29 mai 2015

Suite Française, d'Irène Némirovsky

Ils s'appellent Péricand, Michaud, Langelet, Corbin, Angellier, Corte, ... Ils sont fonctionnaires, banquiers, écrivains, militaires ou prêtres. Ce sont des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des dizaines de figures anonymes de l'Exode de 1940. C'est la déroute, la fuite inexorable d'une nation en pleine débâcle, sous les bombes allemandes. Puis vient alors l'Occupation, répit tant attendu après l'horreur des premiers mois, et qui sous ses dehors presque tranquilles, amène avec elle son lot de tensions et de lâchetés. 
Suite française, grand roman inachevé d'Irène Némriovsky, est avant tout le récit croisé de cette dizaine de personnages tour à tour courageux ou indignes, qui démontre avec une finesse rare les grandeurs et les bassesses de l'âme humaine.   

***

A ma grande honte, je ne connaissais pas Suite Française, écrit entre 40 et 42, mais publié pour la première fois en 2004 et couronnée la même année du prix Renaudot. Ce n'est que grâce à la sortie du film et la réédition du roman, que mon attention a été attirée par cette oeuvre : c'est donc tout autant l'un que l'autre qui m'intéresseront dans cet article. Tout d'abord, avoir lu le livre avant d'en voir l'adaptation était sans doute une bonne chose. Car ne nous voilons pas la face : le film est loin de s'inspirer de l'entièreté de l'oeuvre, les récits croisés de ces personnages qui apparaissent puis disparaissent en empêchent, j'imagine, la transposition aisée à l'écran. Le film de Saul Dibb se concentre donc uniquement sur le chapitre "Dolce", dans lequel il est question de l'installation d'un régiment allemand dans le petit village de Bussy, le chapitre "Tempête en juin" n'étant que très brièvement évoqué en guise d'introduction au film. On pourrait penser cela dommage, car les deux volets du roman sont aussi brillants l'un que l'autre, puisqu'ils décrivent pour ainsi dire en temps réel l'Exode de juin 1940, puis les débuts de l'Occupation jusqu'en 1942. Il s'agit donc autant d'un roman que d'un témoignage vivant, et Irène Némirovsky a dépeint merveilleusement les réactions instinctives des uns, leurs réflexes de survie poussés jusqu'à l'excès, leur égoïsme désastreux, mais aussi et surtout le courage et l'abnégation de quelques autres. 


Le film de Saul Dibb n'a pas tout à fait la même vocation que l'oeuvre originale. Il paraissait effectivement nécessaire de se recentrer sur une seul volet, afin de conserver une certaine unité dramatique. C'est donc sur l'histoire de Lucile Angellier, campée par Michelle Williams, que le film se repose. Jeune épouse d'un soldat fait prisonnier et envoyé en Allemagne, Lucile vit chez sa belle-mère, femme hautaine et revêche, qui dirige ses affaires - et celles des autres - avec une main de fer. 

Lucile (Michelle Williams) et Mme Angellier (Kristin Scott-Thomas)

La jeune femme, timide et mal à l'aise dans cette maison où elle n'est pas tout à fait la bienvenue, ne parvient pas à trouver sa place. Lorsque le régiment allemand s'installe dans leur village, c'est leur tranquillité et leur vie bien réglée qui va s'en trouver menacée. Lorsque la kommandantur leur assigne à demeure un officier allemand, Mme Angellier se résout à afficher un mépris distant, enjoignant sa belle-fille à observer un comportement similaire tout le temps que durera cette cohabitation forcée. Seulement, l'Oberleutnant Bruno von Falk est bien éloigné de l'image que s'en était fait Lucile. Homme cultivé, respectueux, celui-ci se fait discret et ne cherche pas à s'imposer. Partageant un goût commun pour la musique, le lieutenant et la jeune femme ne tardent pas à se rapprocher. Evidemment, la réalité de la guerre va très vite chasser leur quiétude, et il suffira d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Lucile et Bruno devront alors balayer leurs illusions romantiques, et jouer  pleinement les rôles qui n'avaient jamais cessé de leur être dévolus.



