07 décembre 2018

La musique, c'est du bruit qui pense...(2) : ma playlist de décembre

A défaut d'avoir le temps de rédiger un article conséquent sur quelques unes de mes dernières lectures, voici, en attendant mes hypothétiques prochains billets, la playlist qui m'accompagnera durant ce mois de décembre... Beaucoup de rock, comme souvent... et beaucoup de découvertes de toutes époques !

Rival Sons - Open my eyes



Roky Erickson & The Aliens - Night of the Vampire 

Cette chanson a une ambiance extraordinaire, à la fois hypnotique et terrifiante... Je ne me lasse pas de l'écouter...



Metallica - The Unforgiven



Omnimar - Out of my life

Les sonorités électro-pop du groupe russe Omnimar gagnent vraiment à être connues...



Queen - Who wants to live forever

Après la sortie récente du biopic Bohemian Rhapsody, il m'était impossible de résister à la magnificence et la tristesse insondable de ce morceau...



Muse - The Void (version acoustique)

Le dernier album de Muse réserve des perles extraordinaires, dont The Void, dans sa version acoustique, qui est une pure merveille...



La version électronique est par ici, à titre de comparaison 

Enjoy !

10 novembre 2018

The Woman in White (BBC 2018)

The Woman in White (BBC 2018) 

Minisérie de 6 épisodes, réalisée par Carl Tibbetts et scénarisé par Fiona Seres. 

D'après le roman de William Wilkie Collins, paru en 1860. 

Avec Jessie Buckley (Marian Halcombe), Ben Hardy (Walter Hartright), Olivia Vinall (Laura Fairlie/Anne Catherick), Dougray Scott (Sir Percival Glyde), Riccardo Scamarcio (Le comte Isidore Ottavio Baldassare Fosco), Charles Dance (Mr Failrlie),... 

***

Walter Hartright, jeune peinte désargenté, accepte de devenir le professeur d'art des deux pupilles de Mr Fairlie, vieil excentrique vivant sur les côtes sauvages du comté de Cumbria. Les deux soeurs dont il a la charge, Marian et Laura, sont aussi dissemblables qu'elles ne sont complices. Si l'entente avec Marian est immédiate, Walter est cependant troublé par la ressemblance de Laura avec une jeune femme échapée d'un asile, qu'il a croisée sur sa route quelques jours auparavant. Au fil des mois, le peintre tombe follement amoureux de Laura, mais il apprend que celle-ci a été promise par son père sur son lit de mort à Sir Percival Glyde... 

***

La Dame en Blanc est sans doute l'un des romans les plus populaires de l'oeuvre foisonnante de l'écrivain anglais William Wilkie Collins, paru sous la forme d'un feuilleton entre 1859 et 1860 dans le magazine de Charles Dickens All the Year Round, ensuite dans Harper's Weekly, avant d'être publié en roman. La Dame en Blanc s'inspire à plus d'un titre des récits gothiques d'Ann Radcliffe, Walpole, Maturin ou autres Lewis, eux mêmes nourris des romans épistolaires quelque peu plus anciens, parmi lesquels on retrouvera les incontournables Clarissa ou Pamela de Samuel Richardson. Ces derniers ont influencé de manière significative les écrivains victoriens les plus illustres, des Brontë à Dickens, en passant bien entendu par Wilkie Collins, Florence Warden ou encore Mary Elizabeth Braddon. On retrouve en effet dans la Dame en Blanc les ressorts principaux du genre (si on excepte la multitude de récits imbriqués, qui est à mon sens l'aspect le plus rédhibitoire de ces romans), à savoir une trame basée sur une blonde et évanescente héroïne aux prises avec un personnage masculin peu scrupuleux en voulant à sa vertu, à son héritage, à sa vie ou aux trois ensemble... Ces romans offriront donc un fort joli panel de crapules, allant du religieux détraqué au noble désargenté coureur de dots, en passant par le bandit italien recherché pour meurtre... Certains personnages gothiques les plus illustres accumulent même ces délicieux traits de caractère, le lecteur se retrouvant parfois confronté à un prêtre italien dévoyé, ancien comte déchu et assassin multirécidiviste ... (Si vous avez lu ou lisez un jour le très addictif L'Italien ou le Confessionnal des Pénitents noirs d'Ann Radcliffe, vous apprécierez ce charmant personnage, c'est certain :) ). Evidemment, tout cela ne serait rien sans un château lugubre, un manoir plongé dans la brume, un monastère muni de délicieuses catacombes ou un très sympathique asile d'aliénés, en bref, n'importe quel cloaque dans lequel l'héroïne finira immanquablement par faire un petit séjour histoire de s'y refaire une santé, donnant ainsi l'occasion à un preux chevalier de passage de l'en délivrer après moult péripéties. Ce dernier étant la plupart du temps totalement falot et transparent... Mais revenons-en à La Dame en Blanc, roman combinant les aspects les plus romanesques de ces inspirations littéraires, avec un degré d'intrigues nettement plus soigné que ses prédécesseurs. 

Olivia Vinall (Anne Catherick / Laura Fairlie)

La Dame en Blanc a été l'un des premiers Wilkie Collins qu'il m'ait été donné de lire, et mon roman préféré de l'auteur, sans doute parce qu'il est construit avec beaucoup de finesse et que le récit est particulièrement addictif. Une fois commencé, vous ne le lâcherez pas, c'est certain. L'intrigue vous tiendra en haleine pendant des heures, sans compter l'aspect très en demie-teinte des antagonistes  masculins, Sir Percival Glyde et le Comte Fosco (interprétés dans l'adaptation de la BBC par Dougray Scott et Riccardo Scarmacio), qui plairont aux amateurs d'anti-héros byroniens. Si les Gothiques donnaient plutôt à voir aux lecteurs des personnages monocordes, Wilkie Collins a, dans toute son oeuvre, repris leurs codes en prenant soin de les nuancer de façon très heureuse. Un personnage noir ne peut décidément pas l'être en permanence, ni de manière si violente, sans avoir un schéma narratif puissant qui puisse le rendre accessible ou du moins, compréhensible. Celui-ci, malgré ses actions mauvaises, aura toujours des failles, des faiblesses, des manquements, qui parviendront à le rendre cohérent. Les Gothiques pèchent clairement par l'aspect très hermétique de leurs antagonistes, qui vivent et agissent dans l'excès. Si les personnages de Wilkie Collins se nourrissent de ces paroxysmes, il les atténue volontiers en mettant en exergue leurs déficiences. Et c'est ce qui fait bien entendu tout leur intérêt.

