19 janvier 2017

Wolf Hall (Dans l'ombre des Tudors) - série BBC 2015


Minsérie de 6 épisodes, réalisée par Peter Kosminsky.

D'après les romans "Dans l'ombre des Tudors" : "le Conseiller" et "le Pouvoir", d'Hilary Mantel

Avec Mark Rylance (Thomas Cromwell), Damian Lewis (Henry VIII), Claire Foy (Anne Boleyn), Bernard Hill (Le Duc de Norfolk), Tom Holland (Gregory Cromwell), Jonathan Pryce (le Cardinal Wolsey), Anton Lesser (Thomas More), ...

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Thomas Cromwell, discret mais redoutable avocat, est au service de l'influent Cardinal Wosley. Mis en disgrâce car celui-ci échoue à obtenir auprès de Rome l'annulation du mariage d'Henry VIII avec Catherine d'Aragon, Thomas Cromwell, demeuré dans l'ombre, attend son heure... Peu à peu, grâce à une intelligence redoutable et une efficacité peu commune, il se hisse au plus haut niveau du pouvoir, devenant le conseiller le plus influent et le plus craint d'Henry VIII.

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J'ai longtemps attendu avant de visionner cette série, trop longtemps dirais-je, car je pense qu'il s'agit là d'un pur chef-d'oeuvre. Malgré l'ambiance quelque peu somnolente de la réalisation , probablement en raison d'une quasi absence de bande originale, baignant les 6 épisodes de plus d'une heure d'une atmosphère plutôt hypnotique, elle est l'une des séries historiques les plus intelligentes et les plus abouties que j'ai pu voir ces dernières années. Bien que cette série peut évoquer par son contexte "Les Tudors", série bien plus populaire, on est loin, bien loin de son contexte sulfureux et de ses extravagances. Dans Wolf Hall, le personnage central n'est pas Henry VIII, qui n'apparaît qu'en second plan, mais bien Thomas Cromwell, cet homme posé, imperturbable, d'une allure froide et effacée, qui patiente, manoeuvre, menace, élimine les importuns avec cette même mesure déférente qui à la fois fascine et glace. Si le personnage peut paraître de prime abord un peu fade, tant il parle bas, tant il semble ne pas vouloir faire de vague, je pense qu'il ne s'agit que d'endormir la vigilance de tous, y compris celle du spectateur. En effet, sans apparaître clairement retors, Cromwell n'en est pas moins un ambitieux, même si au bout des six épisodes, il demeure toujours aussi indéchiffrable qu'à l'ouverture de la série. Il est l'archétype de l'éminence grise, celui qui n'élève guère la voix, ne se montre jamais et s'efface volontiers, mais qui s'avère être plus influent que le souverain qu'il sert.

Thomas Cromwell (Mark Rylance)

L'opposition visuelle, intellectuelle, entre Henry VIII, campé par Damian Lewis, et le Cromwell de Mark Rylance est d'ailleurs ce qu'il y a de plus intéressant dans "Wolf Hall". Ce roi inconstant, volage, tapageur, offre un contraste saisissant avec ce conseiller toujours en retrait et plongé dans d'énigmatiques postures, qui font autant trembler la cour que les caprices du monarque. 

Henry VIII (Damian Lewis) avec sa fille, la future Elizabeth Ière...

Du reste, cette série foisonne de personnages satellites, qui vont et viennent, apparaissent et disparaissent au gré des humeurs changeantes d'Henry VIII. Parmi cette impressionnante galerie, on note la prestation tout à fait splendide de Claire Foy en Anne Boleyn, ambitieuse et manipulatrice, qui finira par elle aussi tomber en disgrâce lorsque, incapable elle aussi de mettre au monde un héritier mâle - ce qui ne l'empêcha pas de donner naissance à l'une des plus grandes reines de l'histoire, Elizabeth Ière - et, comme ce fut le cas de Catherine d'Aragon (elle aussi mère d'une future reine, Mary Tudor) qui elle, put se contenter d'une relégation - Anne Boleyn, refusant d'être répudiée, fut exécutée à la Tour de Londres, à l'instigation de Cromwell, qui fut autrefois l'un de ses appuis... 

Anne Boleyn (Claire Foy)

Au milieu de ces complots et de ces disgrâces, toujours ce conseiller redoutable, qui se retranche derrière son absolue servitude à la couronne, pour commanditer les pires actes. Il n'est pas rare de voir Cromwell, sous cette attitude toujours si tranquille et révérencieuse, tourner le dos à ceux qui l'a favorisé, quitte à renier ses propres convictions. L'un des points forts de l'interprétation de Mark Rylance est de parvenir, malgré cette attitude, à ne pas susciter totalement l'antipathie. A vrai dire, il est très difficile de le haïr totalement, puisque ceux qui tombent sous ses coups ne sont jamais totalement des innocents. Cependant, il a ses doutes et probablement une conscience, que des regards lointains laissent parfois entrevoir. On peut penser notamment aux dernières images de l'ultime épisode, lorsqu'il considère dans une attitude songeuse et grave l'échafaud qui vient de voir monter Anne Boleyn, comme si un sombre pressentiment venait de le traverser... 

L'exécution d'Anne Boleyn, à la Tour de Londres

On comprend parfaitement à ce moment que Cromwell sait pertinemment que son rôle de Conseiller auprès d'Henry VIII ne le met pas à l'abri de ses caprices, bien au contraire. Il jouera ce jeu avec toute l'intelligence dont il peut faire preuve, mais il sait que celui qui est indispensable aujourd'hui ne le sera sans doute plus demain... On le voit d'ailleurs également fort bien lors de la disgrâce de Thomas More (magistral Anton Lesser), lui aussi exécuté parce qu'il refusait de cautionner l'autorité du roi en matière de religion, dont Cromwell avait soigneusement mis en place la réforme par d'habiles manipulations juridiques. Cromwell et More s'estimaient et se détestaient tout à la fois. More était un Chancelier d'exception, un homme d'une rare érudition, mais surtout un grand humaniste avec des principes très arrêtés. C'est en démissionnant d'abord, puis en refusant de se plier aux injonctions de Cromwell qui ne souhaite que sauver sa tête, qu'il sera exécuté. More, autrefois porté aux nues, est tombé, et le conseiller sait très bien qu'un jour, son tour viendra. Son unique but sera peut-être d'en repousser le plus longtemps possible l'échéance... 

Thomas More, le Chancelier tombé en disgrâce (Anton Lesser)


Alors certes, ce n'est pas une série légère, ni visuellement éblouissante. Elle se glisse si bien dans les coulisses de la cour dans ce qu'il a de plus abject qu'elle en est inévitablement sombre et pesante. Non seulement, elle est intelligemment construite, mais elle permet encore d'éclairer le spectateur de manière magistrale sur les inavouables revers du pouvoir... 

Du reste, les romans, écrits par Hilary Mantel, dont est issue la série sont tout aussi passionnants et existent au format poche dans la collection Pocket:

       



12 janvier 2017

Victoria (ITV 2016)


Minisérie de 8 épisodes de Oliver Blackburn, Tom Vaughan et Sandra Goldbacher.

D'après le roman éponyme de Daisy Goodwin, "Victoria".

Avec Jenna Coleman (Victoria), Rufus Sewell (William Lamb, viscount of Melbourne), Tom Hughes (Albert of Saxe-Coburg & Gotha), Catherine Flemming (Duchess of Kent), Peter Firth (Duke of Cumberland), Paul Rhys (Sir John Conroy), Nigel Lindsay (Sir Robert Peel),...