Le film "Suite Française" est bien évidemment, et avant même d'être un film sur la Seconde Guerre Mondiale, une magnifique histoire d'amour, lumineuse, et délicieusement dramatique ; un film empli d'émotions, servi par des acteurs à la justesse remarquable, l'étonnant Matthias Schoenaerts en tête, dans ce rôle d'officier sensible et idéaliste, quelque peu détaché des réalités de la guerre. On trouvera également la magnifique et sobre Michelle Williams, dans le rôle d'un personnage timoré, qui ressort de l'histoire merveilleusement grandi, ou encore Ruth Wilson, campant un personnage de femme forte extrêmement poignant. On notera aussi le reste du casting, tout aussi parfait, à savoir Tom Riley, Lambert Wilson ou encore Kristin Scott-Thomas.

Il est certain que l'on peut trouver à l'histoire même, comme au film, un certain air de ressemblance avec la trame du Silence de la Mer de Vercors (écrit en 1942 également), et plus encore avec son adaptation de 2004, réalisée par Pierre Boutron, que j'ai eu pendant longtemps en totale adoration. Werner von Ebrenac et Bruno von Falk sont deux officiers aux idéaux finalement bafoués, et les adaptations des deux personnages ont des similitudes pour le moins troublantes, à cela près que l'un a face à lui un mur d'impénétrable silence dont il ne perçoit jamais aucun écho, et l'autre une âme qui fonctionne en miroir de la sienne, ce qui fait évidemment toute la différence.

Bruno von Falk (Matthias Schoenaerts)
Ajoutons également que le film est servi de manière splendide par des images extraordinaires et une bande originale entêtante, composée par Rael Jones et Alexandre Desplat, qui n'est pas étrangère à la beauté générale de ce film cinq étoiles !

Suite Française sort en DVD le 2 septembre, ne le manquez sous aucun prétexte ! Dites-vous que si vous avez versé une larme pour le Silence de la Mer, vous serez étreints de véritables sanglots sur les dernières images de Suite Française...


Pour écouter un extrait, c'est par ici 

A noter que la majeure partie des scènes se déroulant dans le village fictif de Bussy, a en réalité été tournée à Marville, charmant petit village de Lorraine.

15 mai 2015

Je suis le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé (El Desdichado)

Voici l'un des poèmes classiques que j'affectionne le plus, El Desdichado, de Gérald de Nerval. Quoique singulièrement hermétique et surréaliste, on en apprécie la musicalité et la beauté de son verbe. Après en avoir entendu un extrait il y a peu à la radio, j'ai eu très envie d'en écouter à nouveau sa lecture par l'acteur français Alain Cuny, à la diction et au phrasé reconnaissables entre tous. 



Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

05 mai 2015

Suite Française, trailer


Un énorme coup de coeur que ce film bouleversant, réalisé par Saul Dibb d'après le roman d'Irène Némirovsky. A l'affiche, le très juste Matthias Schoenaerts dans un rôle plutôt inattendu, mais aussi Michelle Williams, Lambert Wilson, Kristin Scott Thomas, Sam Riley et Ruth Wilson.

Un conseil, allez le voir tant qu'il est encore en salle : vous n'en ressortirez pas indemne. Pour ma part, je suis sortie du cinéma les larmes aux yeux et le coeur en lambeaux... 

A noter, la magnifique bande originale signée Rael Jones et Alexandre Desplat. 

Très bientôt, un article sur le film et le roman.

24 mars 2015

Dom Juan, de Marcel Bluwal (1965)


Téléfilm réalisé par Marcel Bluwal (1965), avec Michel Piccoli, Claude Brasseur, Anouk Ferjac.

D'après la pièce de Molière.

