10 avril 2014

Werther, de Goethe à Massenet : Un absolu d'amour et de mort (1/2)

La mort de Werther, de François Charles Baude 
En quelques mots...

Werther est un jeune homme de bonne famille, en villégiature à Wetzlar. Il y fait la connaissance de la fille du bailli, la douce et belle Lotte, qui élève avec tendresse ses frères et soeurs, orphelins de mère. Au retour d'un bal auquel il l'a emmenée, Werther tombe irrémédiablement sous le charme de la jeune fille, mais celle-ci est promise à un autre. Werther tente d'oublier Lotte, en vain. Cet amour, qui ne peut être payé de retour, tourne à l'obssession et au drame : après une ultime et déchirante entrevue avec elle, Werther, anéanti par la souffrance et les larmes, décide d'en finir et se suicide.

***

Le résumé peut paraître certes un peu expéditif, et vous m'en excuserez...Après avoir tourné et retourné la matière de ce roman à plusieurs reprises, il apparaît rapidement que l'unique fil conducteur de cette oeuvre épistolaire de Goethe, écrite en 1774, repose sur Werther et son amour contrarié pour Lotte. Amour inévitablement lié au drame, puisque Werther s'épuise à espérer, à pleurer, à exacerber des sentiments sans retour, qui le précipiteront vers une déchéance morale et physique inévitable.

Pendant longtemps - pour ne pas dire, des années - Goethe et Les souffrances du jeune Werther m'avaient toujours rebutée, tout d'abord parce que ma première lecture de Goethe (Faust - première partie, traduit par Gérard de Nerval) s'est avérée longue et fastidieuse, et ensuite par l'image même du romantisme larmoyant auquel se rattache Werther, personnage qui m'avait semblé se plaindre, et pleurer beaucoup sans motifs apparents. Pendant littéraire du courant artistique allemand Sturm und Drang, Les souffrances du jeune Werther, malgré son statut emblématique, était resté pendant longtemps dans mon esprit, comme une oeuvre inaccessible et geignarde propre à un certain romantisme primitif. 

Le voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich (1818).
Oeuvre représentative du courant Sturm und Drang (Tempête et passion) de l'Allemagne romantique.

Probablement que je n'aurais jamais changé d'avis en la matière, si Massenet et son opéra n'étaient passés par là. Après Manon, d'après l'abbé Prévost, et Le Cid, Massenet s'attaque à Goethe et au personnage de Werther en 1892. Cette oeuvre, dont l'Opéra de Paris ne veut pas, parce qu'elle est considérée - peut-être à juste titre - comme excessivement triste, trouve preneur à l'Opéra de Vienne, où elle est jouée, avec succès, en langue allemande. L'opéra, en français cette fois, ne reviendra que quelques années plus tard à Paris. 

C'est grâce à cette oeuvre splendide du grand compositeur français, et surtout à la version de 2010 filmée à l'Opéra Bastille, mise en scène par Benoît Jacquot, que je dois cette redécouverte de Goethe et du personnage de Werther. Disons également que les personnages principaux, incarnés par la délicieuse Sophie Koch et le passionnant Jonas Kaufamnn n'y sont sans doute pas complètement étrangers non plus... En fait, je crois qu'il serait très malhonnête de dire que ce n'est pas entièrement grâce à eux que j'ai commencé à considérer Werther d'une manière nouvelle, et surtout beaucoup moins critique...

Jonas Kaufmann (Werther) et Sophie Koch (Charlotte) - Opéra Bastille 2010 (réal. Benoît Jacquot - dir. Michel Plasson)
Le livret de l'opéra n'a guère changé la trame du roman, si ce n'est pour se recentrer sur l'essentiel. Les personnages ne sont pas davantage transformés sur le fond, mais sur la forme, il est certain que la Charlotte (Lotte) de Massenet a tout autant d'importance dans l'opéra que n'en a Werther et c'est tant mieux. A travers les lettres de Werther chez Goethe, on ne voit Charlotte qu'à travers les yeux du héros, et elle en paraît de ce fait la plupart du temps comme un personnage éloigné, distant du drame. Ce n'est que lors de la scène finale qui l'oppose au jeune homme pour la dernière fois, qu'elle semble intégrer pleinement la tragédie, mais pas avant. Ensuite, il y a le personnage d'Albert, le fiancé puis le mari de Charlotte, qui a subi une sérieuse transmutation. Goethe a décrit Albert comme un homme bon, plutôt compréhensif et sympathique, que Werther ne peut réellement se résoudre à détester. Il a vu l'affection du jeune homme et la comprend, comme il comprend son désarroi. Il ne voit pas les visites de Werther d'un oeil mauvais, puisqu'il est persuadé que son épouse n'a qu'un affection fraternelle pour lui. Il se rend compte très tardivement que Charlotte n'a maintenu entre eux pendant tout ce temps qu'une distance froide et convenue pour s'empêcher de répondre aux sentiments du jeune homme en plein désarroi. 