Les vilains jojos prennent la pose : Le comte Fosco (Riccardo Scarmacio)
et Sir Percival Glyde (Dougray Scott)

Les personnages féminins ne sont également pas en reste, car Marian Halcombe (campée dans l'adaptation par Jessie Buckley), la demi-soeur de Laura (Olivia Vinall), jouant le rôle de la frêle et innocente brebis jetée en pâture à un horrible moustachu, est un caractère magnifiquement brossé de femme forte, intelligente, et impétueuse qui revendique fièrement sa liberté et son célibat, quitte à heurter quelque peu son entourage. Elle porte des pantalons, monte à cheval comme un homme, parle fort, et envoie valser joyeusement les codes de son époque. Cet aspect est sans doute un tant soit peu rehaussé dans cette adaptation de la BBC par rapport au roman, où le personnage reste néanmoins très en avance sur son temps. C'est évidemment cet aspect qui à la fois rebute les hommes qui la côtoient, mais suscite l'intérêt du Comte Fosco. 

Jessie Buckley : magnifique Marian Halcombe

Dans l'oeuvre de Wilkie Collins, ce dernier est un homme obèse, friand de pâtisseries et de bons mots, parfait gentleman, qui semble relativement inoffensif, et qui même tempère les humeurs orageuses de son ami Glyde, l'époux exigeant et manipulateur de Laura, qui se pose comme le parfait salaud de ce roman retors. Sans trop en révéler sur la trame, Glyde n'est en réalité que le pantin de Fosco, qui tire dans l'ombre les ficelles d'un abominable complot visant à s'approprier la fortune de Laura. Si Percival Glyde à la lecture apparaît vite comme assez détestable, la mini-série est parvenue à lui donner quelques scrupules, et un peu de profondeur. La prestation de Dougray Scott, (méconnaissable sous cette affreuse moustache qui m'a beaucoup choquée, vous l'aurez compris :p ), n'y est sans doute pas étrangère, le rendant sous doute un peu moins "bête et méchant"... Il n'en demeure pas moins très inquiétant, car il est le premier personnage à se présenter clairement comme une menace pour Laura et Walter Hartright, campé par Ben Hardy. Ce dernier, moucheron que Glyde écrase de son arrogance, demeure, malgré sa bonté d'âme, un personnage assez insipide... C'est le plus grand défaut de ces personnages romantiques, trop gentils, trop lisses, trop parfaits, qui ne feront jamais le poids face au magnétisme de leurs antagonistes dans l'esprit du lecteur (voyez Raoul de Chagny dans le Fantôme de l'Opéra, par exemple). Quoiqu'ils en viennent toujours à bout, malgré tout, après maintes difficultés, car la justice et le bon droit finissent toujours par triompher... :) 

Walter Hartright (Ben Hardy)
Dans le cas présent, l'obstacle réel, au-delà de Glyde, est bien entendu Fosco, ce comte italien au passé nébuleux, qui semble ravi d'avoir face à lui non pas une Laura ni un Walter effacés, mais une Marian Halcombe passionnée et revendicatrice, qui lui tient merveilleusement tête, et qui parvient à mettre en échec ses manoeuvres. Il s'en amuse même dans les premiers temps... Dans le roman, Fosco, tout comme dans la présente version, qui soyons honnêtes, est nettement plus troublant que le personnage visualisé à la lecture, tombe même éperdument amoureux d'elle, ce qui ne l'empêche pas, au contraire, de pousser les deux soeurs vers l'abîme. Il se nourrit même de cette opposition farouche, qui devient un véritable jeu funeste. D'autant que dans la mini-série, les sentiments de Marian à son égard sont bien plus ambigus que dans l'oeuvre de Collins. 


Fosco joue sur la corde sensible de Marian : il comprend son besoin vital d'indépendance, et se propose même de le lui offrir. Si elle faiblit un instant, elle reprend très vite ses esprits, car elle devient alors rapidement, sans le vouloir ouvertement, la faiblesse de Fosco, le grain de sable dans ses horribles machinations. La scénariste a très bien exploité cet aspect, et a donné à voir quelques scènes savoureuses, qui s'essoufflent malheureusement dans les deux derniers épisodes. Mais disons-le, Riccardo Scarmacio, a littéralement magnifié ce personnage insaisissable et abject. 


Soulignons également la présence de Charles Dance, dans le rôle de l'oncle Fairlie, qui offre, malgré son peu d'apparitions à l'écran, une interprétation précieuse de ce personnage caricatural.

Ajoutons que l'adaptation bénéficie d'une image splendide et d'une ambiance magnifique, nimbée d'ombres et de brouillard... Une adaptation à ne manquer sous aucun prétexte !

Du reste, il ne s'agit pas de la seule adaptation du roman disponible, il existe également un film américain de 1948, une adaptation télévisée de 1982, produite par la même BBC ainsi qu'une adaptation télévisée de 1997, produite par ITV. Notons qu'il y a encore une adaptation télévisée, française celle-là, en 12 épisodes, avec le talentueux François Chaumette dans le rôle d'un Fosco délicieusement ambigu... Cette autre merveille est disponible au téléchargement, pour un prix tout à fait raisonnable, sur le site de l'INA. Avis aux amateurs... 



