avoir découvert tout à fait par hasard la version produite par la BBC en 1977 et réalisée par Philip Saville. Après avoir lu plusieurs avis sur la toile sur cette fameuse adaptation télévisée, j'avais pu me rendre compte qu'elle paraissait être très fidèle au matériau de base. Et elle l'est ! C'est l'une des rares versions que j'ai pu voir qui n'ait pas passé l'histoire à la moulinette, et qui est parvenu à retranscrire l'ambiance et l'essence même de son personnage central sans tomber dans de lamentables travers. A l'image de l'adaptation de 1931, qui n'aura décidément jamais d'équivalent esthétique, elle est visuellement très sobre, mais très sombre aussi : la faute à la qualité vidéo de l'époque des productions de la BBC, pas toujours très regardantes sur l'éclairage... Mais disons qu'ici, cela n'est guère gênant. Au contraire, cela lui confère même un style tout à fait asphyxiant qui n'est pas complètement étranger à l'efficacité narrative de cette minisérie. La réalisation est lugubre, inquiétante, joue avec les ombres et le brouillard. Tout n'y est que bruine et poussière, tout n'y est que grincements, craquements, hurlements de bêtes. On suffoquerait presque au même titre que le pauvre Jonathan Harker... Ajoutons à cela  que ce téléfilm en deux parties bénéficie de quelques extérieurs intéressants, puisqu'il a été tourné pour une grande partie dans la véritable ville de Whitby, qui sert de théâtre à l'arrivée dramatique du Déméter, la goélette en perdition qui amène le comte Dracula en Angleterre, mais aussi de quelques plans nocturnes dans le cimetière mythique de Highgate.

Ombres, brume et poussière... 
La côte et le cimetière de Whitby, dans le Yorkshire, qui a servi d'inspiration et de cadre au roman de Bram Stoker
Les effets spéciaux - si on peut du moins leur donner ce nom - sont simplissimes, visuellement un peu dépassés, certes, mais moins grand-guignolesques que certains autres vus dans des adaptations plus récentes et surtout plus renommées. C'est en ce sens que cette adaptation de 1977 évoque à bien des égards celle de 1931, qui jouait sur la suggestion pour mieux contourner la redoutable censure du Code Hays, la rendant de ce fait diaboliquement efficace et intelligente. Il y a une sobriété, une dignité, une mesure,  dans cette adaptation de Philip Saville, qui lui a permis d'éviter les écueils, et de demeurer conforme à l'esprit de Stoker. Si elle se révèle fidèle , elle a néanmoins modifié quelques aspects de l'histoire originale, en transformant Mina et Lucy en deux soeurs, et non plus en deux amies d'enfance, rendant ainsi la disparition de l'une mille fois plus déchirante et cruelle à l'autre qu'elle ne l'était dans le roman. Le personnage d'Arthur Holmwood passe à la trappe, Lucy devenant ainsi la fiancée de Quincey Morris. Finalement, il ne s'agit là que d'altérations mineures (même si elles ont certaines implications inévitables sur la trame), par rapport à certains autres cataclysmes scénaristiques vus ailleurs...

Ensuite, cette adaptation ne serait sans doute rien sans ses acteurs tout à fait fameux. Les deux personnages féminins centraux sont extrêmement attachants, et les deux comédiennes, qui m'étaient pour ma part complètement inconnues, donnent à leur personnage une innocence et une fragilité  délicieusement victoriennes. Elles se positionnent comme deux véritables victimes, sans pour autant incarner des personnages monocordes.

Lucy, première victime du comte à Whitby

Lucy (Susan Penhaligon) est jeune femme joviale, espiègle, pleine d'énergie, tandis que sa cadette Mina (Judi Bowker) apparaît comme une véritable figure romantique. Avec son apparence juvénile, douce, fragile, elle offre un contraste saisissant avec le Dracula au charme sinistre de Louis Jourdan, sur lequel je reviendrai un peu plus loin. Celle-ci n'est pas loin de faire penser aux femmes-enfants chères à Gaston Leroux, victimes indissociables de bourreaux retors, pour lesquels elles nourrissent des sentiments assez contradictoires.


Mina, fragile et délicate créature, victime collatérale de la chasse au vampire orchestrée par Van Helsing...

On retrouve également Frank Finlay, grand figure du théâtre anglais, campant un Van Helsing bien plus sympathique que celui du roman, qui incarne dans cette adaptation une véritable figure paternelle pour Lucy, ensuite pour Mina. Il est un protecteur à part entière et non plus le scientifique désorganisé et fantasque qui apparaît à la lecture. Il est ici un honnête médecin, qui fait ce qu'il peut, avec des moyens désespérément humains, face aux déchaînements des pouvoirs et des agissements sans morale du vampire. S'il a recours à des moyens extrêmes, il le fait avec une telle empathie, qu'il demeure, envers et contre tous, sympathique aux yeux du spectateur. Ce qui était un rude pari à relever, au regard de l'aspect quelque peu caricatural, déplaisant et borné du personnage d'origine. Il y a une grandeur d'âme dans le Van Helsing de Frank Finlay que je n'ai jamais retrouvé ailleurs que dans celui de Laurence Olivier (Dracula - 1979) qui avait cette même force de caractère et ce même altruisme.