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A la mort de son oncle, William IV d'Angleterre, la jeune Victoria devient à l'aube de ses dix-huit ans, la nouvelle monarque de l'un des pays les plus puissants d'Europe. Desservie par sa jeunesse et son inexpérience, la jeune femme peine à trouver ses marques au sein de ce système rigide, tandis qu'elle cherche à se défaire de l'influence de sa mère et de son ambitieux conseiller, Sir John Conroy... Grâce au soutien indéfectible de son premier ministre, Lord William Melbourne, Victoria parvient à affirmer son autorité dans un pays en pleine mutation, et ce malgré les pressions politiques et celles, plus insidieuses de sa propre famille...

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Cette série produite par ITV et diffusée en 2016, s'attarde sur les premières années du règne de Victoria, depuis son accession au trône en 1837, jusqu'à la naissance de son premier enfant en 1840, une période relativement brève, donc, mais qui contient son lot d'événements notables.

Le roi William IV d'Angleterre étant mort sans héritier légitime, la couronne revient à sa nièce Victoria, jeune femme de dix-huit ans, que sa famille pense incapable de gouverner. La jeune monarque, campée par la resplendissante et impériale Jenna Coleman, peine quelque peu à trouver sa place, et ne trouvera aucun soutien du côté de sa famille, entre une mère qu'elle méprise, le conseiller de sa mère qui tolérerait tout à fait d'installer une régence pour servir ses propres ambitions, et un oncle paternel qui ne cache pas sa rancoeur à avoir été écarté de la succession. Lors de ses premières apparitions publiques, Victoria est impressionnée, gauche, et elle trouvera un surprenant appui auprès du premier ministre, Lord Melbourne (interprété par le ténébreux Rufus Sewell), qui lui offre conseils et protection.

Jenna Coleman et Rufus Sewell


Leur entente est d'ailleurs si manifeste que Victoria, encore célibataire, finira par être surnommée "Mrs Melbourne"... La série s'est évidemment jetée dans la brèche, exploitant cette rumeur pour présenter une délicieuse histoire d'amour contrariée entre les deux protagonistes, avec d'un côté une jeune femme aux sentiments exacerbés, excessifs, et de l'autre un Lord Melbourne paternaliste, dévoué - et secrètement épris de la reine - interprété avec brio par Rufus Sewell qui use merveilleusement de ses regards énigmatiques et de son charisme de héros tourmenté... Du reste, ce couple au summum du romantisme est simplement magnifique à l'écran...

Rufus Sewell (Lord Melbourne)

Quant au prince Albert, le neveu du roi des belges Léopold Ier, et le propre cousin de Victoria, campé par Tom Hughes, osons dire qu'il est complètement transparent, ou peut-être pire que cela : il est antipathique au possible. Son personnage apparaît immédiatement comme un jeune homme sans envergure, presque détestable. On peine vraiment à se demander ce que la reine peut bien lui trouver, sinon qu'il apparaît davantage comme un parfait dérivatif à son attachement contrarié à Lord Melbourne. Le personnage peine vraiment à susciter la sympathie du spectateur, même si il semble s'amender quelque peu dans les deux derniers épisodes...

Tom Hughes (le prince Albert de Saxe-Cobourg et Gotha)

Du reste, la série est absolument charmante au niveau visuel : les images sont splendides, extrêmement soignées, les costumes, les décors, tout y est éblouissant et offre à tout point de vue un spectacle complet et attachant. Alors bien sûr, au point de vue de la réalité historique, la série est très respectueuse du contexte général, dépeint merveilleusement l'époque et ses carcans, mais elle est peut-être loin du compte quand elle évoque et enjolive l'attachement de la reine à son premier ministre, qui demeure malgré tout le point de convergence des 5 premiers épisodes. Cela dit, Lord Melbourne et la reine Victoria s'appréciaient, dit-on, énormément, et même lorsque ce dernier ne fut plus le chef de son gouvernement, la reine continua d'entretenir avec lui une correspondance assidue. Correspondance à laquelle elle dut mettre un terme, sous les insistances du prince Albert, qui la voyait d'un très mauvais oeil... Mais il n'y eut apparemment rien de plus qu'une profonde amitié entre la monarque et l'ancien ministre whig. En bon coeur de midinette que je suis, je ne peux pas nier que le postulat de la série ne soit pas à tout point de vue irrésistible à l'image... A vrai dire, on ne peut que s'en régaler, et on envoie allègrement au diable la réalité historique...




Une très belle et charmante série à visionner donc, sans modération, qui bénéficie également d'une magnifique bande originale. Ci-dessous, un extrait du splendide générique d'ouverture, ainsi qu'un aperçu du premier épisode :



11 novembre 2016

Le Comte de Monte Cristo, de Claude Autant-Lara



Film en 2 époques de Claude Autant-Lara (1961)

Avec Louis Jourdan (Edmond Dantès/le Comte de Monte-Cristo), Yvonne Furneaux (Mercédès), Pierre Mondy (Caderousse), Bernard Dhéran (le procureur de Villefort), Jean-Claude Michel (Fernand de Mortcerf), Henri Guisol (l'abbé Faria)

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Edmond Dantès, jeune marin promis à une brillant avenir, se voit arrêter le jour des ses noces sous un prétexte fallacieux. Accusé à tort de complot contre la monarchie, celui-ci est envoyé au château d'If sans autre forme de procès. Se liant d'amitié avec l'un de ses compagnons d'infortune, l'abbé Faria, Dantès se voit confier le secret d'un trésor fabuleux, qui se trouve dissimulé sur l'île de Monte-Cristo. A la mort de Faria, Dantès parvient à s'échapper de la prison, et part à la recherche du trésor. Ayant appris la trahison de ses plus proches amis vingt ans auparavant, Dantès va mettre à exécution ses plans de vengeance sous le nom du Comte de Monte-Cristo.

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Louis Jourdan (Dantès) et Mercédès (Yvonne Furneaux)

Un avis très rapide sur ce film de Claude Autant-Lara réalisé en 1961, et composé de deux époques d'une durée d'environ 1h30, vu il y a quelques semaines. C'est une très belle adaptation, reconnaissons-le, pour la seule présence de Louis Jourdan en tête d'affiche... Cette version accuse certes un peu son âge (notons les actrices fardées et choucroutées qui fleurent bon les sixties), mais elle demeure agréable, quoique très convenue, très politiquement correcte. Je crois qu'on ne verra de toute façon guère mieux que l'adaptation de Denys de la Patelière, avec Jacques Weber dans le rôle-titre, qui campait un Dantès particulièrement sombre et vengeur, très proche du personnage original créé par Dumas. Cependant, cette adaptation d'Autant-Lara demeure charmante, parce qu'elle a de très belles images et que les acteurs (bien que quelques-uns aient été doublés), jouent "à l'ancienne" : pas d'approximations mal venues, pas un seul dérapage de diction, et que cela fait diablement du bien à entendre ! On se sent comme transportés ailleurs, dans un autre temps, dans un autre monde, où les hommes parlaient bien et avaient des brushings fixés au béton armé... C'est tout le charme des films d'époque, et personnellement, je n'ai pas boudé mon plaisir.


Au-délà des clichés de son époque, elle demeure néanmoins captivante, même si le scénario a pris le parti d'adoucir quelque peu le personnage de Dantès (ce que d'autres adaptations ont pu faire aussi par la suite), et que toutes les machinations vengeresses de Dantès parviennent à rester de très bon ton.
Et puis, il y a Louis Jourdan, dans toute sa quintessence chevaleresque, qui campe un Monte-Cristo formidablement charismatique... 