18 octobre 2018

La musique, c'est du bruit qui pense... : ma playlist d'octobre

Voilà quelques semaines que je n'ai rien posté sur ce blog, devenu bien silencieux ces derniers mois... Je ne désespère pas de bientôt m'atteler à nouveau à la rédaction d'articles, d'autant que j'ai quelques intéressants coups de coeur littéraires et télévisés sous le coude ! En attendant, et pour accompagner dignement votre blues d'automne et vos futures lectures anxiogènes, voici les quelques morceaux qui tournent en ce moment dans ma playlist, et dont je ne me lasse pas...

Enjoy ! :)

Moon over Bourbon Street - Sting 

"The brim of my hat hides the eye of a beast
I've the face of a sinner but the hands of a priest
Oh you'll never see my shade or hear the sound of my feet
While there's a moon over Bourbon Street."




Believer - Imagine Dragons



Dance with the Devil - Breaking Benjamin



Vor í Vlagkaskógi - Kaleo

Une magnifique chanson du groupe islandais Kaleo, dont le titre pourrait être apparemment traduit par "Printemps à Vaglaskógur" (merci google traduction), dont je ne comprends pas un traître mot, mais qui possède le don extraordinaire d'évoquer des paysages sauvages et inconnus...



Animal I have become - Three days grace



Pressure - Muse

Et puis, comment passer à côté du dernier morceau (so eighties !) de Muse, dont le nouvel album probablement magistral sera bientôt dans les bacs ? D'autant que le texte me parle particulièrement...

"Don't push me 
Don't push me 
Let me get off the ground 
To you I'm no longer bound 
Don't stop me 
Don't choke me 
I need you out of my head 
You've got me close to the edge 
I'm feeling the pressure, I can't break out 
No one can hear me scream and shout
Get out of my face, out of my mind
I see your corruption, I'm not blind 
I'll carry the burden and take the strain 
And when I am done I will make you pay"

J'aurais pu tout aussi bien placer dans cette playlist les autres morceaux du groupe sortis ces derniers mois, tout aussi géniaux, comme The Dark Side ou encore Something Human, mais il fallait faire un choix... Enfin, si les sonorités de Pressure vous intéressent, allez voir du côté de leur chaîne youtube, il y a de véritables merveilles...




Bonne écoute !!! 

23 août 2018

Hamlet, de Laurence Olivier (1948)


Hamlet, de Laurence Olivier (1948)


Adapté par Laurence Olivier, d'après la pièce éponyme de William Shakespeare.

Avec Laurence Olivier (Hamlet), Jean Simmons (Ophelia), Basil Sydney (Claudius), Eillen Herlie (Gertrude), Norman Wooland (Horatio), Felix Aylmer (Polonius), Peter Cushing (Osric),...


Oscar du meilleur film 1948
Oscar du meilleur acteur 1948
Oscar de la meilleure direction artistique 1948
Oscar de la meilleure création de costumes 1948
Lion d'or de la Mostra de Venise 1948
Golden Globe du meilleur acteur
BAFTA du meilleur film 1949

***
A la cour de Danemark, on fête le mariage du roi Claudius et de la reine Gertrude, le frère et l'épouse du précédent monarque, mort deux mois plus tôt. L'héritier du trône, son fils unique Hamlet, voit d'un mauvais oeil ce mariage précipité et souffre en silence de la mort de son père. Une nuit, le spectre du défunt roi lui apparaît sur les remparts du château d'Elseneur et lui apprend qu'il a été assassiné par Claudius,  exhortant son fils à la vengeance. Mais Hamlet, aux prises avec les remords de sa mère, son amour pour Ophélie, la fille du grand chambellan, ainsi que ses propres scrupules, tarde à agir...

***

Hamlet, scénarisé, dirigé, et en partie produit par Laurence Olivier, est le deuxième film de sa fameuse "trilogie shakespearienne", réalisé après Henry V (1944, et ayant également reçu un Oscar d'honneur en 1947), et avant Richard III (1955, récompensé par deux BAFTA). J'ai découvert ce film, ma toute première adaptation shakespearienne à dire vrai, lorsque j'avais 15 ans, de manière tout à fait fortuite. Je me trouvais alors à l'époque dans une période sévère d'addiction aux films rétro, et j'avalais à peu près toutes les oeuvres de cette catégorie qui pouvaient me passer sous les yeux, et Le cinéma de minuit aidant, j'ai fini forcément par tomber sur Sir Laurence Olivier (1907-1989), éminent acteur britannique pourtant assez peu connu dans le monde francophone. Or, ce dernier est une véritable icône Outre-Manche, une espèce de dieu du théâtre et plus particulièrement du répertoire shakespearien. Il fut un adepte de la scène, mais aussi du cinéma (pour Hitchcock, Wyler, Manckievicz, Preminger, Kubrick,...), mais aussi le scénariste et le réalisateur des trois adaptations shakespeariennnes les plus emblématiques du 7ème art, et ce bien avant Kenneth Brannagh.


La trilogie shakespearienne de Laurence Olivier : Henry V, Hamlet, Richard III



Mon premier visionnage de Hamlet par Laurence Olivier, remonte à un peu plus de vingt ans, et fut en réalité un véritable coup de poing. J'ai été en quelque sorte "happée" immédiatement par Shakespeare, par la pesanteur et la symbolique de cette tragédie, sans doute l'une des plus connues du monde. Cette adaptation a quelque chose de tout à fait glaçant et d'unique par rapport à ce qui a été réalisé ensuite. A une époque où la couleur avait pourtant déjà pointé le bout de son nez sur les pellicules, ce Hamlet a été volontairement tourné en noir et blanc, avec des plans d'un esthétisme léché qui s'inspire largement du cinéma expressionniste allemand. Les contrastes saisissants de lumière, la présence presque asphyxiante de ces ténèbres qui cernent les scènes les plus évocatrices de la pièce, donnent une teinte très onirique à l'ensemble, que n'aurait sans doute pas renié certains réalisateurs de films d'horreur des années trente... 


"Where wilt thou lead me? Speak, I’ll go no further."