Frank Finlay, un Van Helsing virulent protecteur de Lucy et de Mina

J'en viens ensuite à Louis Jourdan, le plus anglophone des acteurs français, qui prête ici son élégance et son charme funeste, au personnage du comte. Comme je l'ai mentionné plus haut, je n'aurais pas cru possible que Béla Lugosi, au sommet de mon panthéon, puisse trouver un quelconque équivalent dans ce registre, et pourtant... Louis Jourdan donne à voir un comte Dracula aux manières charmantes et distinguées, d'une affabilité inquiétante. Le timbre de sa voix, sa démarche, son sourire, tout dans cette personnalité distinguée et polie se révèle infiniment sinistre, et à l'instar de Jonathan Harker, ici campé par Bosco Hogan, le malaise que l'on peut ressentir est immédiat. Le cadre y est sans doute pour beaucoup, mais la déférence glaciale de ses manières, son regard perçant, dur, implacable, toujours dissimulé par ce rictus amusé, expression sublimée de sa propre supériorité, se combinent de manière magistrale pour offrir une interprétation mesurée, où la condescendance ne s'exprime que par ce regard terrible qu'il pose sur la futilité et la vanité de l'existence humaine. 

Dracula (Louis Jourdan) : entre cynisme et déférence

Le personnage; comme on l'aura compris, se caractérise surtout par son cynisme accablant, par le détachement hautain et l'amusement visible qui en est le masque. Il n'y a donc pas de place ici pour les assertions du Van Helsing du roman, que j'ai trouvées relativement incohérentes à la lecture :  loin de l'inexpérience vantée par le fantasque professeur, Dracula est au contraire doté d'un esprit très aiguisé, expérimenté et probablement déréglé par le fait même de son existence éternelle.  



Ne nous y trompons pas : le Dracula interprété par Louis Jourdan n'est pourtant pas totalement et seulement le monstre que l'on croit. S'il charme Lucy, pour ensuite s'en prendre à Mina, il existe peu de scènes où l'on voit le comte à l'oeuvre avec sa première victime. Avec la seconde, il en va tout autrement. La carapace austère semble se fissurer pendant un court moment, et une tendresse inattendue apparaît, même si on sait le charme vénéneux à l'oeuvre. Son autorité toute-puissante n'a aucune virulence, elle est exigeante sans être impérieuse. L'unique scène qui l'oppose à Mina, au-delà de tout les artifices romantiques qu'on a pu lui conférer dans d'autres adaptations, est sans nul doute d'une séduction absolue, mais aussi d'un attrait foncièrement noir et toxique. Le personnage est donc loin d'être aussi rigide qu'on aurait pu l'imaginer.

"Do you know the meaning of the Kiss ? You are nourishment to me..."

Malgré quelques défauts propres aux réalisations télévisuelles de l'époque, cette adaptation demeurant peu connue se révèle donc aussi passionnante qu'elle est soignée, sobre, et divinement délétère !

A voir et à revoir !





30 juin 2016

Dracula, de Bram Stoker

Jonathan Harker, jeune clerc de notaire, est envoyé en Transylvannie afin d'y rencontrer un nouveau client qui cherche à acquérir des propriétés en Angleterre. Le comte Dracula, vieil homme aux manière affables, le reçoit dans son château, lugubre demeure tombant en ruines, dans laquelle le jeune homme se sent très vite mal à l'aise. C'est pour Jonathan Harker le début d'un long cauchemar... 

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Cela faisait fort longtemps que le livre reposait quelque part dans ma bibliothèque, dans une splendide édition Marabout Fantastic, dont la couverture glaçante a toujours cependant eu le don de me mettre profondément mal à l'aise. Oui, je suis impressionnable, c'est vrai :). C'est sans doute pour cette raison en partie, mais aussi par l'image véhiculée par l'inconscient collectif, que j'ai tant postposé ma découverte réelle du roman. 

Il y a quelques temps, j'ai eu l'occasion de visionner la version de Dracula de 1931 avec l'acteur mythique Béla Lugosi (pour l'article, c'est par ici), et même si la trame du film m'avait parue faire pas mal d'entorses à l'histoire originale, celui-ci m'a laissé une impression suffisamment forte pour que je souhaite ensuite découvrir le roman. L'interprétation de Lugosi, présentant un Dracula tantôt terrible, tantôt d'un charisme indéniable, n'est pas complètement étrangère non plus à l'envie de ressortir le roman de la bibliothèque. C'est à présent chose faite. Mon premier sentiment serait de dire qu'il m'a été très difficile de lâcher le roman une fois commencé. Mais le second me porterait plutôt à dire que, de manière globale, j'en ressors déçue ou plutôt frustrée. Le découpage de l'oeuvre en extraits de journaux intimes, de lettres, a l'avantage de présenter le point de vue distinct des personnages les plus importants, Dracula excepté. Car si le roman compte un peu moins de 600 pages, Dracula n'y apparaît finalement que très peu (peut-être une quarantaine de pages en tout). Le récit se concentre principalement sur la traque du comte, après l'agonie abominable et la mort, tout aussi atroce, de Lucy, la meilleure amie de Mina Harker. Disons que dans ce roman, le plus terrible ne m'a même pas paru être Dracula en lui-même, mais plutôt tout ce qui se rattache à ses actes, même les plus indirects, citons par exemple les délires de Renfield, le dément mangeur de mouches de l'asile dirigé par le Dr Seward. Ce personnage m'est apparu cent fois plus glaçant que Dracula en personne... 
Dans le même registre, on songe aussi à Abraham Van Helsing, le médecin venu d'Amsterdam pour soigner Lucy, et qui mène la terrible chasse au monstre.Van Helsing et ses méthodes radicales, ses intransigeances, ses manières fantasques et ses propos obscurs m'ont profondément tapés sur les nerfs, au même titre que les évanouissements intempestifs de Jonathan Harker... 