***

Le personnage de Don Juan, mythe incontournable du séducteur abject, sans âme et sans morale, est une icône de la littérature et de l'art lyrique. De Tirso de Molina à Molière, en passant par Lorenzo Da Ponte, auteur du livret pour l’opéra de Mozart, ce personnage a toujours troublé, fasciné les consciences. De nombreux auteurs se sont risqués à la réécriture de la légende, offrant une vision tantôt plus humaine, tantôt plus grotesque du personnage original. On compte ainsi parmi ses avatars, outre les plus connus, plusieurs pièces anciennes (Villers, Dorimon), ainsi que quelques références aux trames de la Commedia dell'arte, sans compter, et de manière non exhaustive, une nouvelle de Prosper Mérimée (Les Âmes du Purgatoires), une pièce de Michel de Ghelderode, et une autre encore d'Edmond Rostand, "La dernière nuit de Don Juan", qui débute là où l'histoire de Molière s'arrête, et et l'on pourrait en citer ainsi presque des dizaines... Force est de constater que le personnage demeure encore et toujours, malgré d'innombrables tentatives pour le cerner, une parfaite énigme. Contestable, insaisissable, Dom Juan n’est pas le personnage manichéen que l’on imagine : il n’est pas uniquement le bellâtre qui s’empresse derrière le moindre jupon, il n’est pas, disons-le, seulement l’archétype du salaud que l’imaginaire collectif circule depuis des siècles… Si être un « Don Juan » n’est pas un qualificatif très flatteur, avouons que si on s’efforce d’en donner une définition exacte, on aura tendance à s’égarer dans un dédale d’explications aléatoires. 

Mais qui est-il au juste ? Un libertin, voilà une chose certaine. Dom Juan est un libre penseur, contestant avant tout les dogmes établis, et qui renie l'autorité de la religion et de Dieu. C'est en tout cas la vocation que Molière lui a attribué de manière certaine, et on comprend d'ailleurs très bien que la pièce ait pu égratigner les oreilles les plus dévotes de la cour du Roi Soleil, et que la pièce fut interdite de représentations pendant plusieurs années. Cet aspect du personnage ne s'est d'ailleurs depuis lors, guère démenti, s'éloignant de manière radicale du caractère caricatural de ses origines. Il est d'ailleurs repris de manière prédominante avec brio dans l'adaptation de Marcel Bluwal, dont il sera question dans cet article. 



J'avais un lourd contentieux avec cette version de la pièce de Molière, vue très jeune, que je n'avais pas comprise et qui m'avait littéralement terrifiée (je devais avoir dans les 7 ans, ce qui explique beaucoup de choses quant à l'interprétation que j'avais pu en faire...) ! Je l'avais donc rejetée en bloc, en ayant gardé un souvenir plutôt impressionné, sans trop vouloir m'y intéresser à nouveau en grandissant. Comme quoi, les terreurs d'enfance ont la vie dure...
En noir et blanc, très expressionniste, cette version est avant tout sinistre, comme l'est à juste titre le personnage principal, incarné si magnifiquement par Michel Piccoli. Lorsqu'on lit la pièce de Molière, rangée dans le rayon des comédies, il apparaît assez rapidement que si l'on rit de bon coeur devant les facéties et la rhétorique toute personnelle de Sganarelle, Dom Juan, lui, reste un personnage d'un extrême cynisme. Incroyant, impie, impertinent, volage, le personnage s'amuse d'autrui, comme il s'amuse de la morale. Il se moque autant des croyances populaires que de Dieu, ou même du Diable, et ne craint ni l'autorité de son père, ni celle du Ciel, et encore moins les menaces d'un potentiel enfer. Piccoli, lugubre, menaçant, incarne un personnage qui semble avoir des comptes à régler avec Dieu, et qui s'empresserait presque de hâter sa propre fin, en poussant à bout la patience et la miséricorde du Ciel. Il semble que ce Dom Juan se dirige tout droit vers sa mort, et qu'il le sait. Ce n'est pas les vaines mises en garde d'un Sganarelle, campé par le magnifique et désinvolte Claude Brasseur, qui changeront ses plans, presque conçus à dessein pour précipiter un châtiment qui a toujours tardé à venir.



On peut noter également, que si Dom Juan est considéré à juste titre comme un Lovelace, on ne voit finalement que très peu le personnage dans des manoeuvres de séduction au sein même de la pièce. Une seule scène y est consacrée, lorsque celui-ci est confrontée à Charlotte et Mathurine, qu'il a toutes deux séduites, ainsi que par le retour de son épouse (ou en tout cas de l'une d'entre elles !), Dona Elvire, qui tente de le convaincre de revenir vers elle. Dom Juan a a priori d'autres choses en tête, et il tâche plus de se dépêtrer des filets de ces femmes que de s'y jeter. Chose étrange que de ne jamais réellement constater la lâcheté méprisable du séducteur vis-à-vis des femmes, mais aussi de ce pouvoir qu'on pourrait croire presque irrésistible si l'on en croit le mythe... Mais ce qui importe n'est peut-être pas là, puisque le Dom Juan de Piccoli va droit vers son châtiment sans cette suprême impertinence qu'on le voit manifester envers les hommes. 