En d'autres termes, le film de Laurence Olivier est une oeuvre inspirée, et ce à plus d'un titre... L'atmosphère lugubre de l'image est d'ailleurs délicieusement mise en valeur par une bande originale d'une splendeur grandiloquente, conçue par le génial compositeur britannique William Walton, que l'on peut écouter presque dans son intégralité par ici.

Ensuite, il s'agit là de la première adaptation parlante de la pièce, et qui parvient à tenir en deux heures trente, dans un format dit "acceptable" pour une diffusion au cinéma, et surtout qui parvient à éviter les inévitables longueur de l'oeuvre originale qui doit atteindre une durée de 3h30 à 4h au total lorsqu'elle est jouée sur scène... Alors certes, certains ont crié ou crient encore au scandale en constatant les visibles raccourcis empruntés, les personnages passés allègrement à la trappe pour offrir cette oeuvre finalement très accessible. Car ne nous voilons pas la face, Hamlet, au-delà du génie de ses thèmes et de la magnificence de sa langue, comporte son lot de scènes et de personnages ennuyeux, presque facultatifs, et qui auraient presque tendance à éloigner le spectateur de sa thématique principale. Peut-être suis-je partiale sur le sujet, mais après avoir lu l'oeuvre originale un certain nombre de fois, force m'est de constater que les extraits remaniés et les personnages supprimés chez Laurence Olivier sont justement ceux qui vous insupportent à la lecture (Rosencrantz, Guildestern, Fortinbras), et qui ont tendance à faire perdre au personnage central un peu de sa ténébreuse aura. Personnellement, ce remaniement n'est donc pas pour me déplaire, mais je conçois aisément que cela puisse gêner les puristes. Le propos est donc  plus dense, mais le message véhiculé par la pièce originale s'en retrouve plus pertinent et plus puissant aussi.




Au-delà de ces aspects de forme, venons-en au fond. Si Laurence Olivier a réalisé, adapté et produit le film, il en interprète également le personnage principal. Peut-on réellement mettre en doute le fait véhiculé depuis lors qu'il s'agit là de l'une des meilleures interprétations du personnages et aussi l'une des plus abouties ? Vélléitaire, rongé par un écrasant complexe d'Oedipe, cet Hamlet d'une noire mélancolie, attire vers les abîmes où il se trouve tous ceux qu'il approche. Il est de ces personnages que l'on ignore comment classifier, du côté de l'ombre ou de la lumière, et qui oscille perpétuellement dans un entre-deux où il peut ressasser sa légendaire inaction. Hamlet n'est pas un héros, ne l'a jamais été. L'adaptation ne contredira jamais cet état de fait. Elle joue justement dans un registre volontairement incertain, expliquant tantôt ses actes ou ses absences d'actes par sa nature angoissée et insatisfaite, reflet d'une âme capricieuse et vindicative complètement étouffée par l'infantilisation dans laquelle sa mère le revoie dès qu'il fait montre d'une certaine indépendance d'esprit. La pauvre Ophélie (délicieusement interprétée par une toute jeune Jean Simmons, qui avait à peine 18 ans au moment de ce tournage très exigeant), paiera elle aussi le tribut de son inconstance et de sa faiblesse. 


Jean Simmons dans le rôle d'Ophélie

Hamlet en s'évertuant d'éviter un affrontement direct avec son oncle meurtrier, sème un lot impressionnant de victimes collatérales en plus de cette dernière... Il est tellement plus aisé pour ce personnage indécis de rejeter son amertume et sa colère sur son plus proche entourage plutôt que sur le responsable direct de son malheur... On comprend aisément que bon nombre de psychanalystes se soient penchés sur la "tragédie des tragédies" comme l'avait nommée le psychologue russe Lev Vygotsky, auteur d'un magnifique et éclairant essai de 1915 sur le sujet... Le personnage se prête volontiers à l'analyse d'un certain nombre de névroses, n'est-il pas ?

J'invite donc les plus réfractaires à l'oeuvre de Shakespeare à se pencher sur cette adaptation, qui a su merveilleusement retranscrire la force d'un texte magnétique, dans une atmosphère nimbée d'un esthétisme noir.

Pour terminer, quelques extraits pour donner une idée de l'ambiance et du contexte de cette adaptation emblématique...



Oh, that is too, too solid flesh would melt

To be or not to be, that is the question

Statue commémorant le centenaire de la naissance de Laurence Olivier
dans le rôle le plus emblématique de sa carrière, située sur la rive sud de la Tamise,
à proximité du National Theatre, dont le comédien a été le directeur dans les années 70.
Il est à noter également qu'il est un des rares acteurs à avoir été fait baron,
et honoré à sa mort d'un enterrement en grande pompe
à Westminster en 1989... durant lequel a été joué la bande originale... d'Hamlet. 