Evidemment, quand on a vu le film de Coppola, on pense que le moindre acte de Dracula a pour but de le rapprocher de Mina, dans un flot de romantisme échevelé... Du moins c'est un point sur lequel beaucoup d'adaptations semblent avoir insisté. Mais pas dans le roman. Dracula y est un personnage d'un égoïsme suprême, qui à l'image d'une bête, agit par pulsion, sans tergiversations et sans remords. Mina, même si elle est un personnage essentiel, plus fort, plus indépendant que la plupart des femmes décrits dans les romans de cette époque, demeure néanmoins en arrière-plan, et l'auteur ne lui prête aucune intention romantique envers Dracula. Elle est une victime, au même titre que Lucy l'a été.

Un autre point étonnant est la manière dont Van Helsing dépeint le vampire : comme un esprit peu expérimenté, enfantin, alors qu'il semble avoir vécu des siècles... Je n'ai pas pu m'empêcher de trouver cela extrêmement étrange, car lorsque le personnage est évoqué dans les premiers chapitres, il semble très loin de la description de Van Helsing. Cruel et menaçant, solitaire et triste. Mais un esprit enfantin certainement pas. Il semble justement porter le poids d'une existence trop longue. Je citerai ce délicieux extrait du premier chapitre, dans lequel le comte s'entretient avec Jonathan Harker : 

"(...) En ce qui me concerne, je ne recherche plus ni la gaieté ni la joie, je n'attends plus le bonheur que donnent aux jeunes gens une journée de grand soleil et le scintillement des eaux. C'est que je ne suis plus jeune ! Mon coeur, qui a passé de longues années à pleurer les morts, ne se sent plus attiré par le plaisir. D'autre part, les murs de mon château tombent en ruine, les ombres le traversent en grand nombre et les vents y soufflent de partout. J'aime les ombres et tout ce qui est obscur, rien ne me plaît tant que d'être seul avec mes pensées."

Je pense que Van Helsing fait, justement, beaucoup d'hypothèses, beaucoup de suppositions très contestables. Ses actes à lui aussi manquent cruellement de logique, et son agitation le conduit la plupart du temps à prendre de mauvaises décisions, et c'est sans doute pour cette raison qu'il m'a autant agacée.

Néanmoins, c'est un très beau roman, très éloigné aussi de l'image que l'on pourrait s'en faire. Mais le personnage central, aurait tellement mérité d'être davantage développé ! Il demeure une énigme totale lorsque l'on referme le livre et c'est une frustration terrible. J'avais eu un sentiment tout à fait similaire à la lecture du Fantôme de l'Opéra de Gaston Leroux, autre personnage obscur, autre monstre tapi dans l'ombre... La lecture demeure cependant fort agréable, et j'en garderai sans doute un souvenir impérissable...









05 avril 2016

Hamlet (RSC et BBC) - adaptation télévisée de 2009

D'après l'oeuvre de William Shakespeare, "The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark".

Avec David Tennant (Hamlet), Patrick Stewart (Claudius et le défunt roi), Penny Downie (Gertrude), Oliver Ford Davies (Polonius), Mariah Gale (Ophelia), Peter De Jersey (Horatio), réalisé par Gregory Doran.

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A la cour de Danemark, on fête le mariage du roi Claudius et la reine Gertrude, le frère et l'épouse du précédent monarque, mort deux mois plus tôt. L'héritier du trône, son fils, Hamlet, voit d'un mauvais oeil ce mariage et souffre en silence de la mort de son père. Une nuit, le spectre du défunt roi lui apparaît sur les remparts du château d'Elseneur et lui apprend qu'il a été assassiné par Claudius. exhortant son fils à la vengeance. Mais Hamlet, aux prises avec les remords de sa mère, son amour pour Ophélie, la fille du grand chambellan, ainsi que ses propres scrupules, tarde à agir...

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Cela ne doit pas faire loin de vingt ans que je suis une adoratrice de cette pièce de Shakespeare, découverte à l'adolescence par le biais de la splendide et emblématique adaptation qu'en a tiré Sir Laurence Olivier en 1948, récompensée par plusieurs oscars, un lion d'or, un bafta, et un golden globe (excusez du peu). De cette oeuvre très expressionniste, filmée en noir et blanc, beaucoup se sont inspirés à divers degrés, et je pense que cette adaptation produite par la BBC et la Royal Shakespeare Company, ne fait pas exception. Difficile de passer outre une adaptation passée au statut de mythe (ce que Kenneth Brannagh a fait de manière tout à fait magistrale en 1996, en adaptant le texte intégral de la pièce), mais je pense que la version télévisée de 2009 dont il est question dans cet article, a parfaitement réussi ce délicat pari. 



La mise en scène, nette mais résolument moderne, conforte l'intemporalité de la pièce et ne gêne en aucun cas le texte. Même si je reste une fervente partisane des pièces à costumes et des adaptations dans une veine plus "historique", j'ai beaucoup aimé cette vision très universelle, qui a l'avantage de remettre la richesse du texte au centre de l'attention du spectateur. Les décors sont dépouillés, se limitant à l'essentiel : les murs et le sol sont tendus de noir, reflets des tourments du personnage principal, et plus généralement de la pesanteur de l'intrigue, qui s'articule autour d'un fratricide, de la trahison et de la folie. Même si on peut reprocher sans doute à la modernité de manquer parfois un peu d'apparat, elle a le mérite de libérer la mise en scène, tout en se devant de conserver un propos forcément très rigide. Ce paradoxe est toutefois très bien traité dans cette version, qui par sa dignité sobre, ne présente pas tant d'incohérences que cela... 