Ensuite, l'opéra permet de percevoir un autre élément essentiel de l'oeuvre de Goethe. S'il s'agit effectivement d'une oeuvre propice à faire fondre tous les coeurs romantiques, elle n'en est pas moins aussi et surtout, le récit de la quête d'un absolu. Werther incarne à lui seul les aspirations d'une jeunesse dénuée d'amertume. Werther, est dans son registre propre un personnage extrême, presque binaire : il admire la nature et les gens d'une manière brute, sans arrière-pensées. Il fonctionnerait quasiment d'une manière animale : il recherche une symbiose parfaite avec la nature et les êtres qui l'entourent, évitant toutes interférences matérielles. Dans sa conception des choses, le monde n'a à offrir que bonheur et pureté. En rencontrant Lotte, il a trouvé son absolu, puisqu'elle incarne à elle seule toutes ses aspirations échevelées : il ne verra désormais plus les choses qu'à travers elle. Il ne conçoit d'ailleurs leur relation que d'une manière pure et idéalisée. Lorsqu'il se heurte à l'impossibilité de l'aimer, et donc de concrétiser son désir d'absolu, c'est tout son être qui s'effondre. Il est en quelque sorte un personnage "déraillé" (merci Victor Hugo pour ce qualificatif qui s'adapte ici merveilleusement.. ^_^). En voyant ses aspirations bafouées, devenues contraires, il perd de vue son absolu, qui se transforme alors progressivement en une absolue nécessité de mourir.

Ces aspects sont bien entendus nuancés dans les différentes adaptations de l'opéra qu'il m'a été donné de voir, qui vont donc offrir une plus grande richesse à la trame, mais également aux personnages. Je mentionnais plus haut la version de l'Opéra Bastille de 2010, qui a été en quelque sorte mon "élément déclencheur werthérien" ^_^. Je parlerai donc de cette production en premier lieu.

La scène emblématique de l'acte 3 et les fameux vers d'Ossian : "Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps ?"
Tout d'abord cette version est dirigée par Michel Plasson, et je deviens tout à coup très partiale. Même si je n'y connais rien en musique, il faut reconnaître que le maestro Plasson aux commandes donne toujours un résultat passionné et passionnant incomparable...Quant à la mise en scène et la réalisation, elle a ses admirateurs comme ses détracteurs. On peut tout d'abord lui reprocher d'être particulièrement froide et sombre, ce qui personnellement ne m'a pas gêné, car elle se rapproche assez bien du romantisme noir qui émane de l'oeuvre originale. Ensuite, notons ces angles de caméra choisis de manière assez surprenantes (depuis les coulisses, dans les coulisses, en plongée depuis les cintres, depuis la fosse, sans compter les gros plans pas toujours très flatteurs, etc.), qui donnent tour à tour beaucoup de force à la mise en scène somme toute assez statique, quand ce n'est tout simplement pas un aspect assez bizarre à l'ensemble. Personnellement, cela m'a plus surprise que gênée, et je ne pourrai pas retenir cet argument pour en dire le moindre mal. Ensuite, il y a les deux chanteurs principaux, Jonas Kaufmann et Sophie Koch, déjà mentionnés plus haut, qui donnent à voir un couple Charlotte/Werther d'une merveilleuse alchimie. Si Sophie Koch sert avec brio son personnage, d'une manière à la fois douce et vivante, j'ai été assez époustouflée par le Werther de Jonas Kaufmann, qui a su renouveler à la perfection ce personnage tourmenté.

Jonas Kaufmann, l'incarnation parfaite du héros tourmenté de Goethe.

Le Werther de Kaufmann est éminemment romantique et sombre, en perpétuel questionnement. Comme discuté avec Lorinda, le chanteur intellectualise beaucoup ses rôles, et cela se ressent jusque dans les moindres détails. Son Werther est à la fois passionné et froid, réfléchi et fou. Cela révolutionne en soi la perception première que l'on pourrait avoir de son personnage, faussement considéré comme assez monocorde. Son désespoir latent bénéficie de sursauts échevelés, qui transforme le jeune homme apathique et maladif forgé par l'imaginaire collectif en un homme réfléchi, animé de désirs et d'aspirations au-delà de sa seule condition humaine, qui perd pied dans son propre absolu. Kaufmann, selon ses propres dires, l'a compris comme un personnage à la psychologie préalablement très instable (voir animé d'un état maniaco-dépressif). En aimant Charlotte, il l'investit d'une mission bien lourde à accomplir : le sauver. Ce statut rédempteur, la jeune femme n'en a pas peur, puisqu'elle l'a visiblement endossé dès sa rencontre avec Werther. En l'acceptant, elle n'a pas considéré qu'il était bien au-delà de sa portée, puisque Werther est d'avance un personnage perdu, voué d'une manière irrémédiable au tragique.

Sophie Koch : la Charlotte rédemptrice
Notons que le personnage d'Albert, interprété par le magistral Ludovic Tézier, donne dans l'opéra (et donc dans le livret) une vision bien différente de celui de Goethe. Albert est un homme cartésien, terre-à-terre, autoritaire et glacial, offrant un contraste manifeste avec la sensibilité excessive du héros. Impossible au spectateur d'apprécier réellement le personnage vu sous cet angle. D'autres interprétations d'Albert, bien plus nuancées, comme celle de David Bizic (MET 2014), offriront une une vision plus flatteuse du personnage, mais aussi sans doute plus goethéenne.