Un film délicieux à voir et à revoir sans modération, pendant de longues soirées d'hiver...

"Souviens-toi d'Edmond Dantès !"

27 octobre 2016

Coup de coeur en musique : Vinegar & Salt

Un petit coup de coeur en musique...

Voici la version symphonique de la chanson "Vinegar & Salt", du groupe belge Hooverphonic, interprétée par l'envoûtante Noémie Wolfs...Un pur moment de plaisir...


21 octobre 2016

Twin Peaks, série de David Lynch et Mark Frost (1990-1991)




Série diffusée de 1990 à 1991, déclinée en 2 saisons et un total de 30 épisodes.

Avec Kyle MacLachlan (Dale Cooper), Michael Ontkean (Harry Truman), Sherilyn Fenn (Audrey Horne), Warren Frost (Dr Hayward), Richard Beymer (Benjamin Horne), Lara Flynn Boyle (Donna Hayward), Piper Laurie (Catherine Martell), David Lynch (Gordon Cole),...

L'agent spécial du FBI, Dale Cooper, est dépêché dans la petite ville de Twin Peaks afin d'y résoudre le meurtre de Laura Palmer, une jeune lycéenne qui semblait appréciée et admirée de tous. Avec l'aide de la police locale, Dale Cooper s'aperçoit rapidement que Laura n'était pas la jeune fille dévouée et aimante que tout le monde connaissait. A vrai dire, aucun habitant de Twin Peaks ne semble être celui que l'on pense... Entre rêves prémonitoires, visions et prophéties, Dale Cooper va dérouler peu à peu le terrible écheveau qui le mènera à l'assassin, à condition qu'il existe réellement...

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Comment exprimer de manière concise mon sentiment après le visionnage de cette série terriblement addictive ? Disons pour résumer que j'ai l'impression d'avoir reçu une grande claque ! Alors que sa réalisation n'est pas neuve, et que l'image a parfois un peu vieilli (elle accuse tout de même vingt-cinq ans d'âge), n'empêche : après avoir visionné en mode marathon les 30 épisodes originaux de la série, dont un épisode pilote d'1h30, je ne peux qu'affirmer avoir été terriblement emballée par son cadre oppressant, sa trame retorse, et ses personnages tour à tour délirants, fous, extravagants, lunaires, parfois même drôles, alors que l'on baigne dans une atmosphère d'une pesanteur inimaginable... Je n'avais jamais vu de ma vie un seul épisode de Twin Peaks, mais connaissais son statut d'oeuvre quasi-mythique, j'ai donc pu profiter pleinement de la découverte, sans trop savoir ce que la série allait me réserver... Je suis en général très peu enthousiasmée par les séries américaines, mais je savais qu'avec David Lynch, on doit s'apprêter à plonger dans un univers très particulier, qui se veut toujours réaliste et cartésien sur le fond, mais qui sur la forme, emprunte de surprenants chemins de traverse. On bascule rapidement dans le fantastique, le tout nimbé d'un humour décalé, délicieusement noir, que l'on ne se serait pas attendu à trouver dans un tel contexte.

L'agent Cooper (Kyle MacLachlan)
L'épisode pilote s'ouvre par la découverte du corps d'une adolescente, Laura Palmer, dans la petite ville paisible de Twin Peaks, située près de la frontière canadienne. Il y fait froid, humide, sombre, les forêts y sont lugubres, impénétrables. L'arrivée d'un agent fédéral y est d'ailleurs vu tout d'abord d'un mauvais oeil par le sheriff Truman (Michael Ontkean), mais Dale Cooper (Kyle MacLachlan), malgré ses allures intransigeantes d'agent fédéral qui frôlent la caricature (costume sombre, imper beige, mine arrogante), arrive à très rapidement gagner la confiance de la police locale, voire même de tous ceux qu'il approche. Sous ses dehors hermétiques, le personnage se révèle sympathique, bien que fantasque, et ses méthodes pour rechercher l'assassin de Laura Palmer le sont tout autant. Doté d'une sorte d'obscure préscience dont lui seul maîtrise les codes, ce Sherlock Holmes aux résultats infaillibles parvient à inquiéter presque autant qu'il ne rassure. Avec cette gueule d'ange, cette distinction à la Cary Grant, et ce regard glaçant, l'acteur a merveilleusement su camper ce personnage troublant sans le rendre monocorde.


Les visions et les rêves de Dale Cooper

D'autre part, la galerie de personnages de la série toute entière est une véritable curiosité. Ils sont d'ailleurs si nombreux dans cette histoire foisonnante, étrange, décalée, qu'il serait impossible de tous les citer, mais ils n'en sont pas moins chacun passionnant de bizarrerie, de détachement ou de fourberie... Chacun, dans une certaine mesure aura un rapport direct avec le meurtre crapuleux de Laura Palmer, qui reste le fil conducteur de la série. Mais que l'on ne s'y trompe pas : à mesure que progresse l'enquête, il s'avère que la mort de la jeune fille mène à des intrigues de plus en plus tortueuses, à des mystères de plus en plus inconcevables et retors dans lesquels les personnages semblent pris comme à l'intérieur d'une toile. Personne n'est réellement innocent à Twin Peaks, et Dale Cooper sera amené à soupçonner tout le monde et personne en même temps... Les meurtres et les disparitions s'enchaînent, des intrigues secondaires se font et se défont, tandis que le mystère de Twin Peaks s'épaissit.



Pour toutes ces raisons, on aura compris que le sentiment post-visionnage est très difficile à décrire, tout autant d'ailleurs que d'essayer de retracer la trame sans trop en révéler. Elle est trop complexe pour cela, mais elle n'en est pas pour cela déconstruite, au contraire : elle est précise, presque chirurgicale, mais recèle dans chaque épisode son lot d'événements imprévisibles, rendant le visionnage extrêmement anxiogène... Ses personnages, eux aussi, subissent des évolutions surprenantes tout au long des 30 épisodes, sans que jamais cela ne se révèle contradictoire. Les assassins et les innocents ne sont pas forcément ceux que l'on croit, et les rôles s'inversent perpétuellement, aussi ne peut-on réellement se fier à personne, car le mal rôde partout. D'ailleurs, n'est-ce pas le mal, le véritable personnage central de la série, celui qui dicte aux personnages leurs actions les plus infâmes et les plus noires ?



La série se termine d'ailleurs sur une telle note, qu'on ne sait réellement pas à quoi s'en tenir. Au passage, je précise que cela faisait très longtemps que je n'avais pas été autant impressionnée par un cliffhanger, ni d'ailleurs autant glacée... Après vingt-cinq ans, David Lynch s'est remis à la réalisation d'une 3e saison - toujours avec le même casting divin - qui sera diffusée aux Etats-Unis en avril 2017... La seconde saison s'étant conclue en laissant la porte largement ouverte à une suite, on patiente et on espère - dans une certaine angoisse - le retour des insondables et noires intrigues de Twin Peaks...


Teaser de la saison 3 :

04 octobre 2016

Les Souliers rouges : conte musical de Marc Lavoine et Fabrice Aboulker


Conte musical, écrit par Marc Lavoine et Fabrice Aboulker, librement inspiré du conte d'Andersen "Les chaussons rouges", et interprété par Marc Lavoine (le compositeur), Coeur de pirate (La danseuse étoile), Arthur H. (le chorégraphe).