 
David Tennant ; un Hamlet velléitaire, entre drame et bouffonnerie


Venons-en à présent aux acteurs... Comment ne pas citer en premier lieu l'acteur écossais David Tennant, bien connu du grand public pour ses rôles de Doctor Who ou plus récemment de l'inspecteur Alec Hardy dans la magnifique mais néanmoins ténébreuse série Broadchurch ? Un seul mot me vient à l'esprit : brillant ! Un Hamlet tiraillé par des désirs contraires, masquant mal un comportement dont la velléité tend à la fois au drame et à la bouffonnerie. S'il apparaît tout d'abord comme un jeune homme blessé par un deuil qu'on ne lui laisse pas le temps de porter en raison du remariage précipité de sa mère avec son oncle, le spectateur verra progressivement en lui, dès les premières scènes, que cette tristesse affichée n'est que l'émergence d'une colère difficilement contenue.



Lorsque le fantôme de son père lui apparaît - et là, citons Patrick Stewart, campant un merveilleux spectre rageur - Hamlet se voit contraint à agir. A moins que comme cela a souvent été supposé, le spectre ne soit qu'une projection de ses visions mortifères, dominées par un complexe d'Oedipe à son paroxysme, trouvant dans les révélations d'assassinat du spectre, un terrain propice au déchaînement de sa rage... Seulement, le personnage est loin d'adopter un raisonnement aussi clair, aussi tarde-t-il à agir. La vengeance promise est retardée, la compromettant ainsi par des agissements aux effets désastreux. David Tennant a merveilleusement su capter l'essence même de ses questionnements ou plutôt de son absence d'intentions, grâce à un jeu qui oscille perpétuellement entre les extrêmes. Dans une même scène, le personnage peut à la fois faire rire ou inquiéter, passant d'une philosophie grave à la facétie. Le mélange se révèle très efficace et oserait-on le dire, rendrait presque le personnage plus sympathique au spectateur... Cependant, par sa démesure, ou par son égoïsme épouvantable, il entraîne tout ceux qui ont le malheur de l'approcher vers une inéluctable tragédie. Si Hamlet ne cherche initialement qu'à atteindre son oncle, il sèmera tout au long de la pièce un lot impressionnant de victimes collatérales... Il tuera Claudius, quand lui-même sera acculé par sa propre mort.




Le reste du casting n'est pas à négliger, Patrick Stewart en tête, qui dans ce registre classique n'en demeure pas moins terriblement glaçant : le personnage double de Claudius, apparaissant comme un roi digne et intègre, souriant et magnanime, qui se révèle être un assassin manipulateur, usant d'un merveilleux ascendant naturel pour servir des intérêts peu avouables. Au regard de l'interprétation de Patrick Stewart, la citation de l'acte I, scène V, n'a jamais paru aussi juste, lorsque Hamlet dit à son propos :

"O villain, villain, smiling damnèd villain ! 
My tables ! Meet it is I set it down 
That one may smile, and smile, and be a villain.
At least I'm sure it may be so in Denmark.
So uncle, there you are."


Quant à Penny Downie, interprétant Gertrude, on se régale de la justesse de sa bienveillance maternelle et de son désespoir au cours de la scène qui la voit mise au pied du mur, lors de la confrontation avec son fils. J'attendais avec impatience ce passage, sans doute l'un des plus rageurs de la pièce, et forcément révélateur de la qualité des interprétations. On ne peut être résolument déçu par la fièvre avec laquelle les deux comédiens livrent cette scène délicieusement ambiguë.



Quant à Oliver Ford Davies, interprétant Polonius, et Mariah Gale, dans le rôle de sa fille Ophelia, on salue le naturel du premier, dans ses instants de rhétorique et de discours prolixe, et ses apartés du plus bel effet. Quant à la seconde, je regrette un peu le caractère très effacé de l'actrice choisie, même si elle donne à voir une très belle et émouvante scène de folie. On sait combien le personnage d'Ophelia est considéré à juste titre comme particulièrement fragile, personnage au charme diaphane, martyr sacrifié sur l'autel de l'égoïsme et des indécisions répétées d'Hamlet. On peut regretter que la comédienne ne joue malheureusement trop sur le registre de la transparence, même si on peut comprendre dans un sens, ce choix de la mise en scène.

Oliver Ford Davies (Polonius) et Mariah Gale (Ophelia)
Pour conclure, je ne résisterai pas à poster ici la scène emblématique du "To be or not to be", récitée par David Tennant...



Une adaptation universelle, aux comédiens excellents, à voir et à revoir...

  

08 février 2016

Dracula, de Tod Browning (1931)

Dracula, de Tod Browning (1931), avec Bela Lugosi (le comte Dracula), Helen Chandler (Mina), David Manners (John Harker), Dwight Frye (Renfield), Edward Van Sloan (Van Helsing), ...