Ludovic Tézier (Albert)
L'apparence assez froide et sombre de la mise en scène et des lumières ont tendance à concentrer le drame sur Werther et sa tragédie personnelle, sur sa déchéance psychologique liée à l'obsession désastreuse qu'il éprouve pour Charlotte, plutôt que sur l'histoire d'amour en elle-même. Cette version donne à voir un drame très intériorisé, ce qui est magnifiquement représenté dans tout l'acte 4, qui se déroule entièrement sur le suicide et l'agonie de Werther. C'est lorsqu'il meurt, dans une chambre exiguë, fermée, obscure, à la géométrie étouffante, que Charlotte revient vers lui, et c'est le sourire aux lèvres qu'il s'éteint, dans les bras de la jeune femme. C'est finalement en mourant que Werther touche à la fois à ce bonheur et cette paix ultimes de l'âme qu'il avait toujours cherchées.

Pour terminer cette première partie de cet article, je ne résiste pas à poster une nouvelle fois l'extrait de l'acte 3, qui reprend les vers d'Ossian, traduits par Goethe :

" Pourquoi me réveilles-tu, souffle du printemps ? tu caresses et tu dis : "Mes rosées sont les larmes du ciel" Ah ! le moment est proche où je vais me flétrir ; la tempête est proche, qui m'enlèvera mes feuilles. Demain le voyageur viendra, il viendra, celui qui m'a vu dans ma beauté, et tout alentour ses yeux me chercheront et ne me trouveront pas."


A suivre : Werther, filmé au Théâtre de Turin (2014), avec Roberto Alagna et Kate Aldrich - Werther, filmé au Metropolitan Opera de New York (2014), avec Jonas Kaufmann et Sophie Koch.

19 mars 2014

"Elle m'offre un poison qui nous perdra tous deux"

"Elle ne voit pas, elle ne sent pas qu'elle m'offre un poison qui nous perdra tous deux, et moi je savoure avec une volupté profonde la coupe qu'elle me présente et qui me tue !"
Extrait du journal du 21 novembre
Livre deuxième - Les souffrances du jeune Werther
J.W von Goethe











Eh oui, encore un extrait des Souffrances du jeune Werther, et en moins d'une semaine... La lecture du roman conjointement au visionnage de la dernière production de Werther de Jules Massenet retransmise en direct du MET le 15 mars, n'y est peut-être pas complètement étranger... Un opéra et des chanteurs grandioses, pour une histoire d'un romantisme fou qui a définitivement eu raison de mon coeur d'artichaut...

12 mars 2014

Le Mystère de la chambre jaune, de Bruno Podalydès (2002)


Je dois bien l'avouer, c'est un peu grâce aux films de Bruno Podalydès que j'ai repris plusieurs fois la lecture des deux romans. Certains détesteront ces films, d'autres les adoreront. Comme vous vous en douterez, je suis de ceux de la seconde catégorie. Attention, je ne dirai pas qu'ils sont parfaits, mais ils ont, à mon sens, synthétisés merveilleusement l'esprit des deux romans, à savoir, un savant condensé d'intrigue, d'absurde et de tragédie. (Voir les deux articles consacrés aux romans sur ce blog (Le Mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir). Au cinéma, c'est un mariage qui peut gâcher ou dénaturer une oeuvre, la transposition de l'univers leroussien étant de manière générale une entreprise à haut risque. Beaucoup d'adaptations de romans de Gaston Leroux ont vu le jour, y compris du vivant de l'écrivain, mais bien peu ont su réellement retranscrire l'atmosphère unique de ses oeuvres. Les deux films de Podalydès ont, à mon sens, eu le mérite d'y être parvenu assez fidèlement. Il est clair que le scénariste et le réalisateur, soutenus par une pléiade d'acteurs excellents, ont très bien réussi l'audacieux mélange. 

Commençons tout d'abord par le Mystère de la chambre jaune, que je place, en qualité scénaristique légèrement au-dessus du second. Tout d'abord, une esthétique irréprochable, une photo parfaite, lumineuse, poétique. Il y a un charme désuet dans cette adaptation, presque campagnard, loin de l'ambiance "années folles", qu'on a parfois voulu lui donner, à l'instar de l'élégance un peu bling-bling de certaines transpositions lupiniennes.

Rouletabille inspecte la chambre jaune

Ensuite, un casting alléchant, parmi lequel j'avoue également ne pas spécialement apprécier la prestation de Denis Podalydès, manifestement trop âgé pour le rôle du (très) jeune Rouletabille. Comment croire une seule seconde qu'il puisse être le fils de Sabine Azéma...? Soyons sérieux deux secondes. Quant à son jeu, très convenu, un peu monocorde, je le regrette tout autant. Disons qu'il n'était sans doute le choix qui s'imposait pour incarner la figure centrale des deux films (ou plutôt si, dans le sens où être le frère du réalisateur doit pas mal aider...). J'ai adoré cependant sa manière de camper le reporter-détective avec une énergie tout droit sortie des oeuvres de Hergé. La référence au personnage de Tintin est manifeste, notamment au niveau des costumes choisis (casquette, pantalon de golf) et elle passe plutôt bien. Elle rappelle aussi, à qui veut bien le voir et l'entendre, l'éternelle figure juvénile de Rouletabille, esprit génial doté d'une apparence trop jeune et trop impétueuse pour être réellement prise au sérieux.