Lorsque vient la scène finale, où il fait face à la statue du Commandeur, Dom Juan a eu plusieurs fois l'occasion de se repentir, grâce aux interventions successives de son père, Dom Luis, ou de Done Elvire. Dom Juan refuse avec autant de résolution l'expiation de ses fautes, qu'il n'accepte sa mort et sa punition. Sans doute n'a-t-il eu jamais l'occasion de voir sa foi dans le matérialisme à ce point ébranlée... Le fait d'aller au-devant d'un châtiment si extraordinaire est-il une manière de braver une nouvelle fois les croyances, la morale ? C'est ce que l'on peut se permettre de méditer à la fin de cette version, qui si elle accuse parfois un peu son âge, n'en demeure pas moins une adaptation de référence absolue !  

Tourné exclusivement en décors naturels, d'une froide majesté, cette version de la pièce, volontairement intemporelle, est un régal pour les yeux comme pour les oreilles. Le jeu toujours juste de Picolli, tantôt glacial et menaçant, tantôt arrogant et irrévérencieux, servi par une bande-son divine basée sur le Requiem de Mozart, ne peut que plaire aux plus réfractaires de l'oeuvre de Molière.




"Si le Ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende !"

Questionnaire littéraire (TAG)

Une fois n'est pas coutume, voici un sympathique tag repris sur le blog Espace en Claire-Obscure... Je m'y colle joyeusement !



Le premier livre dont vous vous souveniez ?

Petite, j'étais une lectrice assidue de BD, et je serais incapable de citer la première dont je me souvienne. Par contre, mon tout premier roman doit être "Poly", de Cécile Aubry.

Le dernier livre que vous ayez lu ?

"Père", d'Elizabeth von Arnim, et je suis en train de lire "La bienfaitrice", du même auteur. Et également une analyse du Dom Juan de Molière.

Le prochain livre que vous lirez ?

"Shutter Island", de Dennis Lehane, qui est sur ma pile de livres à lire depuis des mois... Le prochain, c'est celui-là, et je m'y mets sérieusement !

L'auteur dont vous avez lu le plus de titres ?

J'hésite entre quatre : Shakespeare, Arthur Conan Doyle, Gaston Leroux et Jane Austen. Mais je pense sans conteste, que Gaston Leroux remporte vraiment la palme.



L'auteur classique qui manque à votre culture ?

Je n'ai jamais osé me frotter aux romans de Thomas Hardy, hormis l'une ou l'autre nouvelle. Même si j'avoue que "Loin de la foule déchaînée" me tente bien depuis que l'on annonce la sortie d'une adaptation ciné avec Matthias Schoenaerts, dans le courant des mois d'avril-mai.



Vos auteurs préférés ?

Arthur Conan Doyle, Victor Hugo, Gaston Leroux, Charlotte Brontë, Daphné du Maurier, Shakespeare, Albert Camus. Charles Dickens. Elizabeth Gaskell, Goethe, Claudel et sans doute beaucoup d'autres que j'oublie...

Les auteurs qui vous agacent ?

Guillaume Musso, Frédéric Beigbeder, Michel Houellebecq.

Votre recueil de poésie préféré ?

Encore une fois, il y en a plusieurs ! "Les méditations poétiques" d'Alphonse de Lamartine, "Les poèmes barbares" de Charles Leconte de Lisle,  et "Les amours" de Ronsard.

Votre pièce de théâtre préférée ?

Sans conteste, "Hamlet" de William Shakespeare.



Votre roman préféré ?

Mon dieu ! Je suis sensée faire un choix qui tienne sur une seule ligne ??? Si parmi les auteurs que je préfère, j'en retiens seulement un pour chacun d'eux, je dirais "Notre-Dame de Paris", "Le fantôme de l'opéra", "Le Chien des Baskerville", "Rebecca", "Jane Eyre", "Les souffrances du jeune Werther", "La peste"...

Votre nouvelle préférée ?