Je ne ferai pas l'affront aux lecteurs de ce blog de leur imposer un résumé de Dracula, qui de par son statut mythique, n'en a sans doute guère besoin. Quoique. Il serait sans doute permis de se poser la question sur l'utilité de présenter Dracula, "le vrai", issu du roman foisonnant et, n'ayons pas peur de le dire, légendaire de Bram Stoker, écrit en 1897. Comme bon nombre d'oeuvres et personnages ayant atteint un tel rang dans l'imaginaire collectif, on ne peut que déplorer que l'un comme l'autre ont été extrêmement galvaudés. Loin d'être une spécialiste du sujet, je ne me permettrai pas de m'aventurer davantage sur ce terrain mouvant, n'ayant qu'une connaissance limitée du personnage et de son univers. Je n'ai aucun goût pour la littérature vampirique, et je n'ai d'ailleurs jamais réussi à lire le roman de Bram Stoker jusqu'au bout (même si je reconnais qu'à y réfléchir, je devrais vraiment remédier à cela). Dans cet article, il ne sera donc pas question de se positionner par rapport à cette difficile question de l'adaptation et de sa fidélité, même si de prime abord, et malgré le peu qu'un spectateur lambda puisse en connaître, on peut très bien se rendre compte que cette adaptation en particulier a réellement passé l'histoire originale à la moulinette. Elle reste cependant une curiosité, non seulement pour son interprète principal qu'on ne présente plus, Bela Lugosi, par le simple fait également que ce film est la première version parlante de l'oeuvre de Stoker, et la première aussi à montrer un Dracula infiniment plus inquiétant, plus dangereux, plus menaçant aussi que ses prédécesseurs, parce qu'il ne présente tout simplement pas physiquement un monstre. Ce Dracula, au contraire du Nosferatu de Murnau, a la distinction et les manières d'un gentleman et infiltre avec aisance la bonne société anglaise. Il fascine, il envoûte par son charme néfaste, avant de mettre tous ceux qu'il approche sous son emprise délétère.

Dracula (Bela Lugosi) et Mina (Helen Chandler)

Dans ce film se situant à l'aube d'un cinéma parlant encore à ses balbutiements, pas de bande originale, ou presque, si on excepte un extrait du Lac des Cygnes de Tchaïkovsky à l'ouverture. Toute l'ambiance du film repose justement sur une absence de fond sonore, qui se révèle finalement très efficace, et qui nous rappelle que le cinéma muet n'était alors pas très loin. Quant à la réalisation, elle n'a rien à envier aux expressionnistes allemands, composée de jeux en clairs-obscurs et d'accentuations de regards, prompts à faire frémir. Il y a un certain génie dans la mise en image, dans les décors, et dans l'absence criante et pourtant très intelligente d'effets spéciaux. Un peu de brume, et l'obscurité à elles seules pour instiller la terreur : cela fonctionne encore diaboliquement bien. Mais ne nous voilons pas la face, ce film, avec ses interprétations surdramatisées, ne peut plus réellement susciter le frisson chez des spectateurs aguerris à la foule d'atrocités que l'on voit fleurir sur les écrans modernes. Mais le malaise reste là, persistant, de même que ce souffle glacial qui semble tout droit descendre des méandres montagneux du col de Borgo.    


Ensuite, comment demeurer de marbre devant le regard pénétrant du Dracula de Bela Lugosi, de sa gestuelle, certes un peu désuète, mais ô combien inquiétante, qui a marqué son époque et le mythe en lui-même ? On peut toujours s'étonner également de ne jamais voir au cours de ce film relativement bref (un peu plus d'une heure dix), ni morsure, ni incisives démesurément longues, ni même une seule goutte de sang versée (le comble, tout de même pour un film de ce registre !)... Tout s'y déroule dans la suggestion. Et c'est cette absence d'images, au même titre que l'absence de musique, qui confère cet aspect à la fois asphyxiant et inquiétant au film. 

C'est en ces aspects que cette version passée au statut d'oeuvre incontournable du cinéma, et pas seulement du cinéma de genre, se doit encore d'être vue. Certes, on frissonne encore, même si on regrette que les personnages et la trame aient été autant malmenés, et on regarde cela coin du feu, toute lampe éteinte avec un délicieux frisson...



EDIT : et puisque nous sommes dans la veine vampirique, j'en profite pour attirer votre attention sur ce splendide Concert-Fiction, produit et diffusé sur France Culture :

Concert-Fiction : Dracula

Ecoutez, vous ne serez pas déçus ! Il s'agit d'une libre adaptation de Stéphane Michaka, avec notamment Maud Le Grevellec et le merveilleux Feodor Atkine, dans les rôles respectifs de Mina et Dracula. 

12 janvier 2016

Dragonwyck, d'Anya Seton

Miranda Wells est la fille aînée de modestes fermiers dans l'Amérique du XIXe siècle. Esprit romanesque, éprise de liberté, Miranda aspire à une autre vie, loin des travaux de la ferme. Lorsque Nicolas Van Ryn, cousin éloigné des Wells, le richissime propriétaire de Dragonwyck, leur propose de prendre l'une de leurs filles comme dame de compagnie, c'est l'occasion pour Miranda de s'extraire de sa condition. En arrivant à Dragonwyck, domaine immense et éblouissant, régi à la manière féodale par son despotique cousin, Miranda découvre, fascinée, une nouvelle vie...

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Dragonwyck, roman écrit par l'américaine Anya Seton en 1944, est une oeuvre dans la pure tradition romanesque, à l'image des productions de Daphné du Maurier. C'est aussi avant tout un film culte, réalisé par Joseph Mankiewicz en 1946, avec la sublime Gene Tierney et l'inoubliable Vincent Price (pour l'article sur le film, c'est par ici). A vrai dire, même si je savais que le film était issu d'un roman et qu'il trônait depuis longtemps dans ma vertigineuse pile de livres à lire, je ne l'ai lu que très récemment. Et j'ai d'ailleurs eu tort de faire traîner autant les choses, car l'oeuvre, au-delà du film, est extrêmement marquant, que ça soit par son indéniable fibre romanesque, ou par son contenu, somme toute très grave, dépassant de loin l'ambiance déjà délétère du film. On y ressent effectivement, sous les dehors pourtant charmants et raffinés de la demeure et de son propriétaire, une sorte de malaise persistant, que le lecteur ne pourra quitter qu'à la dernière page, ou qui le poursuivra, au contraire, encore bien au-delà. 