Pour accompagner le personnage central dans ses pérégrinations intellectuelles, on retrouve Sainclair (incarné ici par Jean-Noël Brouté), l'ami fidèle (plus Milou que Haddock, pour le coup), sorte d'incarnation d'un Dr Watson des premières heures, maladroit et indiscret, drôle sans trop l'avoir voulu, loyal mais par dessus tout courageux quand cela s'avère nécessaire. Reconverti dans ces adaptations en photographe de presse, au lieu de l'avocat désoeuvré inventé par Leroux, et dans lequel l'écrivain s'était manifestement projeté, Sainclair et sa bonhomie enfantine contrebalancent avec habileté la rigueur intellectuelle et la personnalité inaccessible, parfois un peu rigide de Rouletabille.

Denis Podalydès (Rouletabille) et Jean-Noël Brouté (Sainclair)

Face à ces deux personnages agissants, extérieurs au drame survenus au château des Glandiers, on trouve tout d'abord Robert Darzac, "l'éternel fiancé" de Mathilde Stangerson. Principal suspect dans l'agression survenue dans la fameuse chambre jaune, Olivier Gourmet campe un Darzac bien éloigné du portrait parfois quelque peu cinglant que l'auteur a bien voulu en faire. Inoffensif, Darzac brille par une absence d'autorité, et d'amour-propre, qui font de lui le véritable "chien battu" de l'intrigue qui devrait théoriquement s'articuler autour d'une culpabilité toute désignée. Le caractère de Darzac dans le roman, beaucoup plus cinglant et despotique, rendent les conclusions moins aisées que dans l'adaptation, où le parti pour un Darzac innocent est clairement pris dès le départ, faisant paraître en même temps les soupçons de l'inspecteur de la sûreté et du juge d'instruction, comme totalement infondés, les rendant donc délicieusement excentriques. Ce qui confère à l'enquête un doux parfum farfelu qui n'est pas pour déplaire...

Olivier Gourmet (au centre)

J'en viens ensuite à Mathilde Stangerson, la victime des deux agressions survenues une première fois dans la chambre jaune, une seconde fois dans sa chambre de malade. Personnage peu présent dans ce premier volet, Sabine Azéma incarne de manière parfaite ce rôle de femme diaphane, ombre blanche et fantomatique, qui se conforme dans un rôle de victime plutôt atypique, qui n'a rien vu, rien entendu du crime. Mathilde, conforme à l'image de l'héroïne inventée par Leroux, se tait, repousse les interrogatoires avec le juge, et va même jusqu'à sommer Darzac de se laisser accuser à la place d'un autre... En sombrant dans des évanouissements plutôt propices, Mathilde échappe à certaines explications inconvenantes.

Sabine Azéma (Mathilde) et Claude Rich (Le juge De Marquet)
Son rôle est donc délicieusement ambivalent : son isolement de convalescente la préserve de l'agitation du Château, des interrogatoires ; son silence ne se brisera jamais, quand bien même son fiancé se retrouverait injustement accusé. On retrouve, ici, dans cet immuable silence et dans cette attitude dissimulatrice, le statut de femme sous emprise cher à Leroux, qui prépare la venue de son assassin, en même temps qu'elle ne la redoute.

[attention, ce qui suit peut contenir des spoilers]

On ne peut décidément pas évoquer Mathilde, sans en venir en toute logique à Frédéric Larsan, l'emblématique inspecteur de police incarné par Pierre Arditi dans les deux films de Podalydès. Malgré que je sois (très) partiale lorsqu'il est question de Pierre Arditi, qui fait partie de mon panthéon des acteurs français en terme de talent et de charisme, je puis cependant dire d'une manière très honnête qu'il incarne à mon sens un Frédéric Larsan tout droit sorti des pages de Leroux. Quelques acteurs avant lui ont prêté leurs traits, leur voix à ce personnage trouble, sans réellement y parvenir de manière honorable (notons l'incontournable Marcel Herrand des deux films très incertains d'Henri Aisner). Le scénario excellent des deux adaptations de 2002 et 2004 ont merveilleusement rendu justice au personnage, qui avait peut-être jusque là été tout autant galvaudé qu'un Fantôme de l'Opéra ou qu'un Frollo... Alors certes, dans le Mystère de la chambre jaune, nous sommes loin d'un registre confiné au dramatique, et l'acteur s'en est donné à coeur joie, forçant plus que jamais l'ambiguïté tragi-comique du personnage. Penchons-nous quelques instants sur "Le grand Fred" décrit par Leroux. Larsan est un policier d'expérience, doté d'une intelligence redoutable, sans états d'âme apparents, qu'il est très difficile de cerner. Une chose est certaine : cette froideur et cette absence de commisération  pour le sort d'autrui, y compris pour les victimes, inquiètent. A l'image d'un certain Sherlock Holmes, on peut se prendre à l'admirer autant qu'à l'exécrer. Dès les premières lignes et les premières images de l'adaptation du Mystère, Larsan impressionne dans son costume noir, ses manières singulières et ses systèmes d'investigation dont on ne perçoit que d'une manière très floue la pertinence. D'abord, Larsan inquiète, intrigue, tout autant que les agents de la sûreté qui l'escortent, et qui cachent assez mal leur incompétence notoire derrière leurs mines patibulaires.