Pas de très long article cette fois, mais un simple partage de coup de coeur en musique. En lisant le magazine "L'Obs" il y a quelques semaines, je découvre de manière très fortuite la sortie imminente d'un album, ou plutôt d'un conte musical, composé par Marc Lavoine et son compère de longue date, Fabrice Aboulker (auteur, entre autres des Yeux Revolver). Ce cd de 15 titres, raconte l'histoire d'une jeune artiste rêvant de gloire, ne vivant que de danse. Elle rencontre un chorégraphe tourmenté, interprété par Arthur H., qui lui propose d'interpréter un ballet maudit, "Les Souliers Rouges", qu'il cherche à monter depuis des années. Elle accepte, au prix d'un sacrifice qu'elle sait d'ores et déjà immense. Lorsqu'elle tombe amoureuse d'un compositeur jaloux, campé par Marc Lavoine, elle sera face à un choix impossible : l'amour de l'art ou l'amour tout court...

Alors évidemment, en écoutant l'album et en découvrant la trame, on ne peut décidément penser qu'au film mythique d'Emeric Pressburger et de Michael Powell de 1948, "The Red Shoes", ce que les créateurs du conte musical se gardent bien de mentionner, se contentant de parler de leur source d'inspiration première, c'est-à-dire, du conte original d'Andersen. Or, je pense qu'il n'y a absolument rien de gênant à ce que cette oeuvre-ci s'inspire tant du film, je trouve au contraire qu'ils sont merveilleusement complémentaires... La trame du conte musical est tout à fait identique à celle du film, que je rappelle brièvement : Vickie Page, humble jeune danseuse mais diablement déterminée, rêve de danser dans la compagnie du directeur de ballet, Boris Lermontov, homme tourmenté et tyrannique, dont elle devient peu à peu la muse. Lorsqu'elle tombe amoureuse du compositeur du ballet "Les Chaussons rouges" et qu'ils quittent la compagnie pour se marier, Lermontov ressasse sa rage, avant d'essayer désespérément de la récupérer dès que le mari a le dos tourné... Vickie se retrouve en otage d'une situation intenable, d'un abominable chantage affectif : d'un côté le mari jaloux qui ne supporte pas de voir sa femme danser pour Lermontov, et de l'autre le directeur de ballet possessif qui ne tolère aucun partage. La malédiction du ballet est en marche...



Vraiment très peu de différences donc entre l'histoire scénarisée par Emeric Pressburger et le livret du conte musical. Il s'agit des mêmes sacrifices, des mêmes tiraillements, des mêmes chantages, autour de ce personnage déterminé mais fragile, qu'interprète magnifiquement Coeur de pirate. La musique est tantôt sobre, tantôt tragique, et les paroles, même si elles ne sont pas parfaites car parfois un peu maladroites, sont pourtant toujours très efficaces et parviennent à transmettre en peu de mots de merveilleuses émotions, grâce à des interprétations à fleur de peau. Marc Lavoine et Arthur H prêtent magnifiquement leurs timbres graves à leur personnage respectif, le premier plutôt dans un registre de romantisme passionné, l'autre dans celui d'une mélancolie tragique, qui sait qu'il entraîne sa muse vers un abîme. Ne lui dit-il pas d'ailleurs, d'une voix sombre, dans le splendide morceau "Rêve d'une vie", qui me paraît le plus abouti de l'album :

"Viens danser dans ma nuit ; Les souliers rouges à tes pieds, endormis ; Offre-toi au dieu de la danse : Comme un cadeau immense." 

Il est en cela un digne héritier du personnage glacial interprété à l'origine par Anton Walbrook, quoiqu'en renforçant son côté damné, puisqu'il semble corrompre tout ce qu'il approche et tout ce qu'il touche... mais le diable n'est sans doute pas loin dans ce conte musical absolument splendide, qui oscille entre récit fantastique, et fable romantique.










30 septembre 2016

Béla Lugosi : de l'icône à la légende

Cela fait des semaines, voire des mois que je songe à écrire un article sur Béla Lugosi, l'acteur qui incarna Dracula dans le film de Tod Browning en 1931... Cette fois, c'est décidé, voici un petit article retraçant le parcours de cet acteur fascinant, principal responsable de l'intérêt soudain que je porte au personnage de Stoker ! Son charisme indéniable, jusqu'à ce regard d'un bleu perçant, cette expression de dignité amusée, de mépris distant, de supériorité sublime, ont réellement fait du personnage ce qu'il est aujourd'hui dans l'inconscient collectif. Pour beaucoup, Dracula restera ce gentleman à la déférence glaciale, revêtu d'un habit de soirée, d'une longue cape, les cheveux tirés en arrière, avec sur les traits ce sourire énigmatique et dans les manières cette grâce d'un autre âge... L'acteur a été malheureusement aussi victime de son personnage, qui lui apporta le meilleur autant que le pire dans sa vie d'acteur... Au-delà des légendes assez improbables qui circulent sur son compte, malgré que quelques-uns soient tout à fait véridiques (il est arrivé quelques fois dans un cercueil aux avant-premières de Dracula à la demande de la production, et il s'est fait effectivement inhumé dans l'un de ses costumes de scène), Lugosi a eu une vie et un tempérament tout à fait dignes d'un personnage de roman... L'acteur fascine donc autant que le personnage auquel il demeure irrémédiablement lié.


Béla Ferenc Deszö Blaskò est né à Lugos, située en bordure de la Transylvannie, le 20 octobre 1882, dans une famille de quatre enfants dont il est le cadet. Il quitte l'école assez jeune pour se consacrer à la scène, où il interprétera de nombreux grands rôles du répertoire shakespearien, notamment au sein du théâtre national de Budapest. Lorsqu'éclate la première guerre mondiale, il est enrôlé dans l'infanterie comme simple soldat, jusqu'à être promu au grade de capitaine à la fin du conflit, après avoir subi de très sévères blessures sur le front russe. Au retour de la guerre, et en raison de ses activités politiques durant la révolution hongroise de 1919, Béla se voit contraint de quitter son pays pour échapper à la prison.

Avant d'être Dracula, Lugosi a interprété...
Jésus sur les scènes hongroises...

Il passe quelques temps en Allemagne, où il tournera quelques films sous le nom d'Arisztid Olt, avant de partir pour les Etats-Unis en 1920. Il intègre là-bas une troupe d'immigrés hongrois, avec laquelle il part régulièrement en tournée avant de se fixer à New-York, où on lui proposera en 1922 de jouer sa première pièce en anglais. Jusqu'ici, le comédien n'avait interprété que des rôles en hongrois, et il maîtrise d'ailleurs si peu la langue qu'il apprend son premier rôle entièrement en phonétique... Il enchaînera ensuite plusieurs pièces à Broadway jusqu'en 1926, en alternance avec les tournages de quelques films muets comme The Midnight Girl.

Dans The Midnight Girl, l'acteur campe un directeur de théâtre plutôt mal intentionné,
mais diablement charismatique 

L'année 1927, à l'âge de de quarante-cinq ans, l'acteur, qui a pris le nom de Lugosi en hommage à sa ville natale, va connaître un immense tournant dans sa carrière. C'est cette année-là qu'on lui propose pour la première fois de jouer le rôle du comte Dracula au théâtre. Il enchaînera des centaines de représentations de cette pièce à la renommée grandissante, dont on parle jusqu'à Hollywood... Son magnétisme écrasant, son allure aristocratique, jusqu'à ses propres origines, tout le destinait à ce rôle, semble-t-il, taillé sur-mesure.

A Broadway, Lugosi campe Dracula pour la première fois en 1927,
ici aux côtés de son compère Edward von Sloane, interprète de
Van Helsing sur scène, mais aussi dans le film de Tod Browning.