Dragonwyck, la demeure des Van Ryn, ou "Le château du Dragon" en vieil hollandais, tient son nom d'une légende indienne, qui veut qu'un dragon habite la colline sur laquelle le château a été construit, dans la baie de l'Hudson. Cette grande maison aux allures gothiques,qui surplombe majestueusement la vallée, pour toute magnifique qu'elle soit n'en est pas moins emplie d'une atmosphère extrêmement pesante. Tous ses occupants semblant vivre dans la crainte de Nicolas Van Ryn, sorte d'autocrate aux méthodes féodales, qui administrent ses fermiers d'une main de fer. Seulement, ce fameux Van Ryn est aussi un homme brillant, qui peut se révéler charmant, mais qui méprise tout ce qui ne répond pas à son irraisonné désir de perfection. Lorsque son épouse, Johanna, meurt dans des circonstances singulières, celui-ci, le jour-même des funérailles, propose à Miranda de l'épouser. La jeune fille, qui s'était secrètement et innocemment éprise de lui, accepte. 

Nicholas Van Ryn (Vincent Price) et Miranda (Gene Tierney) dans le film de 1946

Miranda, n'ira ensuite que de désillusions en désillusions, voyant progressivement l'homme qu'elle a épousé, sous un jour de plus en plus menaçant . La prévenance et les attentions peuvent se transmuter l'instant suivant en brimades et en humiliations, et le tout si subrepticement mené, que Miranda ne voit pas, ou ne veut pas voir, le danger de cette situation qui n'offre plus aucune issue. D'homme charmant et posé, Nicolas Van Ryn, se transforme progressivement en tyran et le personnage toxique apparaît alors dans toute sa désastreuse splendeur. Si le personnage évoque, sous bien des aspects, le Heathcliff des Hauts de Hurlevent, il rappelle également à bien des égards, les personnages de la meilleure tradition gothique, dans ce qu'ils ont de plus retors... Calculateur, monstre d'égoïsme, doublé d'un toxicomane, Nicolas Van Ryn ne peut réellement jamais trouver grâce aux yeux du lecteur. Contrairement à un Heathcliff, pas de violence physique, mais une rage contenue, qui fascine autant qu'elle inquiète. Capable d'un mélange subtil de force et de manipulation, de courage et de narcissisme méphitique, il est de ces personnages qui entraîne fatalement tous ceux qu'il approche vers le fond... 

Le film de Mankiewiecz a superbement adapté le roman, Vincent Price campant un personnage très fidèle à son modèle littéraire, à quelques exceptions près. Le Nicolas Van Ryn du roman, s'il n'en demeure pas moins asphyxiant, se révèle plus subtil et insaisissable, beaucoup plus en demi-teinte. L'auteur du roman lui a d'ailleurs réservé une fin bien plus ambiguë que celle imaginée par Mankiewicz... Miranda, ayant gagné en maturité, jette un regard éclairé sur les agissements de son mari, et dans une scène ultime, les deux personnages s'affrontent enfin sur un pied d'égalité. Van Ryn disparaîtra dans un élan d'héroïsme qui laissera planer dans l'esprit du lecteur un nombre incalculable de doutes et de frustrations. 


28 juillet 2015

Onegin (1999), d'après A.Pouchkine

Film de Martha Fiennes (1999), avec Ralph Fiennes (Evgeny Onegin), Liv Tyler (Tatyane Larina), Toby Stephens (Vladimir Lensky), Lena Headey (Olga Larina),...

Evgeny Onegin, jeune homme prétentieux et arrogant, quitte St Pétersbourg où il mène une vie de dandy, pour rejoindre la campagne où son oncle se meurt. Unique héritier du domaine, Onegin s'y installe, mais s'y morfond d'ennui, jusqu'à ce qu'il face la connaissance de son voisin, Vladimir Lenski. Poète et rêveur, ce dernier se lie pourtant d'amitié avec l'orgueilleux Onegin, et ensemble, rendent visite aux Larine, leurs plus proches voisins, Tatiana, jeune fille réservée et discrète tombe éperdument amoureuse de ce viveur invétéré, qui la traite avec mépris. Lenski, fiancé à Olga, la soeur de Tatiana, provoque Evgeny en duel, lorsque celui-ci en vient à l'insulter, puis à courtiser ouvertement Olga. Onegin tue Lenski au cours de leur duel, et s'enfuit. Après plusieurs années d'absence, le jeune homme, devenu solitaire et désabusé, revient à St Pétersbourg, où il rencontre Tatiana dans une soirée mondaine. La jeune femme a entre-temps épousé un prince. En la voyant, Onegin sait qu'il a fait une erreur en la repoussant autrefois, et souhaite ardemment la revoir. Malade d'amour, Onegin, la supplie de venir le retrouver, mais Tatiana, même après lui avoir avoué qu'elle l'aime toujours, restera fidèle à son mari.

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Je ne connaissais que très vaguement l'histoire d'Eugène Onéguine avant de visonner il y a quelques temps l'opéra qu'en a tiré Tchaïkovsky, dans la fabuleuse mise en scène du Metropolitan Opera de 2013 (pour l'article sur l'opéra, c'est par ici). C'est une grande et belle histoire russe, aussi tragique et romantique à l'instar de Guerre & Paix ou d'Anna Karénine. Eugène Onéguine est à l'origine un roman en vers d'Alexandre Pouchkine, passé au statut d'oeuvre mythique en Russie. Si la lecture de l'oeuvre originale peut se révéler un chouia fastidieuse (shame on me, j'ai eu l'outrecuidance d'en sauter quelques passages), le film de Martha Fiennes a l'immense mérite d'avoir su retranscrire à merveille les plus belles pages du roman de Pouchkine, extrayant l'essentiel, s'attardant sur les plus beaux passages.