Pierre Arditi (Frédéric Larsan) - source : www.allocine.fr

A l'arrivée de Rouletabille au domaine des Glandiers, le personnage révèle un visage jusque là imperceptible : Larsan se déride, s'amuse de la jeunesse et de l'impétuosité de Rouletabille. Les deux hommes se connaissent, s'estiment même, et on sent poindre dès les premières instants une compétition naturelle entre les deux personnages ; compétition qui donne rapidement d'excellentes excuses au scénariste pour transposer des scènes du roman, aussi emblématiques qu'absurdes, qui parviennent à inspirer au lecteur et au spectateur toute la dérision et l'humour latent du personnage, qui s'amuse sans doute aussi beaucoup lui-même de l'incongruité de ses raisonnements... Evidemment, le lecteur n'apprendra cela que bien plus tard. Le film a réussi un tour de force majeur en faisant merveilleusement passer cet aspect ambivalent si cher à l'auteur, quitte à en forcer un peu le trait.

Mais venons-en surtout au traitement de la relation Larsan/Mathilde que le scénariste et le réalisateur ont choisi dans leur adaptation... La scène finale, au cours de laquelle Rouletabille dévoile le mystère de la chambre jaune, qui n'était pas celui que l'on croyait, donne à voir non pas une victime et son assassin, mais une femme bouleversée de retrouver un mari qu'elle a fui, mais qu'elle n'a jamais pu se résoudre à oublier. Cette scène de "retrouvailles", traitée dans un flou sensuel charmant, très déroutante parce qu'elle a sans doute le don de faire voler l'entièreté de l'intrigue en éclat, est à mon sens l'une des plus belles réussites du film. Le scénariste a "osé" montré une Mathilde, certes victime, mais pas totalement innocente non plus, une Mathilde qui est partie prenante dans son propre drame, et qui malgré des années d'oubli, ne parvient pas à se raisonner et à repousser l'homme terrible qu'elle a épousé, et qu'elle a aimé. On comprend donc pleinement sa volonté à éterniser ses fiançailles avec Darzac...

Mathilde et... son agresseur... ?
Et puis, c'est sans oublier Joseph Rouletabille dans tout cela, le redresseur de torts, qui assiste et dénoue un drame qui était aussi, et finalement le sien. J'ai beaucoup regretté l'absence visible d'émotion chez Denis Podalydès lorsqu'il fait part à Larsan de ses soupçons. D'orphelin sans origines, le jeune reporter épris de justice et de droiture, se retrouve tout à coup fils de bandit. Le Rouletabille de Leroux, très secoué d'avoir retrouvé ses parents, est plus qu'accablé par cette découverte, même si on ne saura plus tard qu'elle n'était sans doute qu'un accès de fierté mal déguisée.

A suivre : Le Parfum de la dame en noir (2003)

11 mars 2014

"En vain, j'étends mes bras vers elle"

"En vain, j'étends mes bras vers elle, le matin, quand je sors peu à peu de mes rêves pénibles ; en vain, la nuit, je la cherche auprès de moi, quand un rêve heureux, innocent, m'a abusé et fait croire que j'étais assis à ses côtés dans la prairie, que je tenais sa main et que je la couvrais de mille baisers. Ah, lorsque à demi vacillant dans le sommeil, je tâte à mes côtés croyant l'y trouver et que ce faisant je m'éveille, des torrents de larmes s'échappent de mon coeur oppressé : et inconsolable devant mon avenir solitaire, je pleure."
Les souffrances du jeune Werther, de J.W.von Goethe
Livre premier, journal du 21 août. 

05 mars 2014

"Le bonheur ne sera que conquis, intermittent, fastidieux" (extrait)

"Mais, à y bien réfléchir, comment la contemplation de l'enfance pure ne nous serait-elle pas insupportable, à certains moments ? (...) : lire en filigrane du bonheur juvénile, la perspective de ce que l'on nomme couramment "la perte de l'innocence" (ce qui ne veut rien dire, même s'il y a un fond d'intuition dans la formule) ; disons plutôt : la dégradation d'une possibilité de vie et de joie. Oui, voilà ce qui m'apparaissait : l'idée que la possibilité de vie et de joie (...) puisse aller en se dégradant, et combien tout sera tellement moins facile plus tard, dépourvu de cet allant sans réserve qui jaillit pour le moment comme une force naturelle. Bien sûr il y aura quelques merveilles mais le bonheur ne sera que conquis, intermittent, fastidieux : ce sera un curieux labeur. (...) je me disais : il restera bien quelque chose de tout ça, mais dilué, affadi, tout juste rattrapé par l'effort d'une vie intérieure."