Vraiment sans doute aucun, "La morte amoureuse", de Théophile Gautier.



Le livre que vous donnez le plus souvent à vos amis ?

Très souvent, des Daphné du Maurier... de "Rebecca", à "L'auberge de la Jamaïque", en passant par "La crique du Français".

Votre éditeur/collection préféré(e) ?

Folio classique, les éditions 10-18, et la collection Bouquins.

Le personnage que vous souhaiteriez être ?

Là aussi, il va être très difficile de répondre...Il s'agit bien souvent de personnages masculins, et pas toujours très recommandables de surcroît ! Etre Sherlock Holmes me plairait assez, tout comme le personnage très en demi-teinte de Prospero dans La Tempête, de Shakespeare...



Le personnage qui vous répugne le plus ?

Me vient en tête directement le personnage de Norman dans "Rose Madder" de Stephen King. Un flic violent, fou dangereux, qui donnerait des cauchemars à n'importe qui.

Votre genre littéraire préféré ?

Le roman, dans son sens large (aventure, gothique, policier, romantique, historique), ainsi qu'un peu de littérature jeunesse, et le théâtre.

Qui je tague ?

Celui ou celle qui le souhaite ;)

08 mars 2015

Père, d'Elizabeth von Arnim

Jennifer a trente-trois ans, et s'est toujours occupée de Père, éminent écrivain anglais, veuf depuis des années... A la fois sa secrétaire, sa garde-malade, sa gouvernante, Jennifer n'a jamais vu du monde que les quatre murs de leur austère maison de Gower Street. Lorsqu'un beau matin, Père lui annonce qu'il s'est remarié, la jeune femme voit enfin une occasion de quitter la maison et de vivre enfin sa vie comme elle l'entend. Jennifer se rend à la campagne et y loue un cottage à un timide pasteur, dont l'existence semble régentée par une soeur acariâtre et revêche... 

***
Quelle magnifique découverte que ce roman, et que cet auteur, Elizabeth von Arnim, que je ne connaissais guère avant de lire cette oeuvre tout à fait délicieuse. 

A la lecture du quatrième de couverture, et à l'illustration de la jaquette, sans trop savoir pourquoi d'ailleurs, je m'imaginais être face à un roman d'une veine réaliste et dépressive, à la mesure d'une oeuvre d'Edith Wharton ou de Virginia Woolf, et j'y allai donc à reculons... Mais il n'en est rien. En digne héritière de l'ironie austenienne, Elizabeth von Arnim sait manier l'élégance autant qu'un humour très moderne, dont on s'étonne à plusieurs reprises au cours de la lecture. "Père" est un roman à la fois, effectivement, réaliste et éclairé sur la condition et de la place de la femme dans la société du début du XXe siècle, mais finalement aussi très piquant, et très décomplexé. L'auteur y parle, sous couvert d'un humour délicieusement actuel, du rapport de la femme au sacrifice de ses aspirations et de sa personnalité, sur l'autel du mariage, de la famille, ou encore de celui, plus vaste et plus impersonnel, de la société. On voit cette jeune femme, Jennifer, d'abord oisillon apeuré dans l'ombre d'un père d'un égoïsme tyrannique, s'émanciper ensuite avec une énergie extraordinaire, quitte à susciter des interrogations et surtout des inquiétudes partout autour d'elle. Lorsqu'elle fait la rencontre de James, le pasteur qui lui a loué, fortuitement il faut le dire, le cottage où elle décide de commencer une nouvelle vie, Jennifer se sent tout à coup l'âme intrépide. Fraîchement affranchie de plusieurs années de servitude auprès de Père, Jennifer décide de tirer le pasteur des griffes de sa soeur, sorte de mégère acrimonieuse et hautaine, qui n'a apparemment d'autre but dans l'existence que d'opprimer le pauvre James... Mais Jennifer, malgré ses belles résolutions, est-elle réellement libérée de l'emprise de Père ? On peut se permettre d'en douter...

Alors que l'on pourrait s'attendre à un dénouement ordinaire et convenu, Elizabeth von Arnim surprend encore, sur le ton d'un délicieux humour noir. Un roman surprenant et drôle, féministe et moderne, qu'il faut lire absolument !