25 avril 2018

Twin Peaks saison 3 : the return

Twin Peaks, saison 3 - série de David Lynch et Mark Frost

S'il était compliqué de résumer les deux premières saisons de Twin Peaks, il se révélera complètement impossible de faire un pitch cohérent de cette troisième saison, toujours conçue par David Lynch et Mark Frost. Plus de vingt-cinq ans se sont écoulés depuis la diffusion des premières saisons de cette série, passée au statut de mythe. Très honnêtement, j'attendais énormément de cette troisième saison, et dans la hâte de retrouver la galerie de personnages tout aussi inquiétants ou délirants les uns que les autres, cette trame si fantasmagorique, et ce ton si unique qui oscille entre drame fantastique, thriller et comédie, je me suis engouffrée dans ce visionnage en tâchant de naviguer entre les spoilers qui inondaient la toile. Je partais donc sans aucun autre a priori que l'excellent souvenir que j'avais gardé de mon visionnage de la série originale.  Dès le premier épisode de cette saison 3, le ton est donné : on va naviguer dans l'absurde et le cauchemardesque. Vous avez ressenti le malaise de votre vie en regardant le dernier épisode de la saison 2 ? Rassurez-vous : vous ressentirez un malaise similaire durant l'entièreté de ce "reboot" ! C'est sanglant, bizarre, incohérent comme un cauchemar... Les personnages d'origine sont là, comme rentrés à coup de chausse-pied dans un univers complètement détricoté. On a beau dire, Twin Peaks a été à son époque d'une très grande originalité, car cette série cassait joyeusement les codes de tout ce que l'on connaissait jusqu'alors. Lynch a sans doute voulu se démarquer en présentant quelque chose de nouveau, qui ne sentirait pas le réchauffé. Mais il s'agit de David Lynch, ne l'oublions pas, l'empereur du non-sens et des trames tarabiscotées. Alors je confirme, c'est nouveau, ce n'est pas du réchauffé, mais en réalité, à force de vouloir trop sortir des sentiers battus, on obtient quelque chose de tellement décousu et de tellement malsain, qu'on reste en état hypnotique devant l'écran, sans trop savoir ce que l'on regarde... Au bout d'un moment, j'ai arrêté de m'interroger sur le scénario et ses trous béants, ce serait comme tenter de justifier et de donner sens à une suite de mauvais rêves. A vrai dire, je n'ai continué le visionnage que pour savoir si toutes ces incohérences finiraient pas se structurer à un moment donné. J'ai terminé le dix-huitième épisode sans avoir eu le moindre éclaircissement en la matière, en continuant à me demander si je venais de visionner du cinéma d'auteur ou un incommensurable navet... On pourra arguer du fait que Lynch et Frost travaillent toujours plus par symbolisme et par ellipses, évitant les écueils d'une narration linéaire, sans doute trop traditionnelle à leur goût. Mais je vous dis, le symbolisme n'excuse pas tout. Je suis d'ordinaire très bon public, et il m'est arrivé, à certains moments d'apprécier certains aspects de cette narration déstructurée, mais le problème est que le spectateur est trop déstabilisé pour appréhender au final quoi que ce soit. A force de vouloir être volontairement obscur, le scénario a perdu forcément de son charme ou même de son bien-fondé. On assiste donc à une suite de scènes issues de délires malsains, laissant loin derrière elles les heureux mélanges de genre des deux saisons originales de Twin Peaks. Cependant si le but était de mettre le spectateur à tout prix mal à l'aise, le pari est plutôt tristement réussi... 



05 avril 2018

TAG : Sunshine blogger award



C'est le moment d'un petit tag bien sympathique, déniché sur le blog Espace en Claire-Obscure...

Petit rappel : Le blogueur nominé doit répondre à 11 questions. Une fois les réponses données, c’est à ce blogueur de trouver 11 autres questions et de nominer, à son tour, 11 blogueurs !

Les questions de Claire d'Espace en Claire-Obscure :

1. Est-ce que bloguer a changé ta vision de la blogosphère et si oui, en quoi? 

Honnêtement, je connaissais très peu la blogosphère avant d'héberger mes bafouilles sur blogger. Fidèle au poste depuis 2006 ! Par contre, la blogosphère, elle, a beaucoup changé depuis ces dernières années et le lectorat aussi... 

2. Beaucoup de blogs que je suis ont Instagram: n’avez-vous pas peur de trop exposer de votre vie privée sur ce réseau ? 

Je suis sur Instagram, mais plus pour suivre d'autres personnes que pour y laisser moi-même des photos perso... Donc, je ne me sens pas réellement exposée vis-à-vis de ce réseau.

3. Comment vois-tu l’évolution de ton blog, dans les mois/années à venir ? 

Vaste question. Peut-être une petite évolution dans le look, enfin, j'y réfléchis... J'ai déjà tenté, mais les lecteurs du blog ont hurlé au scandale... Du coup, ce sera sans doute des changements mineurs. Et surtout être plus régulière dans la publication des articles : il faut que je m'y remette sérieusement ! 

4. Un coup de coeur ciné ? 

Ohlala, par manque de temps, je ne mets plus beaucoup les pieds dans un ciné... Cela dit, mon dernier véritable coup de coeur a été le 8e volet de Star Wars : The Last Jedi... Il faudrait que j'en parle dans ces pages à l'occasion. Avec la sortie imminente du dvd pour fin avril, ce serait l'occasion parfaite.

Star Wars - The Last Jedi

5. Plutôt saison chaude ou saison froide ? 

Plutôt saison chaude ! L'hiver a son charme, c'est certain, mais le froid, très peu pour moi.

6. Un plaisir coupable (film, séries, bouquins ou autre) ? 

Héhé, il y en a tellement ! Rayon bouquins, j'ai eu pendant des années en adoration les deux volets de la romance "La fille du paster Cullen", de Sonia Marmen...  Je lisais même en cachette au travail, le bouquin calé sur mes genoux sous le bureau, ce qui n'était vraiment pas sérieux...

Mon plaisir coupable n°32859

Rayon film/téléfilm, alors, oui, j'éprouve un énorme plaisir coupable à avoir visionné des tonnes de fois la version italienne de La Belle et la Bête avec Alessandro Preziosi et Blanca Suarez, datant de 2016. Il s'agit d'une sorte de mix improbable entre le conte de Mme Leprince de Beaumont, le Fantôme de l'opéra, les Liaisons Dangereuses et Jane Eyre (si, si, tout ça en même temps, je vous assure), Le scénario est délicieusement bateau, mais c'est d'un romantisme tellement échevelé qu'on en reste toute béate et rêveuse pendant des heures...

La Bella et la Bestia : plaisir coupable n°125893

Sinon, j'avoue aussi avoir savouré l'unique saison de Moonlight, qui suit les errances romantiques du vampire Mick St-John aux prises avec son amour pour une mortelle... Le scénario était vraiment bâclé, soyons honnêtes, mais la série était vraiment...esthétiquement intéressante :p

Moonlight : plaisir coupable n°225745, et non, je n'ai même pas honte.