Lorsque Tod Browning, des studios Universal, se met à la recherche du rôle-titre pour réaliser la première réelle adaptation du Dracula de Stoker, on comprend aisément qu'il se soit intéressé à Lugosi. Le film connaîtra le succès que l'on sait, et Lugosi passera au véritable statut d'icône. L'acteur racontera souvent en plaisantant, qu'il recevait plus de courrier de fans à Universal que Clark Gable...


Magnétique et inquiétant Dracula...

Seulement, il y a un revers à la médaille : ce qu'il appela plus tard "Dracula's curse". A partir de 1931, son nom est associé irrémédiablement à celui du rôle, et il se retrouve alors catégorisé dans des films de genre. Très peu de réalisateurs s'oseront d'ailleurs à lui confier des personnages dans d'autres registres. Son très fort accent hongrois, qu'il est incapable de perdre, ne lui rend d'ailleurs pas service. Il ne jouera quasiment plus désormais que des assassins, des psychopathes, des monstres et des savants fous, mais Lugosi, malgré sa frustration, demeure envers et contre-tout, professionnel jusqu'au bout des doigts, même lorsqu'on lui fera jouer d'innommables navets. Dans l'impressionnant volume de films tournés, qu'il alterne avec un peu de théâtre (dont le rôle de Dracula, qu'il reprend en tournée dans les années quarante), quelques réalisations sortiront néanmoins du lot, notamment celles où il partage l'affiche avec l'autre icône du film d'horreur de la Universal, Boris Karloff. Les deux hommes s'accordent à merveille à l'écran, et beaucoup de films sympathiques sortiront de cette précieuse collaboration. On pensera notamment aux magnifiques "The Black Cat" (1934) ou "The Raven" (1935), tous deux inspirés de l'univers de Poe. Seul, Lugosi, tournera aussi "White Zombie" en 1932, film quasiment expressionniste et extrêmement oppressant, qui est devenu un classique du genre.

En médecin génial et mégalo dans The Raven (1935)...

...en scientifique vengeur face à un Boris Karloff psychopathe dans "The Black Cat"...

... et en meneur de zombies, en 1932, dans "The White Zombie"

En dehors des plateaux, malgré cinq mariages dont certains furent assez houleux, Lugosi se révèle être un homme charmant, quoique quelque peu fantasque (mais quel acteur ne l'est pas...) totalement à l'opposé des rôles qu'on a l'habitude de lui confier. En dépit de ses revers cinématographiques, il demeure bizarrement très attaché au personnage qui l'a fait connaître : il conserve une grande collection de capes et de costumes du comte, et s'amuse avec son fils à "jouer à Dracula" pendant des heures... Cette gestuelle, devenue mythique, fut d'ailleurs la directe source d'inspiration des studios Disney, lorsqu'ils réalisent en 1940 l'animation d'Une nuit sur le mont chauve pour Fantasia.

Le démon tapi dans la montagne, déployant ses ailes menaçantes durant la nuit
de Walpurgis, a été inspiré par la gestuelle de Lugosi

Mais Lugosi n'est pas totalement exempt de certains démons personnels. Ses anciennes blessures de guerre le feront souffrir toute sa vie, se faisant prescrire à tours de bras des injections de morphine et de méthadone dont il finira par devenir dépendant. Il se défera de cette addiction à la fin de sa vie, alors qu'il s'apprêtait à reprendre le chemin des studios aux côtés du réalisateur mythique mais très controversé, Ed Wood. Pratiquement ruiné, Lugosi meurt en 1956 d'une crise cardiaque, à l'âge de 73 ans.

Dans "The Invisble Ray"(1936)

S'engager dans la filmographie de Béla Lugosi, c'est pénétrer dans le monde de l'étrange, passant du chef d'oeuvre à des délires de série Z... On en ressort tantôt éberlué, tantôt surpris, mais jamais complètement indifférent. Dans la moindre de ses interprétations, même les plus étonnantes et les plus décalées, Lugosi reste presque cohérent, délicieusement sérieux, investi en quelque sorte par la pesanteur d'un rôle et d'un personnage à l'aura éternelle, qui fut tout autant une bénédiction qu'une malédiction.


"I have never met a vampire personally, but I don't know what might happen tomorrow"



28 septembre 2016

Le Bal des Vampires : le film et la comédie musicale

 

Film de Roman Polanski, de 1967 "The fearless vampire killers"

Avec Jack MacGowran (prof. Abronsius), Roman Polanski (Alfred), Sharon Tate (Sarah), Ferdy Mayne (le comte Von Krolock / le narrateur), Iain Quarrier (Herbert von Krolock), Alfie Bass (Shagal)...

Mais c'est aussi :

Une comédie musicale originale en langue allemande "Tanz der Vampire", de Jim Steinman (musique) et Michael Kunze (livret), créée en 1997 et mise en scène par Roman Polanski.

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Résumé

Le professeur Abronsisus et son jeune assistant Alfred arrivent en Transylvanie dans l'espoir de prouver l'existence des vampires, ou voire mieux, d'en débusquer... Fraîchement installés dans l'auberge du rustre Shagal, Alfred tombe éperdument amoureux de sa fille, Sarah. Celle-ci est cependant convoitée par le comte Von Krolock que la jeune femme s'empresse de suivre jusqu'à son château, où aura bientôt lieu le traditionnel bal des vampires...

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J'ai patienté et réfléchi un long moment avant de visionner le fameux film de Polanski, The Fearless vampires killers, traduit en français par Le Bal des Vampires... Il s'agit pourtant d'un classique, d'un incontournable, presque d'une légende... Pourquoi avoir tant tardé ? Pour la simple (et bonne ?) raison qu'à l'âge de six ans, je suis tombée sur des photos du film dans une encyclopédie du cinéma, et que j'avais été terrorisée par l'allure du comte von Krolock... Les terreurs d'enfance étant ce qu'elles sont - et je conviens qu'ici, je les ai poussées quelque peu à l'extrême - j'ai toujours relégué ce film au plus bas de ma longue liste de films à voir. Suite à mes récents égarements littéraires et cinématographiques au coeur des insondables Carpathes, j'ai donc pris courageusement le taureau par les cornes, bien décidée à visionner ce classique du cinéma. Alors évidemment, on reléguera aussi au plus profond de sa mémoire tout ce que l'on sait sur Polanski, mais aussi les circonstances abominables de la mort de Sharon Tate, l'épouse du cinéaste, survenue en 1968, qui confère à cette oeuvre une aura quelque peu chargée...

Roman Polanski (Alfred) et Jack MacGowran (Abronsius)

Bref. Pour en venir au film, mon sentiment à l'issue du visionnage, en ayant soigneusement mis tout élément subjectif de côté, est finalement assez mitigé. Alors certes, on ne peut vraiment pas nier qu'il s'agit là d'une excellente parodie du film de vampires, tel que pouvait en produire les studios de la Hammer à l'époque, et c'est tout à fait dans cet esprit que je l'ai considéré. J'ai été sincèrement amusée par le personnage du professeur Abronsius, sorte de Van Helsing à bon marché, savant illuminé, complètement dépassé par les événements, et par le personnage d'Herbert von Krolock, le fils du comte, jeune homme sensible et romantique (et vampire, précisons-le), qui se prend d'une grande affection pour Alfred, campé par un Polanski délicieusement timide et maladroit... Malgré tout, je suis restée sur ma faim - sans faire de mauvais jeux de mots - tout en ressentant malgré tout une irrépressible sensation de malaise et d'oppression, qui est le propre de beaucoup de films tournés par Polanski. Sont-ce ces grands espaces enneigés, ces larges instants de plans silencieux, ces personnages aux caractères troubles et demeurant extrêmement inquiétants pour une comédie ? Je ne saurais le dire, sans doute s'agit-il de tout cela à la fois... Il est certain que ce film est un délicieux ovni, une oeuvre qui ne saurait être oubliée si facilement, et qu'elle mérite à ce titre d'être classée parmi les incontournables du cinéma.