Arnaud Cathrine, "Je ne retrouve personne"

07 février 2014

Pourquoi me réveiller (Werther - Jules Massenet), Jonas Kaufmann



Opéra Bastille (2010) - Jonas Kaufmann - Sophie Koch
Direction : Michel Plasson

Scène poignante et passionnée extraite de l'acte 3 de Werther, d'après Goethe, magnifiquement interprétée par Jonas Kaufmann et Sophie Koch ... Sans parler de la réalisation, très cinématographique, qui sert superbement cet extrait follement romantique !

05 février 2014

A young doctor's notebook (2012-2013)

D'après les nouvelles "Récits d'un jeune médecin", "Morphine" et "Les aventures singulières d'un docteur", de Mikhaïl Boulgakov.

Mini-série de 4 épisodes de 25 minutes, réalisée par Alex Hardcastle, avec Daniel Radcliffe et Jon Hamm (Saison 1 - 2012). VO anglais uniquement.

1917. Un jeune docteur fraîchement diplômé de l'université de Moscou, débarque en Sibérie, pour y diriger un dispensaire. Entre misère, épidémies et drogue, nimbée d'humour noir et de grotesque, la série retrace le parcours d'un jeune médecin, aux prises avec la solitude, l'inexpérience et l'ignorance, sous le regard acerbe et désabusé de son double fantomatique.  

***

Etrange, très étrange que cette série, à laquelle je suis réellement venue par hasard. On y reconnaît une certaine dose de plus pur humour noir anglais, comme le grotesque et le bizarre de la plume de Boulgakhov (dont le roman le plus emblématique restera "Le maître et Marguerite"). Seulement 4 épisodes pour cette première saison aussi plaisante que délétère, qui retrace les errances comiques ou abominables d'un médecin fraîchement débarqué de Moscou, et qui se voit promu à la direction d'un hôpital perdu au milieu de nulle part. Sans ressources, et sans expérience, le jeune docteur, interprété par un Daniel Radcliffe juvénile mais méconnaissable, qui se trouve confronté à l'ignorance et aux horreurs de la misère de la Russie pré-bolchévique. Incompris (et peut-être aussi un peu incapable), et isolé, le médecin dialogue avec un double fantomatique, projection de lui-même à la quarantaine, désabusé et cynique, interprétée magnifiquement par Jon Hamm. Ce "jumeau" mi-ange, mi-démon, est une sorte de conscience extériorisée qui le conseille, le dissuade, autant qu'il ne l'entraîne vers le fond. Du jeune homme plein de conviction, le médecin, devant les horreurs et l'isolement, devient peu à peu un être froid, détaché, et qui usera de la drogue pour supporter et... oublier. 

On n'ignorera pas le conseil figurant sur la jaquette, à savoir "déconseillé aux jeunes spectateurs"... Malgré une réalisation soignée, des interprétations extraordinairement justes, certaines scènes sont abominables. Ceci est d'ailleurs très bien illustré par le personnage qui répète à de maintes reprises "I am not a doctor, I am a butcher." Et c'est ma foi très vrai. Un bon conseil, si vous souhaitez tenter la série, il vaut mieux être prévenu... (et à être à jeun, tant qu'à faire...)
Pour ma part, j'ai autant aimé cette série, que je ne l'ai détestée. Le sentiment qui suit le visionnage est assez mitigé, parce que l'on est inévitablement partagé entre les interprétations, le scénario extraordinaires et l'horrible réalité de l'histoire. On sourit et on pleure ; on rit et on détourne les yeux dans la même minute. On compatit et on se sent révulsé à la fois. En deux mots comme en cent : on ne ressort pas indemne de ce visionnage. Impossible de demeurer indifférent à cette série, qui a bénéficié d'une seconde saison, attendue en DVD dans les prochains mois.

Série anxiogène et dépressive au possible : âmes sensibles, s'abstenir... 

03 février 2014

A ne pas manquer... (aide-mémoire)

Un petit aide-mémoire perso, et non exhaustif, des dvds à ne pas manquer :

Death comes to Pemberley (La mort s'invite à Pemberley)
avec Matthew Rhys, Anna Maxwell-Martin, Matthew Goode, d'après le roman de P.D. James.

BBC - Décembre 2013, disponible en DVD le 10 février 2014.

VO uniquement - sous-titres anglais.















Elementary - saison 1

CBS - 2012 (Actuellement diffusé sur RTL-TVI Belgique)

Une énième adaptation de Sherlock Holmes, mais cette fois, dans le New-York du XXIème siècle. Je demande à voir le duo improbable Lucy Liu en Watson version féminine et ce Sherlock Holmes réellement accro à la drogue... Difficile de passer après la version BBC.

Sortie annoncée le 2 avril 2014 en VF.









Person of interest - saison 2.