7. Aimes-tu les jeux vidéos ? Si oui, lequel ? 

Je ne suis pas trop jeux vidéo, à vrai dire. L'utilisation prolongée d'une console a le don de me faire sortir les yeux de la tête... Cela dit, j'ai été très fan en son temps (début 2000) du jeu PC Colin McRae, j'enchaînais les championnats de rallyes pendant des après-midis entières, pour terminer à la limite de la syncope... Mais je suis une grande fille raisonnable maintenant, je me fais de temps en temps un tennis sur la Wii... Une vraie mémé...



8. Quelle est ta couleur préférée ? 

En dépit du look dépressif de ce blog, j'adore le blanc et le bleu... 

9. Il y a une panne de courant/internet, que fais tu ? 

Je reste au coin du feu, avec une lampe de poche et un bouquin... Ou tel Lord Byron, j'écris des poèmes sur un bout de table, à la lueur des flambeaux, tandis qu'au dehors, la tempête fait rage... *j'adore dramatiser* 

10. As-tu un passe-temps/hobbie qui surprend les autres ?

 S'il n'y en avait qu'un... Alors, je passe des soirées entières à faire du tricot et du crochet... si, si, une vraie mémé je vous dis. Cela dit, je bricole en général pas mal de mes mains, depuis peu, je me suis lancée dans la rénovation de meubles...   



11. Penses-tu que les Funko Pop vont finir par envahir/dominer le monde ? 

J'adore cette question... :)
Absolument ! La preuve en image :

Et encore, la photo n'est pas récente... Branchée Star Wars, moi ? Pas du tout !



Et voici mes questions :

1. Depuis quand tiens-tu ce blog, et pourquoi as-tu ressenti le besoin de le créer ?
2. Plutôt thé ou café ?
3. Quel est le dernier roman-pavé qui te soit passé par les mains ?
4. Combien de temps consacres-tu par jour à la lecture ?
5. Si tu étais un roman, lequel serais-tu ?
6. Le premier roman pour lequel tu as eu un véritable coup de coeur ?
7. Quel est le dernier roman que tu as détesté ?
8. Plutôt Sherlock Holmes ou Arsène Lupin ?
9. Quel est le dernier personnage de série ou de film que tu as le plus détesté ?
10. Quel est le dernier personnage de série ou de film que tu as le plus apprécié ?
11. Plutôt Fantômas ou le Fantôme de l'opéra ?

Je tague... qui le souhaite :)

23 mars 2018

Rétrospective lectures, de décembre à février - 2ème partie

Smoke, de Dan Vyleta

Imaginez un monde où le moindre péché, la moindre pensée impure serait visible... Qu'une épaisse fumée noire s'échapperait de vos pores lorsque vous pensez, lorsque vous agissez contrairement à la morale... C'est dans un Londres dickensien qu'évoluent les trois jeunes protagonistes de ce récit fantasy, aux prises avec cette fameuse fumée, réputée impossible à dompter...


Le scénario de Smoke était, il faut le dire, très séduisant sur le papier. L'ambiance soignée, glaçante, lugubre, fait penser aux meilleures ouvertures de récits de Dickens, et pourtant il manque quelque chose d'essentiel à ce roman. Malgré l'originalité visible du récit, on tourne les pages sans trop de conviction, et l'intérêt suscité par ces pseudo-révélations trop attendues finit par retomber comme un soufflé. Le récit s'étire en longueur, sans qu'il ne se trame jamais rien de réellement important, ou plutôt si des événements notables surviennent, le ton en est tellement monocorde, qu'ils passent presque complètement inaperçus. Le roman , malgré ses ambitions de départ, est traité de manière tellement froide, et parfois même tellement détaché, qu'on a l'impression d'être tenu à l'écart de sa propre lecture... Les pages finissent par s'égrainer avec lourdeur, malgré l'honnêteté de son style et l'originalité du thème.

La Trilogie du Tearling -  Tome 1 : Reine de Cendres, d'Erika Johansen

A la lecture du quatrième de couverture, je n'étais au départ pas très emballée. Encore un énième récit fantasy, dans laquelle une pauvre jeune fille évoluant dans un monde pseudo-médiéval est appelée à un destin hors du commun... Comme c'est original... Et puis, au bout du compte, à force d'en lire du bien un peu partout, j'ai fini par me laisser tenter, et j'ai très bien fait ! La Trilogie du Tearling n'est pas vraiment un roman jeunesse, car c'est un récit dur, voire parfois un peu cru, qui retrace effectivement l'ascension au trône de l'héritière du Tearling, que tout le monde, en premier lieu son oncle le régent, aimerait beaucoup voire disparaître. Cependant, pas d'atermoiements, par de sentimentalisme dégoulinant, juste un très beau récit fantasy, qui réussit malgré tout à se démarquer de cette littérature très (trop ?) en vogue. Un excellent "page turner", dont pour une fois, le bandeau publicitaire n'est pas immérité...  Je me précipiterai volontiers sur le tome 2 !

La Splendeur des Amberson, de Booth Tarkington

Au-délà du film qu'en a tiré Orson Welles en 1942, La Splendeur des Amberson est aussi le prix Pulitzer de l'année 1919.

Le roman retrace l'ascension et la chute de l'héritier de la richissime famille Amberson. Un roman très américain sur la splendeur (et les misères, si l'on veut plagier Balzac) des premières grandes fortunes de la fin du XIXe siècle des villes-phares du Nouveau Monde, avec une très jolie plume, mais dont le thème quelque peu éculé, parle peut-être plus difficilement aux lecteurs d'aujourd'hui. J'ai cependant été agréablement surprise par le style, pas du tout ampoulé comme on aurait pu le craindre, mais un récit assez enlevé, qui se laisse lire très agréablement. Une découverte agréable et une lecture sans lourdeur, qu'on lit pourtant avec un détachement certain.



La sonate oubliée, de Christiana Moreau

Lionella est une jeune violoncelliste prodige. Lorsque son professeur l'inscrit à un concours de musique très coté, et qu'elle doit choisir un morceau à présenter, son inspiration lui fait défaut. L'un de ses amis lui apporte alors une partition et un manuscrit anciens, rédigé dans le dialecte vénitien. Elle croit d'abord avoir découvert une sonate inédite du "prêtre roux", Antonio Vivaldi. Cependant, il semblerait qu'elle ait entre les mains une partition écrite par l'une de ses protégées de l'Ospedale della Pièta, une orpheline surdouée nommée Ada...