Dans Onegin, peu de dialogues, mais beaucoup d'esthétisme, la plupart des plans évoquant de véritables tableaux de maître. Les longs plans sur les visages, les regards, mais aussi les paysages, voire même sur les intérieurs sont extrêmement soignés. En d'autres mots, ce film est un régal pour les yeux, avant d'être un régal tout court. La réalisatrice explique avoir voulu concentré l'intrigue sur Tatiana, jeune femme timide et introvertie, laissant volontairement le personnage d'Onegin quelque peu en arrière plan. Le choix de Liv Tyler pour camper cette jeune femme toute en retenue s'impose : archétype d'un romantisme suranné, Tatiana est une jeune femme distante, s'enveloppant de silences énigmatiques, qui en disent cependant long sur les agitations de son âme solitaire.



Et puis, il y Ralph Fiennes (producteur exécutif et frère de la réalisatrice), campant magnifiquement ce dandy compassé, ennuyé, assumant pleinement le fait de semer le trouble partout où il va, allant même jusqu'à en être sincèrement ravi. L'immobilisme oisif du personnage, tout en manières hautaines et supérieures, sont en accord parfait avec l'image que l'on s'en forge à la lecture. Tatiana n'est éblouie par le jeune homme que parce qu'il est différent des gens rudes de sa campagne isolée, parce qu'il est cultivé, qu'il a vu le monde (et en connu, a priori, toutes les vicissitudes).

La jeune femme n'est subjuguée que par une image, et la passion subite qu'elle éprouve pour Onéguine, toute sincère qu'elle est, n'en est pas moins qu'une idée. Tatiana est en quelque sorte charmée par l'amour avant de l'être par Onéguine, qui n'est du reste probablement pas le choix le plus judicieux qu'elle puisse faire. Celui-ci se montre donc presque charitable lorsqu'il lui fait comprendre qu'il n'est pas fait pour le mariage, sachant d'avance qu'il n'a rien d'autre à offrir qu'une vie chaotique. A vrai dire, si son comportement global n'était pas si odieux, c'est-à-dire si le personnage en lui-même n'était pas aussi content du mal qu'il fait, peut-être lui trouverait-on peut-être quelque sympathie lorsqu'il rejette Tatiana.



Au-delà des amusements mondains, Onéguine se plaît à jouer avec les sentiments de ses semblables, aussi apparaît-il clairement qu'il ne peut jamais être parfaitement honnête ou loyal avec qui que ce soit. Il ne rencontrera donc que très difficilement l'approbation du lecteur ou du spectateur. Lorsque celui-ci rencontre à nouveau Tatiana, mariée, occupant une position enviée dans la bonne société pétersbourgeoise, on sent venir le drame à des lieues à la ronde. Après avoir promené sa solitude et son mal de vivre on ne sait où, il revient, tout à coup très amoureux de celle-là même qu'il avait rejetée. C'est alors que les rôles s'inversent : Onéguine campant un amoureux transis, passionné, désespéré, auquel finalement on ne parvient jamais à croire totalement, et une Tatiana distante et froide, comme absente du drame qui se joue. Jusqu'à la bouleversante scène finale, on doutera toujours de la parfaite sincérité des sentiments quelque peu compassés des personnages, maintenus dans un carcan rigide dont on ne perçoit la faille que dans les dernières images...



Ce film est évidemment une merveille, qui a su décrypter merveilleusement un roman emblématique, mais certes hermétique, donnant ses lettres de noblesse au personnage de Tatiana, malheureusement souvent perçue comme un héroïne romantique sans consistance, recentrant à juste titre le drame sur l'évolution de ses sentiments, laissant à Onéguine la transparence qu'il mérite. Les acteurs principaux, toujours justes, donnent à ce film toute l'ampleur dramatique voulue, dans une atmosphère d'une poésie rare.







29 mai 2015

Suite Française, d'Irène Némirovsky

Ils s'appellent Péricand, Michaud, Langelet, Corbin, Angellier, Corte, ... Ils sont fonctionnaires, banquiers, écrivains, militaires ou prêtres. Ce sont des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des dizaines de figures anonymes de l'Exode de 1940. C'est la déroute, la fuite inexorable d'une nation en pleine débâcle, sous les bombes allemandes. Puis vient alors l'Occupation, répit tant attendu après l'horreur des premiers mois, et qui sous ses dehors presque tranquilles, amène avec elle son lot de tensions et de lâchetés. 
Suite française, grand roman inachevé d'Irène Némriovsky, est avant tout le récit croisé de cette dizaine de personnages tour à tour courageux ou indignes, qui démontre avec une finesse rare les grandeurs et les bassesses de l'âme humaine.   

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A ma grande honte, je ne connaissais pas Suite Française, écrit entre 40 et 42, mais publié pour la première fois en 2004 et couronnée la même année du prix Renaudot. Ce n'est que grâce à la sortie du film et la réédition du roman, que mon attention a été attirée par cette oeuvre : c'est donc tout autant l'un que l'autre qui m'intéresseront dans cet article. Tout d'abord, avoir lu le livre avant d'en voir l'adaptation était sans doute une bonne chose. Car ne nous voilons pas la face : le film est loin de s'inspirer de l'entièreté de l'oeuvre, les récits croisés de ces personnages qui apparaissent puis disparaissent en empêchent, j'imagine, la transposition aisée à l'écran. Le film de Saul Dibb se concentre donc uniquement sur le chapitre "Dolce", dans lequel il est question de l'installation d'un régiment allemand dans le petit village de Bussy, le chapitre "Tempête en juin" n'étant que très brièvement évoqué en guise d'introduction au film. On pourrait penser cela dommage, car les deux volets du roman sont aussi brillants l'un que l'autre, puisqu'ils décrivent pour ainsi dire en temps réel l'Exode de juin 1940, puis les débuts de l'Occupation jusqu'en 1942. Il s'agit donc autant d'un roman que d'un témoignage vivant, et Irène Némirovsky a dépeint merveilleusement les réactions instinctives des uns, leurs réflexes de survie poussés jusqu'à l'excès, leur égoïsme désastreux, mais aussi et surtout le courage et l'abnégation de quelques autres. 