La mythique scène du bain - Sharon Tate (Sarah) et Ferdy Mayne (Krolock)

Dans la foulée, j'ai donc enchaînée avec la comédie musicale qu'a mis en scène Polanski, sur une musique de Jim Steinman et un livret de Michael Kunze, et écrite à l'origine en allemand, même si celle-ci a été traduite dans de nombreuses langues (anglais, français, néerlandais, russe, hongrois,...), c'est bien en Allemagne que celle-ci a trouvé un public extrêmement attaché et fidèle depuis sa création en 1997. Il faut néanmoins reconnaître que cette version musicale est assez éloignée du matériau de base, car même si elle suit la trame du film de Polanski, on en est tout de même loin sur la forme. L'histoire demeure inchangée, et malgré quelques francs traits d'humour plutôt potaches, le registre est nettement moins fin et le sentiment d'asphyxie palpable dans l'oeuvre de Polanski passe complètement à la trappe. La musique quant à elle, même si elle sent parfois un peu le réchauffé, est véritablement très agréable à écouter, pour la simple et bonne raison que les deux airs principaux de la comédie musicale sont issus de chansons connues, écrits dans les années quatre-vingts et quatre-vingts-dix par Jim Steinman. On y reconnaît donc de nombreuses reprises de "Total Eclipse of the heart", écrite à l'origine pour Bonnie Tyler (Totale Finsternis), ou encore de "Original Sin", qui a été interprétée par Taylor Dayne et Meat Loaf (Gott ist tot), Ces deux musiques sont répétées régulièrement, quoiqu'en variant l'orchestration, tantôt rock ou classique, sans que jamais cela ne soit gênant. Ce sont deux thèmes très agréables, très forts aussi, dont personnellement je ne me suis lassée à aucun moment. Du reste, les voix et les interprètes choisis sont toujours sublimes, et rendent merveilleusement justice à cette musique entêtante. Du côté de la mise en scène, il est assez clair que l'aspect général des décors, des costumes, lorgnent franchement sur le Fantôme de l'Opéra de Webber, et ce jusque dans les personnages : Sarah l'ingénue, victime très consentante, qui n'a pas vraiment envie d'être sauvée, et de l'autre côté le comte Von Krolock, magnifique et grandiloquent, hautain et méprisant, sorte de mélange assez heureux du personnage de Gaston Leroux et de celui créé par Bram Stoker. Bref, autant dire que sans être très nouvelle, cette comédie musicale a du moins tout pour plaire... D'ailleurs, point de fin convenue ici : aux oubliettes le drame romantique, et bienvenue à une conclusion où les personnages les plus atroces ont leur mot à dire... Les vampires prédominent là où la science et l'amour échouent de manière assez lamentable. En cela, la fin de la comédie musicale ne s'éloigne pas d'un iota de celle du film, et c'est tant mieux.

"Tanzsaal" (La salle de bal) dans la production française de Mogador (2014-2015)


Jan Ammann dans la production allemande de 2015

Me reste à venir au personnage qui m'a définitivement séduite dans cette comédie musicale, qui comme on s'en serait douté, n'est autre que le comte Von Krolock, interprété dans sa première version par le merveilleux et regretté Steve Barton (qui fut le premier interprète de Raoul de Chagny à la création du Fantôme).

Steve Barton, le Krolock original de la version allemande

Comme je l'ai mentionné plus haut, Von Krolock a la grâce féline et hautaine d'un Dracula, les entrées dramatiques d'un Erik, l'aura délicieusement noire d'un Dom Juan... Il inquiète, et fascine avec la même aisance. Il est devenu un ressort principal de l'histoire, alors que Polanski dans son film ne lui réserve qu'un rôle secondaire. Ce qui était parfaitement justifié, au vu du contexte parodique plutôt glaçant d'origine. En versant dans le dramatique, le personnage du vampire plein de dédain, mais charmant quand il le faut, n'en devient que plus essentiel. Mais que l'on ne s'y trompe pas : Von Krolock n'est pas un romantique et le Bal des Vampires, n'est pas une histoire d'amour... Il a très peu de remises en question, mais il n'en est pas obligatoirement monocorde. La chanson "Die Unstillbare Gier" (La soif insatiable) en est une belle preuve. Sa solitude, sans doute, lui pèse, mais ses regrets passent vite. Il se détourne bien vite de son repentir pour se précipiter dans ses habituels travers. Encore que lesdits travers sont inhérents à sa nature, et que Sarah est toute prête à les lui pardonner...

Drew Sarich


Dans les interprètes les plus fameux, on trouve bien entendu Steve Barton, qui a réellement donné le ton en interprétant ce personnage avec une perpétuelle attitude de mépris. Mais depuis 1997, il y a eu de nombreux autres, dont on peut apprécier les variétés de jeu grâce à de larges extraits sur youtube, parmi lesquels on trouve Drew Sarich (qui fut un excellent fantôme dans Love never dies dans sa version allemande), ou encore Jan Ammann. Mon interprète de prédilection demeure néanmoins le Von Krolock de la version française jouée à Mogador il y a deux ans, Stéphane Métro : à la fois capable d'extraordinaires prouesses vocales, et de nuances de jeu absolument exceptionnelles, qui font littéralement frissonner d'émotion. On regrettera cependant les quelques maladresses de la traduction française...

Stéphane Métro, un von Krolock délicieusement dramatique

Si l'on est adepte de comédies musicales, le visionnage de Tanz der Vampire se révèle absolument obligatoire. En cherchant un peu, on trouve des versions intégrales sur youtube (je ne peux que conseiller la version avec Steve Barton, ainsi que celle avec Drew Sarich. Une version filmée professionnelle est également visible, avec Kevin Tarte). On peut voir aussi quelques extraits de la version française, dont je ne résiste pas à poster l'un des moments les plus emblématiques :




Et l'une des plus merveilleuses interprétations de "Gott ist tot", par Steve Barton :


 

Trailer (malgré l'intitulé, les images correspondent à la production française) :

14 septembre 2016

La Passe-Miroir : "Les fiancés de l'hiver" et "Les disparus du Clairdelune", de Christelle Dabos



Ophélie vit à Anima, une "arche" pacifique dans lequel tous les habitants ont le pouvoir de donner vie aux objets, ou de les "lire", c'est-à-dire, de deviner leur histoire par le simple toucher. Liseuse habile, mais également passe-miroir, la jeune femme timide, effacée, maladroite, est pourtant contrainte à un mariage diplomatique avec un habitant du Pôle. Son futur époux, Thorn, homme rigide, glacial, est le surintendant de la Citacielle, la forteresse volante où se tient la cour du Seigneur Farouk. C'est dans ce monde impitoyable, où l'intrigue et l'assassinat tiennent lieu de passe-temps, qu'Ophélie va devoir trouver sa place... 