Warner Bros 2013 (Actuellement diffusée sur RTBF - La Une Belgique)

A mon grand étonnement, j'adore cette série qui offre un excellent équilibre entre scènes d'action et intellect... Le duo Jim Caviezel / Michael Emerson fonctionne vraiment à merveille. Un plaisir pour les yeux, et le cerveau...

Sortie annoncée prochainement en VF.







The Americans

20th Century Fox - 2013

Cela fait des lustres que Lorinda me parle de cette série, et que je n'ai eu que peu d'occasions pour la regarder en entier, mis à part quelques épisodes au hasard des rediffusions sur la chaîne néerlandaise Canvas (en VO, c'est un avantage). Et j'ai adoré le peu que j'en ai vu...

Sortie annoncée pour le 5 février en VF.







Austenland (2013)

Un charmant bonbon que ce film qu'on attend depuis longtemps, et sorti aujourd'hui en dvd...!

Austenland retrace l'histoire d'une jeune femme, obsédée par Jane Austen et forcément par l'image idyllique de Mr Darcy, qui s'offre un séjour dans un parc à thème dédié à l'univers de l'auteur. Plus qu'un parc à thèmes, il s'agit d'une immersion totale en pleine Régence...

Avec Keri Russel, JJ Field (que l'on prend plaisir à retrouver dans un registre "austenien" après Nothanger Abbey), et Jane Seymour.

Sortie ce 3 février 2014, en VO uniquement, sous-titré anglais. 

20 janvier 2014

Le Mystère d'Edwin Drood sur Arte ! (Cycle Charles Dickens)

Arte a annoncé la diffusion prochaine d'un cycle consacré à Charles Dickens, à partir du 13 février !

Au programme :

- Oliver Twist, en 2 parties, avec Tom Hardy et Timothy Spall, les 13 et 20 février

- Le Mystère d'Edwin Drood, en 2 parties, avec Matthew Rhys et Tamzin Merchant, le 27 février
(La page consacrée sur le site de Arte)

- De Grandes espérances, en 3 parties, avec Gillian Anderson, le 6 mars

Chouette, le Mystère d'Edwin Drood en français ! Les enregistreurs vont chauffer le mois prochain...

Matthew Rhys (John Jasper) dans l'oeuvre inachevée de Dickens "Le Mystère d'Edwin Drood"


Le dossier de presse d'Arte pour le mini-cycle Charles Dickens

Pour lire l'article de ce blog sur Le mystère d'Edwin Drood, c'est par ici. Si vous voulez en savoir davantage sur le personnage emblématique de John Jasper, c'est par là.

18 janvier 2014

Le Parfum de la dame en noir, de Gaston Leroux

Suite du Mystère de la chambre jaune.

Résumé

Frédéric Larsan, alias Jean Roussel-Ballmeyer, est retrouvé mort dans le naufrage d'un navire. Mathilde Stangerson, après une longue période de convalescence peut donc enfin épouser son fiancé, le professeur en Sorbonne Robert Darzac.  
Sur le route de leur voyage de noces, Mathilde aperçoit furtivement Larsan dans le train qui emmène le couple à Menton. Darzac croit d'abord à une illusion, mais lorsque ce dernier le voit  à son tour sur le quai de la gare, tout semble indiquer que Larsan-Ballmeyer est toujours vivant, et bien décidé à tourmenter Mathilde... Le couple Darzac somme Joseph Rouletabille, qui leur est si bien venu en aide lors du drame du Château des Glandiers, de venir les rejoindre au Château d'Hercule, où ils résident chez des amis. 
Joseph, très alarmé par la "résurrection" de Larsan, se précipite au secours de Mathilde, la troublante Dame en noir.     

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Avant toute chose, il va être extrêmement difficile dans cet article, d'éviter les révélations introduites à la fin du Mystère de la chambre jaune et dans les premiers chapitres de cette oeuvre, qui est indissociable du premier volume. Si vous voulez donc garder l'entière primeur du secret final de la chambre jaune, je vous inviterai donc à ne pas lire ce qui suit...

Le Parfum de la dame en noir est à mon sens infiniment plus émotionnel, plus dramatique mais aussi plus personnel que le Mystère de la chambre jaune, et qu'on ne peut que l'en apprécier davantage. Le premier volet apparaît tout d'abord comme une intrigue policière, même si l'on finit par percevoir dans les derniers chapitres que l'intrigue n'est pas tout à fait celle que l'on croit, et que le drame se joue ailleurs, dans le temps et dans l'espace. Le Parfum de la dame en noir, retrace, sous couvert d'une intrigue retorse, les destins et les drames croisés de Mathilde et de Joseph Rouletabille, la mère et le fils, la dame en noir et l'orphelin du collège d'Eu. Car là se trouve le noeud gordien du Mystère de la chambre jaune : Joseph Josephin, ou plus simplement Rouletabille, reporter de 18 ans, jeune chien fou et détective de génie, en enquêtant sur le cas de la chambre jaune, s'est retrouvé brutalement face au double mystère de sa naissance et de l'identité de ses parents. Si tout prête à croire à la fin du premier volume, que le héros est au centre d'une révélation fracassante, le lecteur interprète volontiers, le coeur serré, que si Rouletabille a volontairement laissé le temps à Larsan de s'enfuir, et donc d'échapper à la justice, ce n'est pas sans raison. Tout comme l'émotion violente qu'il ressent pour Mathilde Stangerson, dont il a reconnu, à de multiples reprises, le parfum. Le fameux parfum de la mystérieuse dame en noir qui lui rendait visite, voilée, au collège d'Eu.