La Sonate oubliée, écrite par la belge Christiana Moreau, est un roman charmant, se déroulant à Seraing, banlieue sinistrée de la ville de Liège, qui a vu le déclin des hauts-fourneaux. Les personnages évoluent dans ce cadre peu propices à la rêverie et aux aspirations musicales, mais parlent immanquablement à beaucoup de wallons... Il est donc tout à fait touchant de ce premier point de vue. Le récit moderne se croise ensuite avec celui d'Ada, la violoncelliste surdouée de l'orphelinat bien connu de Venise. Si le style paraît parfois manquer un peu de maturité, on se laisse cependant volontiers emporté par les interrogations et les aspirations de cette laissée-pour-compte, qui parle tant au coeur de l'héroïne du récit contemporain. Un roman sans prétentions qui nous plonge dans les brumes de la Sérénissime et les ombres de l'Ospedale, et dont la lecture se révèle tout à fait charmante.


21 mars 2018

Lectures à venir...

Même si la hauteur de ma pile de livres à lire devient tout à fait ingérable, voici les derniers achats en date qui sont venus s'y rajouter, et les titres qui m'attendent dans les prochaines semaines...

Et vous, qu'il y a-t-il dans votre piles ?


13 mars 2018

Muse - Thought Contagion

Je ne résiste pas à poster ici le dernier titre de Muse, magistral et hypnotique, sorti il y a quelques semaines. Un énorme coup de coeur, et un clip très underground, hommage au Thriller de Michael Jackson et aux eighties...

 

09 mars 2018

The Phantom of the Opera - le nouveau trailer de la comédie musicale

Le nouveau trailer de la comédie musicale d'Andrew Lloyd Webber, postée aujourd'hui sur tous les réseaux sociaux, est littéralement sublime ! Un heureux mélange entre l'ambiance scénique originale et des plans du film de Joël Schumacher... Et que dire de la magnétique présence de Ben Lewis, le Fantôme de la version australienne de Love Never Dies, dans cette bande-annonce à l'esthétisme léché... Un régal pour les yeux et les oreilles !

04 mars 2018

Rétrospective lectures (de décembre à février) - 1ère partie

Diantre ! Plus d'articles depuis le mois d'octobre... Il est donc grand temps de faire le point sur les lectures coups de coeur de ces derniers mois. Peu de livres lus finalement, mais de véritables pépites pour la plupart, découvertes tout à fait par hasard au cours de longues et délicieuses pérégrinations dans les rayons des libraires...Un rapide aperçu de ces ouvrages, donc, présentés sans classement spécifique...


Abigaël, de Magda Szabó (Editions Viviane Hamy)

On connaît maintenant Magda Szabó, auteure hongroise du XXe siècle (1917-2007), grâce à son fameux ouvrage, La Porte, récemment réédité au Livre de Poche. Ecrivain prolifique, dramaturge, poète, Magda Szabó a livré avec cet ouvrage un magnifique témoignage sur le passage à l'âge adulte. Abigaël retrace les années d'adolescence de Gina, fille d'un officier de l'armée hongroise, envoyée en pension dans un collège de province, où elle se sent vite rejetée et exilée. Dans le contexte tourmenté de la seconde guerre mondiale, ce roman aux accents initiatiques, laisse entrevoir avec une émotion tangible l'inexorable et cruelle transition de l'insouciance bénie de l'enfance, aux tourments de l'âge adulte et aux réalités de la vie. 

J'ai lu ce livre avec un plaisir teinté de mélancolie... Il évoque par bien des aspects des souvenirs personnels d'insouciance, et la brutalité avec laquelle, à l'adolescence, le monde adulte vient subitement s'introduire dans le vôtre, avec ses drames et ses questionnements. Un livre sublime et certainement l'une des plus belles découvertes de ces derniers mois. 

Le parapluie de Saint-Pierre, de Kálmán Mikszáth (Editions Viviane Hamy)

Quand on tombe sur des perles comme Magda Szabó ou Sándor Márai dans le rayon des auteurs hongrois, on en recherche presque compulsivement d'autres... Après quelques menues investigations sur la toile, c'est le titre "Le parapluie de Saint-Pierre" de Kálmán Mikszáth, auteur de la fin du XIXe siècle qui s'est imposé. 
Roman campagnard, charmant, à la langue, à l'humour et au cynisme très en avance sur son temps, Le parapluie de Saint-Pierre, retrace l'histoire croisée de deux jeunes gens, l'un à la recherche d'un parapluie dont le manche contient la preuve de son héritage, et l'autre gardienne dudit parapluie, devenu objet de culte de la paroisse qui l'a vue grandir... Malgré un démarrage un peu confus (la faute au style très piquant de l'auteur, qui déconcerte un peu durant les premières pages), je suis ressortie de cette lecture ravie, et agréablement surprise par le style de cet écrivain dont j'ignorais tout, dont l'oeuvre reste cependant très anecdotique, voire inconnue dans les rayons de nos librairies.