Note : A noter, les très (trop !) nombreuses fautes de frappe dans l'édition archipoche !

27 février 2015

Coup de coeur en musique : "Sois immobile" - Guillaume Tell

Grand coup de coeur en musique : "Sois immobile", d'après l'opéra de Rossini, "Guillaume Tell", interprété par le fabuleux baryton Simon Keenlyside...




Pas de vidéo, juste le son, mais quelle magie !

16 janvier 2015

Moriarty, d'Anthony Horowitz


 
Sherlock Holmes et Moriarty, après leur fameuse confrontation aux chutes du Reichenbach, sont tous deux considérés comme morts. L'un est porté disparu, tandis que de l'autre, on a retrouvé le corps sans vie en contre-bas du torrent. Scotland Yard, en la personne de l'inspecteur Athelney Jones, est dépêché sur place, afin de constater la mort de celui qui fut nommé "le Napoléon du crime". Le policier fait la rencontre sur place d'un détective de l'agence Pinkerton, qui a lui aussi suivi jusqu'en Suisse la trace du malfaiteur, étroitement lié à l'un des chefs de réseaux criminels le plus puissant des Etats-Unis, Clarence Devereux. Unissant leurs forces, les deux hommes vont avoir un nouvel ennemi à combattre, plus puissant et plus inssaisissable que Moriarty.

***

La Maison de Soie, avait été la première tentative de l'auteur dans le domaine holmesien. Ce précédent roman avait été plaisant, mais ne m'avait pas réellement convaincue. Peut-être qu'à force de lire des pastiches sur le sujet, j'en viens progressivement à m'en lasser, tant ils me paraissent tous se ressembler d'une manière ou d'une autre. Utiliser Sherlock Holmes avec le respect de l'original n'est pas chose facile, on l'imagine, et bien peu d'auteurs y sont parvenus sans s'y casser les dents. Disons que je n'avais pas détesté le premier roman, mais que je ne l'avais pas non plus retenu comme une oeuvre essentielle de la littérature qui se rattache à l'univers holmesien, comme l'avait été immanquablement "Duel en Enfer", de Bob Garcia, ou encore "La Solution à 7%" de Nicholas Meyer, par exemple. Cela dit, plus on lit des pastiches d'auteurs divers, qui parfois ont même le culot de ne pas se renseigner à fond sur le sujet, plus on a envie de revenir vers les originaux... Décidément, rien ne dépassera jamais les oeuvres d'Arthur Conan Doyle...

J'ai cependant à nouveau tenté une incursion dans le domaine du pastiche avec le dernier roman d'Anthony Horowitz, "Moriarty". J'ai entamé un peu le livre à reculons, et je dois dire que jusqu'à la moitié, la première chose qui m'est venu à l'esprit est que l'histoire était un peu cousue de fil blanc. Je trouvais le narrateur, le détective Chase de l'agence Pinkerton, tout aussi lourdaud et caricatural que le Watson de Nigel Bruce dans les films des années quarante. Athelney Jones, inspecteur de Scotland Yard, est quant à lui, un Sherlock Holmes de substitution, et il s'en réjouit. Fan au dernier degré du détective, il s'en donne à coeur joie dans la résolution d'une enquête difficile, dans laquelle il excelle tout à fait. Mais à vrai dire, tout est trop facile, trop prévisible, trop attendu. Et là, forcément, on se dit que l'auteur s'est mis le doigt dans l'oeil en écrivant une histoire aussi falote...  Le lecteur peut sentir depuis le début "un hic", quelque chose qui ne tourne pas rond, et on a tendance à mettre cela sur le compte d'un auteur en manque d'inventivité. Et je dois dire que je me suis bien faite avoir... ! La fin m'a complètement laissée pantoise. Le retournement de situation final est absolument brillant ! C'est bien la première fois depuis longtemps qu'un pastiche sur le sujet ne m'a pas autant étonnée, depuis L'ultime défi de Sherlock Holmes, de Michael Dibdin. Un seul conseil : précipitez-vous et lisez-le, vous passerez un moment inoubliable !

13 décembre 2014

Toxic : fanvid "The Red Shoes"

Toujours sous le charme délétère du film de Michael Powell et Emeric Pressburger, "The Red Shoes" de 1948, je suis tombée sur cette magnifique fanvidéo du film, merveilleusement accompagnée par une version très inattendue de la chanson "Toxic", ici interprétée par District 78. Une pure merveille...