Dans ce volet, Rouletabille retrouve donc cette mère, demeurée pendant près de vingt ans dans l'ombre, pleurant un enfant perdu, et un mariage honteux, et gardant en elle l'abominable secret de sa jeunesse. Mathilde Stangerson fait singulièrement penser aux femmes-spectres diaphanes de Dickens , hantées par des hontes et des frustrations qui ne sont pas les leurs. Mais à l'image des personnages féminins créés par Leroux, elle est à la fois forte, et profondément vulnérable, capable dans la même minute de surmonter les pires épreuves, ou de sombrer dans une folie délicieusement baroque. Mathilde est une Christine Daaé avec vingt années de plus,  victime d'une emprise dont son esprit ne peut ou ne veut se libérer. Une emprise si puissante qu'elle fera vaciller sa raison, et son coeur. A l'image de Christine, si elle a perdu sa naïveté de femme-enfant, si elle craint le personnage qui la poursuit, n'a-t-elle pas surtout et principalement peur d'elle-même ? Qu'arrivera-t-il si Larsan revient, ce fameux et terrible Larsan, ce mari qu'elle a follement aimé, follement détesté, follement craint ? N'est-ce pas là toute l'ambiguïté perverse des héroïnes leroussiennes ? Leroux n'écrit-il pas que la dame en noir exigera de son fils "qu'il ne touchera pas un cheveu de Larsan" ?

"[Rouletabille] se condamnait au silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne voudrait pas d'un salut acheté au prix de la lutte du fils contre le père !"

Sur le fond, nous ne sommes pas très loin d'Hamlet et de son dévorant complexe d'Oedipe...

Cette délicieuse contradiction de sentiments sera partagée par Rouletabille, qui s'insurge, hait et exècre le criminel qu'est son père, pour ensuite le défendre avec un singulier orgueil. S'il souhaite l'arrêter dans sa folie amoureuse et vengeresse, il n'en est pas encore à le faire par la force. Surtout pas. Il lui ressemble trop, à ce "grand Fred" de la Sûreté, à cet esprit brillant, borné et tapageur, charismatique et retors, pour vouloir et pouvoir totalement lui barrer la route.  

Qui est-il d'ailleurs exactement, ce fameux Frédéric Larsan, récurrent avatar de l'éternelle figure noire leroussienne, personnage toujours réutilisé mais toujours réinventé de l'univers de l'écrivain ?
Il est le Fantôme de l'opéra, le peintre du Coeur cambriolé ; il est à la fois Chéri-bibi et Bénédict Masson ; Frédéric Larsan, c'est le criminel de génie, l'amoureux fou, l'amant éconduit, le narcissique obsessionnel ; celui qui se terre dans l'ombre, ou qui apparaît, formidable, au grand jour. C'est celui qui se dissimule, pour mieux théâtraliser ses apparitions. Il y a du grandiloquent chez Larsan, de l'audace et du génie. Dans le Parfum de la Dame en noir, il est omniprésent mais invisible, il est une menace certaine mais insaisissable. Comme Erik, il apparaît comme un personnage omniscient, tout-puissant, immortel, qui ne pourra être mis en échec que par un être qui sera son égal. Pas son égal, non. Un reflet, un autre lui-même.

"Où l'avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardions Rouletabille ? Ah ! ce profil, dans l'ombre rouge de la nuit commençante, ce front au fond de l'embrasure qui vient ensanglanter le crépuscule comme au matin du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore ! Oh ! cette mâchoire dure et volontaire qui s'arrondissait tout à l'heure, douce, un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe sur l'écran du soir, mauvaise et menaçante ! Comme Rouletabille ressemble à Larsan ! Comme, en ce moment, il ressemble à son père ! C'est Larsan !"

Face à son fils, il baisse les armes, et démasqué, impuissant, fuit pour mieux répondre à l'inéluctable tragédie des destins leroussiens. De lui, on ne saura réellement rien de plus. Et il disparaîtra, s'effacera, comme Erik, progressivement, du monde des vivants.

Le Parfum de la dame en noir va bien au-delà du cliché du roman populaire ou du roman d'intrigues. Il y a de la profondeur dans cette oeuvre, une poésie rare, qui la rend inoubliable et délicieusement singulière.

Je terminerai enfin par cet extrait qui en dit long sur le contexte du roman :

"Mais enfin ! qu'a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d'hommes, pendant de si longues années ?... Eh quoi ! la voilà donc cette femme pour laquelle, policier, on tue ; pour laquelle, sobre, on s'enivre ; et pour laquelle on se fait condamner, innocent ?"

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A suivre : Le Mystère de la chambre jaune et le Parfum de la dame en noir, de Bruno Podalydès (2003).