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Quel énorme coup de coeur que cette saga, découverte grâce à Lorinda, et à de maintes reprises conseillée par des lecteurs au goût très sûr ! Je crois que très honnêtement, cela faisait très longtemps, plusieurs années même, que je n'avais été aussi passionnée par une lecture, et impatiente aussi de la poursuivre. Christelle Dabos, toute jeune auteure dont il s'agit de la première oeuvre, a réussi à créer un univers d'une richesse incroyable, plaisant et nouveau, au confluent de la fantasy et de la littérature classique. L'ambiance n'est peut-être pas sans rappeler les meilleures pages de Philip Pullman ou de J.K. Rowling, mais qu'on ne s'y trompe pas : l'univers de La Passe-Miroir est entièrement original, complètement neuf, et le style terriblement addictif ! Pour preuve, ces deux livres de près de six cents pages ont été avalés en trois jours... ! 

Est-ce de la littérature jeunesse ? Sans doute, puisqu'il semble y être classé, mais je trouve que cette série va bien au-delà de cette classification dans laquelle on a tendance à trouver beaucoup trop de romans américains au style dégoulinant de bons sentiments, qui finissent par tous se ressembler, à force de faire un usage immodéré de vampires et de loups-garous. La Passe-miroir est bien loin de tout cela, et c'est peu dire...

L'ambiance, le cadre, le monde dans lequel évolue les personnages est à la fois attachant et extrêmement énigmatique. Ce monde répond à ses lois, ses règles propres : le monde tel qu'il existait et que nous connaissons, a été scindé en "arches", des morceaux de la Terre originelle, qui sont régis par des Esprits de famille, patriarches fondateurs, sortes de demi-dieux immortels et tout-puissants, dont on ne sait presque rien. Sur Anima, la vie semble s'écouler paisiblement dans un système matriarcal, où les habitants semblent relativement libres de leurs faits et gestes. Du moins jusqu'à un certain point, puisque Ophélie, l'héroïne de cette série, gardienne d'un petit musée dédié aux objets de l'ancien monde sur Anima, se voit contrainte, après avoir refusé deux demandes en mariage de membres de son arche, à accepter des fiançailles avec un habitant du Pôle, une arche hostile et glaciale, que l'héroïne devra rejoindre contre son gré. La jeune fille maladroite, effacée, se retrouve fiancée à un homme qu'elle n'a jamais vu, et qui dès la première rencontre, lui inspire une crainte bel et bien fondée. On compte en effet ne pas lui faire épouser n'importe qui, puisque Thorn, cet homme au visage barré de cicatrices, rigide, antipathique, est le surintendant de la Cour de son monde. Un être aussi craint que détesté, qui ne semble guère plus ravi que la jeune femme de cette union...

Au fil des pages de ces deux tomes, l'histoire se développe magnifiquement, laissant la place à une intrigue retorse, dans laquelle on ne compte plus les complots ou les assassinats... Le fonctionnement des arches et la toute-puissance des Esprits de famille se révèlent également à l'issue du second tome plus énigmatique que jamais... Le personnage d'Ophélie, jeté littéralement en pâture dans un monde terrifiant, timoré et maladroit à l'ouverture du récit, se révèle au final d'une force et d'une résolution admirables. Evidemment, comment ne pas évoquer Thorn, le personnage-phare du récit, d'un abord détestable, dur et intraitable, qui déteste visiblement l'idée même du mariage avec la pâle animiste, et dont on voit progressivement se fissurer l'enveloppe de glace... Le personnage est complexe à souhait, délicieusement insaisissable et odieux, misogyne et taciturne... Une véritable incarnation byronnienne dans laquelle se mêle avec bonheur quelques traits de caractère à la Javert ! Un mélange jubilatoire, s'il en est, puisque le personnage, sous des dehors impassibles et froids, se révèle être un merveilleux condensé de frustrations et de passions réprimées...

Les personnages secondaires sont brossés magnifiquement, qu'ils soient attachants ou terrifiants, et l'univers entier de La Passe-Miroir semble prendre vie de manière presque surnaturelle dans l'esprit du lecteur ! Une très belle et passionnante découverte que cette série, dont attend au total quatre tomes, dont le troisième semble prévu pour le courant de l'année 2017. D'ici là, on patientera difficilement... en relisant les deux premiers volumes !

A lire et à relire !

Site officiel de La Passe-Miroir


19 août 2016

Count Dracula (BBC 1977)

Count Dracula, minisérie de 2 épisodes de 1h15 de Philip Saville (1977)
D'après le roman de Bram Stoker.

Avec Louis Jourdan (Dracula), Frank Finlay (Abraham Van Helsing), Bosco Hogan (Jonathan Harker), Susan Penhaligon (Lucy Westenra), Judi Bowker (Mina Westenra), Mark Burns (Dr Seward), Jack Shepherd (Renfield)...

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Au cours de mes pérégrinations transylvaines de ces derniers mois, j'ai eu l'occasion - et la curiosité - de visionner un certain nombre d'adaptations du roman emblématique de Bram Stoker. Qu'on se le dise : la plupart sont loin d'être réussies, pour ne pas dire qu'elles frôlent bien souvent la farce de mauvais goût. Le registre du film de vampires se prête malheureusement plutôt bien à la réalisation de nanars purs jus... Il existe cependant des adaptations assez honnêtes, comme celle de 1979, avec Frank Langella et Laurence Olivier (conseillé par Gabriel), follement romantique et échevelée, mais malgré tout assez éloignée du roman, puisqu'il s'agit plus d'une adaptation de la pièce d'Hamilton Deane, écrite dans les années vingt, que de l'oeuvre originale. Ensuite, on ne peut pas passer outre la version réalisée par Coppola, avec Gary Oldman et Winona Ryder, qui malgré son appelation de "Bram Stoker's Dracula", est tout de même très éloignée du roman, puisqu'elle choisit de présenter le personnage comme un amant malheureux, qui traîne sa mélancolie et sa haine pour la religion au fil de siècles inchangés...Ces deux adaptations, toutes marquantes qu'elles soient, ont un désastreux point commun : Dracula y est présenté comme un personnage romantique, presque byronien, où la trame de fond demeure une histoire d'amour passionnée, empêchée, contrariée. Et disons-le, même si cela fait très joli sur pellicule, et que cela fasse volontiers fondre tous les coeurs de midinettes, ce n'est tout simplement pas le roman de Stoker. Dracula, que l'on voit finalement très peu dans le récit original, est un vampire, un monstre. Et à ce titre, il n'a pas de remords, pas de conscience, pas d'âme, et certainement plus de sentiments qui puissent le rattacher d'une quelconque manière à son ancienne part d'humanité. Il se nourrit, il prend, il tue. Il agit par nécessité, par besoin. Il peut être personnage raffiné, charmant, troublant, mais ne l'est-il pas dans le seul but d'assouvir une soif qui relève d'un instinct de survie purement animal ? 
Cet aspect m'avait semblé très bien exploité, malgré d'incontournables défauts, dans l'adaptation de 1931 de Ted Browning (pour l'article, c'est par ici), où le Dracula de Béla Lugosi demeure globalement un monstre à la fascinante froideur, mais un monstre tout de même...