19 novembre 2014

Et si on allait à l'opéra (4/...) : Carmen (Opernhaus Zürich 2013) - Hamlet (Barcelone 2004)

Carmen,  de Georges Bizet (Opernhaus Zürich - 2013) - avec Vesselina Kasarova, Jonas Kaufmann.

Pitié. C'est le premier mot qui me vient à l'esprit lorsque je repense à cette version de Carmen, sortie il y a quelques semaines. Georges Bizet n'aurait certainement jamais pensé que l'on pouvait faire de son opéra quelque chose d'aussi grotesque. Vraiment. La mise en scène, si elle se veut moderne, est surtout d'un incroyable mauvais goût, et c'est peu dire. Je suis en général assez bon public, et certaines réalisations aux décors post-apocalyptiques passent parfois, envers et contre tout, assez bien. Mais là, décidément; non. La scène vide, uniquement composée d'un fond bleu et d'un plateau aux impressions glaciales, est bien éloignée de la moiteur et de la chaleur empesée des canicules espagnoles, et les acteurs, il faut le reconnaître, ne s'en accommodent guère. Mis à part Kaufmann, qui fait toujours ce qu'il peut, même dans un cadre minimaliste, grâce à cette voix sublime qui ne faillit jamais, n'est pas aussi bouleversant qu'on le voudrait. Grand spécialiste des personnages aux prises avec leurs frustrations et leurs délires névrotiques, malgré un effort visible pour être pris au sérieux, ne trouve aucun réelle grandeur, tant son Don José pitoyable à voir, a été malmené par le metteur-en-scène. Quant aux les autres chanteurs, dont Vesselina Kasarova dans le rôle de Carmen, osons le dire, on se demande bien ce que Don José peut bien lui trouver, avec ses allures de matrone acariâtre...et puis, la voix, tout comme le jeu, n'est pas au rendez-vous. Vraiment, je vous le dis : il faut des nerfs d'acier pour visionner cette version ouvertement clinique et explicite de Carmen sans émettre de rires nerveux. Exploit auquel je ne suis pas parvenue... Pour la finesse, décidément, on repassera.

Hamlet, d'Ambroise Thomas (Gran Teatre del Liceu - Barcelone 2004), avec Natalie Dessay, Simon Keenlyside et Béatrice Uria-Monzon.

L'opéra français m'intrigue. Et c'est dans cet esprit que j'ai entrepris le visionnage de cette version d'Hamlet d'Ambroise Thomas. Et puis aussi un peu (beaucoup) à cause de sa distribution. Keenlyside est avec Thomas Hampson le baryton que j'apprécie le plus, parce qu'il chante aussi bien qu'il ne joue, malgré un répertoire parfois difficile d'accès (Britten, Adès,...). Quant à Natalie Dessay, elle excelle réellement dans tout ce qu'elle entreprend sur une scène d'opéra, et particulièrement dans les scènes de folie, devenues emblématiques dans la palette de ses rôles, de Lucia di Lamermoor à son rôle d'Ophélie. Alors, certes, cet opéra, hors sa scène de folie, jouée et chantée divinement par Dessay, ne comporte pas réellement de grands airs, et l'oeuvre est très encombrée de nombreuses scènes de récitatifs qui la rendent très hermétique. D'autre part, la mise en scène dépouillée, les costumes informes et pas toujours très flatteurs mettent parfois un peu mal à l'aise. La pièce de Shakespeare en elle-même étant déjà un oeuvre très asphyxiante, le spectateur n'est réellement pas aidé. Il faut tout de même préciser que l'adaptation en opéra a été nettement édulcorée par rapport à l'oeuvre originale, ce qui parvient à rendre le personnage d'Hamlet légèrement moins contestable, sans que cela lui ôte toutefois sa velléité légendaire. Cette version, même si elle ne m'a pas séduite entièrement, est certainement incontournable pour la prestation extraordinaire de Natalie Dessay, et pour les scènes de délire et de rage d'Hamlet interprétée par Keenlyside, tout aussi époustouflante vocalement que scéniquement.