Le film de Saul Dibb n'a pas tout à fait la même vocation que l'oeuvre originale. Il paraissait effectivement nécessaire de se recentrer sur une seul volet, afin de conserver une certaine unité dramatique. C'est donc sur l'histoire de Lucile Angellier, campée par Michelle Williams, que le film se repose. Jeune épouse d'un soldat fait prisonnier et envoyé en Allemagne, Lucile vit chez sa belle-mère, femme hautaine et revêche, qui dirige ses affaires - et celles des autres - avec une main de fer. 

Lucile (Michelle Williams) et Mme Angellier (Kristin Scott-Thomas)

La jeune femme, timide et mal à l'aise dans cette maison où elle n'est pas tout à fait la bienvenue, ne parvient pas à trouver sa place. Lorsque le régiment allemand s'installe dans leur village, c'est leur tranquillité et leur vie bien réglée qui va s'en trouver menacée. Lorsque la kommandantur leur assigne à demeure un officier allemand, Mme Angellier se résout à afficher un mépris distant, enjoignant sa belle-fille à observer un comportement similaire tout le temps que durera cette cohabitation forcée. Seulement, l'Oberleutnant Bruno von Falk est bien éloigné de l'image que s'en était fait Lucile. Homme cultivé, respectueux, celui-ci se fait discret et ne cherche pas à s'imposer. Partageant un goût commun pour la musique, le lieutenant et la jeune femme ne tardent pas à se rapprocher. Evidemment, la réalité de la guerre va très vite chasser leur quiétude, et il suffira d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Lucile et Bruno devront alors balayer leurs illusions romantiques, et jouer  pleinement les rôles qui n'avaient jamais cessé de leur être dévolus.



Le film "Suite Française" est bien évidemment, et avant même d'être un film sur la Seconde Guerre Mondiale, une magnifique histoire d'amour, lumineuse, et délicieusement dramatique ; un film empli d'émotions, servi par des acteurs à la justesse remarquable, l'étonnant Matthias Schoenaerts en tête, dans ce rôle d'officier sensible et idéaliste, quelque peu détaché des réalités de la guerre. On trouvera également la magnifique et sobre Michelle Williams, dans le rôle d'un personnage timoré, qui ressort de l'histoire merveilleusement grandi, ou encore Ruth Wilson, campant un personnage de femme forte extrêmement poignant. On notera aussi le reste du casting, tout aussi parfait, à savoir Tom Riley, Lambert Wilson ou encore Kristin Scott-Thomas.

Il est certain que l'on peut trouver à l'histoire même, comme au film, un certain air de ressemblance avec la trame du Silence de la Mer de Vercors (écrit en 1942 également), et plus encore avec son adaptation de 2004, réalisée par Pierre Boutron, que j'ai eu pendant longtemps en totale adoration. Werner von Ebrenac et Bruno von Falk sont deux officiers aux idéaux finalement bafoués, et les adaptations des deux personnages ont des similitudes pour le moins troublantes, à cela près que l'un a face à lui un mur d'impénétrable silence dont il ne perçoit jamais aucun écho, et l'autre une âme qui fonctionne en miroir de la sienne, ce qui fait évidemment toute la différence.

Bruno von Falk (Matthias Schoenaerts)
Ajoutons également que le film est servi de manière splendide par des images extraordinaires et une bande originale entêtante, composée par Rael Jones et Alexandre Desplat, qui n'est pas étrangère à la beauté générale de ce film cinq étoiles !

Suite Française sort en DVD le 2 septembre, ne le manquez sous aucun prétexte ! Dites-vous que si vous avez versé une larme pour le Silence de la Mer, vous serez étreints de véritables sanglots sur les dernières images de Suite Française...


Pour écouter un extrait, c'est par ici 

A noter que la majeure partie des scènes se déroulant dans le village fictif de Bussy, a en réalité été tournée à Marville, charmant petit village de Lorraine.

15 mai 2015

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé (El Desdichado)

Voici l'un des poèmes classiques que j'affectionne le plus, El Desdichado, de Gérald de Nerval. Quoique singulièrement hermétique et surréaliste, on en apprécie la musicalité et la beauté de son verbe. Après en avoir entendu un extrait il y a peu à la radio, j'ai eu très envie d'en écouter à nouveau sa lecture par l'acteur français Alain Cuny, à la diction et au phrasé reconnaissables entre tous. 



Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

05 mai 2015

Suite Française, trailer


Un énorme coup de coeur que ce film bouleversant, réalisé par Saul Dibb d'après le roman d'Irène Némirovsky. A l'affiche, le très juste Matthias Schoenaerts dans un rôle plutôt inattendu, mais aussi Michelle Williams, Lambert Wilson, Kristin Scott Thomas, Sam Riley et Ruth Wilson.

Un conseil, allez le voir tant qu'il est encore en salle : vous n'en ressortirez pas indemne. Pour ma part, je suis sortie du cinéma les larmes aux yeux et le coeur en lambeaux... 

A noter, la magnifique bande originale signée Rael Jones et Alexandre Desplat. 

Très bientôt, un article sur le film et le roman.