Béla Lugosi : la quintessence de la fascination délétère

Même si je pensais qu'aucune autre incarnation de Dracula ne viendrait concurrencer celle de Béla Lugosi dans mon panthéon, j'ai du sérieusement revoir mon jugement après avoir découvert tout à fait par hasard la version produite par la BBC en 1977 et réalisée par Philip Saville. Après avoir lu plusieurs avis sur la toile sur cette fameuse adaptation télévisée, j'avais pu me rendre compte qu'elle paraissait être très fidèle au matériau de base. Et elle l'est ! C'est l'une des rares versions que j'ai pu voir qui n'ait pas passé l'histoire à la moulinette, et qui est parvenu à retranscrire l'ambiance et l'essence même de son personnage central sans tomber dans de lamentables travers. A l'image de l'adaptation de 1931, qui n'aura décidément jamais d'équivalent esthétique, elle est visuellement très sobre, mais très sombre aussi : la faute à la qualité vidéo de l'époque des productions de la BBC, pas toujours très regardantes sur l'éclairage... Mais disons qu'ici, cela n'est guère gênant. Au contraire, cela lui confère même un style tout à fait asphyxiant qui n'est pas complètement étranger à l'efficacité narrative de cette minisérie. La réalisation est lugubre, inquiétante, joue avec les ombres et le brouillard. Tout n'y est que bruine et poussière, tout n'y est que grincements, craquements, hurlements de bêtes. On suffoquerait presque au même titre que le pauvre Jonathan Harker... Ajoutons à cela  que ce téléfilm en deux parties bénéficie de quelques extérieurs intéressants, puisqu'il a été tourné pour une grande partie dans la véritable ville de Whitby, qui sert de théâtre à l'arrivée dramatique du Déméter, la goélette en perdition qui amène le comte Dracula en Angleterre, mais aussi de quelques plans nocturnes dans le cimetière mythique de Highgate.

Ombres, brume et poussière... 
La côte et le cimetière de Whitby, dans le Yorkshire, qui a servi d'inspiration et de cadre au roman de Bram Stoker
Les effets spéciaux - si on peut du moins leur donner ce nom - sont simplissimes, visuellement un peu dépassés, certes, mais moins grand-guignolesques que certains autres vus dans des adaptations plus récentes et surtout plus renommées. C'est en ce sens que cette adaptation de 1977 évoque à bien des égards celle de 1931, qui jouait sur la suggestion pour mieux contourner la redoutable censure du Code Hays, la rendant de ce fait diaboliquement efficace et intelligente. Il y a une sobriété, une dignité, une mesure,  dans cette adaptation de Philip Saville, qui lui a permis d'éviter les écueils, et de demeurer conforme à l'esprit de Stoker. Si elle se révèle fidèle , elle a néanmoins modifié quelques aspects de l'histoire originale, en transformant Mina et Lucy en deux soeurs, et non plus en deux amies d'enfance, rendant ainsi la disparition de l'une mille fois plus déchirante et cruelle à l'autre qu'elle ne l'était dans le roman. Le personnage d'Arthur Holmwood passe à la trappe, Lucy devenant ainsi la fiancée de Quincey Morris. Finalement, il ne s'agit là que d'altérations mineures (même si elles ont certaines implications inévitables sur la trame), par rapport à certains autres cataclysmes scénaristiques vus ailleurs...

Ensuite, cette adaptation ne serait sans doute rien sans ses acteurs tout à fait fameux. Les deux personnages féminins centraux sont extrêmement attachants, et les deux comédiennes, qui m'étaient pour ma part complètement inconnues, donnent à leur personnage une innocence et une fragilité  délicieusement victoriennes. Elles se positionnent comme deux véritables victimes, sans pour autant incarner des personnages monocordes.

Lucy, première victime du comte à Whitby

Lucy (Susan Penhaligon) est jeune femme joviale, espiègle, pleine d'énergie, tandis que sa cadette Mina (Judi Bowker) apparaît comme une véritable figure romantique. Avec son apparence juvénile, douce, fragile, elle offre un contraste saisissant avec le Dracula au charme sinistre de Louis Jourdan, sur lequel je reviendrai un peu plus loin. Celle-ci n'est pas loin de faire penser aux femmes-enfants chères à Gaston Leroux, victimes indissociables de bourreaux retors, pour lesquels elles nourrissent des sentiments assez contradictoires.


Mina, fragile et délicate créature, victime collatérale de la chasse au vampire orchestrée par Van Helsing...

On retrouve également Frank Finlay, grand figure du théâtre anglais, campant un Van Helsing bien plus sympathique que celui du roman, qui incarne dans cette adaptation une véritable figure paternelle pour Lucy, ensuite pour Mina. Il est un protecteur à part entière et non plus le scientifique désorganisé et fantasque qui apparaît à la lecture. Il est ici un honnête médecin, qui fait ce qu'il peut, avec des moyens désespérément humains, face aux déchaînements des pouvoirs et des agissements sans morale du vampire. S'il a recours à des moyens extrêmes, il le fait avec une telle empathie, qu'il demeure, envers et contre tous, sympathique aux yeux du spectateur. Ce qui était un rude pari à relever, au regard de l'aspect quelque peu caricatural, déplaisant et borné du personnage d'origine. Il y a une grandeur d'âme dans le Van Helsing de Frank Finlay que je n'ai jamais retrouvé ailleurs que dans celui de Laurence Olivier (Dracula - 1979) qui avait cette même force de caractère et ce même altruisme.

Frank Finlay, un Van Helsing virulent protecteur de Lucy et de Mina

J'en viens ensuite à Louis Jourdan, le plus anglophone des acteurs français, qui prête ici son élégance et son charme funeste, au personnage du comte. Comme je l'ai mentionné plus haut, je n'aurais pas cru possible que Béla Lugosi, au sommet de mon panthéon, puisse trouver un quelconque équivalent dans ce registre, et pourtant... Louis Jourdan donne à voir un comte Dracula aux manières charmantes et distinguées, d'une affabilité inquiétante. Le timbre de sa voix, sa démarche, son sourire, tout dans cette personnalité distinguée et polie se révèle infiniment sinistre, et à l'instar de Jonathan Harker, ici campé par Bosco Hogan, le malaise que l'on peut ressentir est immédiat. Le cadre y est sans doute pour beaucoup, mais la déférence glaciale de ses manières, son regard perçant, dur, implacable, toujours dissimulé par ce rictus amusé, expression sublimée de sa propre supériorité, se combinent de manière magistrale pour offrir une interprétation mesurée, où la condescendance ne s'exprime que par ce regard terrible qu'il pose sur la futilité et la vanité de l'existence humaine. 

Dracula (Louis Jourdan) : entre cynisme et déférence

Le personnage; comme on l'aura compris, se caractérise surtout par son cynisme accablant, par le détachement hautain et l'amusement visible qui en est le masque. Il n'y a donc pas de place ici pour les assertions du Van Helsing du roman, que j'ai trouvées relativement incohérentes à la lecture :  loin de l'inexpérience vantée par le fantasque professeur, Dracula est au contraire doté d'un esprit très aiguisé, expérimenté et probablement déréglé par le fait même de son existence éternelle.  



Ne nous y trompons pas : le Dracula interprété par Louis Jourdan n'est pourtant pas totalement et seulement le monstre que l'on croit. S'il charme Lucy, pour ensuite s'en prendre à Mina, il existe peu de scènes où l'on voit le comte à l'oeuvre avec sa première victime. Avec la seconde, il en va tout autrement. La carapace austère semble se fissurer pendant un court moment, et une tendresse inattendue apparaît, même si on sait le charme vénéneux à l'oeuvre. Son autorité toute-puissante n'a aucune virulence, elle est exigeante sans être impérieuse. L'unique scène qui l'oppose à Mina, au-delà de tout les artifices romantiques qu'on a pu lui conférer dans d'autres adaptations, est sans nul doute d'une séduction absolue, mais aussi d'un attrait foncièrement noir et toxique. Le personnage est donc loin d'être aussi rigide qu'on aurait pu l'imaginer.

"Do you know the meaning of the Kiss ? You are nourishment to me..."

Malgré quelques défauts propres aux réalisations télévisuelles de l'époque, cette adaptation demeurant peu connue se révèle donc aussi passionnante qu'elle est soignée, sobre, et divinement délétère !

A voir et à revoir !