L'Eveil des Dieux (Les dossiers Thémis, tome 2), de Sylvain Neuvel (Le Livre de Poche)

Il faut être honnête, je me frotte très peu à la littérature S-F. Après plusieurs essais infructueux, parmi lesquels j'ai tenté à de nombreuses reprises Frank Herbert, Isaac Asimov ou Jo Walton, je pense avoir trouvé mon bonheur avec cet auteur canadien et cette trilogie en particulier. Après voir lu il y a un an le 1er tome des dossiers Thémis, intitulé "Le sommeil des géants", j'ai immédiatement eu un énorme coup de coeur, non seulement pour l'histoire (somme toute assez traditionnelle pour de la S-F), pour ses personnages féminins extrêmement forts et éloignés au possible des clichés habituels mais surtout pour le style du récit, découpé en extraits d'entrevues avec les différents protagonistes, mené par un personnage extérieur dont on ignore le rôle exact, et dont on ne sait pour ainsi dire absolument rien jusqu'à la fin du second tome. Cette saga raconte l'histoire de scientifiques, de militaires, d'anthropologues aux prises avec la découverte d'un géant humanoïde, sorte de robot fait de métal inconnu, et capable de s'activer sans source d'énergie extérieure, baptisé Thémis. Et qui s'avère surtout être une redoutable arme de combat... Quand un matin, un robot similaire surgit au beau milieu de Londres, il apparaît clairement que des visiteurs d'un autre monde s'intéressent de près aux recherches menées sur Thémis... 
Si le premier tome de la trilogie se révélait relativement serein dans son déroulement, il en va tout autrement pour ce second volet, qui lorgne clairement sur la Guerre des Mondes d'H.G. Wells, et se révèle être beaucoup plus "cinématographique" que le premier. Il n'est d'ailleurs guère étonnant qu'une adaptation soit pour l'instant en développement, tant le récit semble ici particulièrement visuel. Une très bonne surprise donc que cette saga, dont le troisième tome, intitulé "Only Human", n'est pas encore sorti en français.

A suivre dans l'article suivant : Smoke, de Dan Vyleta, Reine de cendres, d'Erika Johansen, et La splendeur des Amberson, de Booth Tarkington

28 octobre 2017

Lectures à venir...

Quelques jours de vacances m'attendent... L'occasion de faire diminuer la hauteur de ma pile de livres à lire, qui ressemble à peu de choses près à ceci :



Voici les quelques romans que j'en ai ressortis sur les insistances de plusieurs amis de la toile... 


Pour l'instant, c'est le ténébreux Aliéniste de Caleb Carr qui se trouve sur ma table de chevet... De quoi se préparer à la série à venir, réunissant Daniel Brühl et Luke Evans :


Et vous, l'un de ces romans vous tente-t-il, ou se trouverait également dans votre pile ? 

17 octobre 2017

L'étranger des Carpathes, de Karl von Wachsmann


D'après la nouvelle de Karl von Wachsmann, "Der Fremde" (L'étranger), issue du recueil "Erzählungen und Novellen" (Histoires courtes et nouvelles) - 1844.

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Pris dans une tempête, le convoi du baron von Fahnenberg, s'égare dans une forêt impénétrable et sauvage de l'Est. Lorsque la voiture dans laquelle voyage la fille du baron, la romanesque Franziska, est assaillie par des loups affamés, un lugubre personnage s'interpose et parvient, d'un geste, à faire reculer la meute... 

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Quelle découverte extraordinaire que ce récit d'une soixantaine de pages, écrit en 1844 par le novelliste allemand Karl Adolf von Wachsmann, sur lequel Claire a attiré mon attention il y a quelques semaines ! Rédigé trente ans avant Carmilla, de Joseph Sheridan Le Fanu (1872), et cinquante ans avant Dracula, de Bram Stoker (1897), on peut dire qu'il s'agit là d'un pur inédit, et lequel... ! La ressemblance avec le Dracula de Stoker est tellement troublante qu'on ne peut résolument nier une certaine similitude, à moins d'une formidable - et improbable - coïncidence. Ce récit, tombé dans l'oubli depuis le XIXe siècle, a fait l'objet d'une véritable mystification. Demeurant pendant longtemps introuvable, il est exhumé grâce aux éditions du Castor Astral, et plus particulièrement aux auteurs de la petite encyclopédie des vampires, Pierre Moquet et Jacques Petitin. 



Dans ce manuel d'un surprenant sérieux, et qui se révèle extrêmement jubilatoire, ainsi que d'une précision et d'une richesse quasi scientifique, les deux chercheurs font en effet référence à ce récit demeuré inédit en français, qui ne fut originellement traduit en langue anglaise que durant la deuxième moitié du XIXe siècle, sous le titre "The Stranger". Il y a donc tout lieu de croire que Bram Stoker en ait eu connaissance, car la parenté est évidente avec son propre personnage. Oserais-je d'ailleurs dire qu'après avoir dévoré ce récit court, qui allie merveilleusement l'efficacité de la nouvelle et les démonstrations frénétiques et mortifères du romantisme goethéen, je me sentais débordée d'enthousiasme pour cette version en quelque sorte "primitive" du Dracula de Stoker. Le vampire de von Wachsmann, le chevalier Azzo von Klatka, possède l'aura et le formidable potentiel d'un grand personnage de roman, que la brièveté du récit n'est cependant pas parvenue à entamer. Sur 64 pages, l'auteur est parvenu à concentrer l'essentiel : après une entrée fracassante dans un bois infesté de loups, Azzo von Klatka s'interpose entre eux et la voiture qui transporte la romanesque Franziska. Les bêtes, à la seule présence de ce personnage qui semble tout droit sorti d'un autre temps, s'enfuient sans demander leur reste. S'il apparaît tout d'abord comme un secours providentiel, tout indique pourtant, dans sa manière de parler et même de se mouvoir, qu'il représente un indicible menace, qui fascine par son autorité naturelle, sa supériorité cynique. Comme Dracula, on s'aperçoit bien vite qu'au-delà du fait qu'il semble commander aux loups (à cela près qu'ici, il s'avère davantage représenter une menace pour eux que d'être leur maître), se transforme volontiers en brouillard à la nuit tombée, et ne peut entrer dans une demeure sans y avoir été invité...Il ne cherche pas à plaire, au contraire, il semble plutôt ravi de susciter chez son auditoire une certaine répulsion, ce que son apparence lugubre à elle seule, suffit par provoquer immédiatement. A vrai dire, il cherche plutôt, selon ses propres dires, à séduire une âme semblable à la sienne, ou plutôt devrait-on dire qu'il tâche d'identifier la moindre faille, le moindre ressentiment, la moindre détresse chez ses interlocuteurs, et c'est ainsi qu'il parvient à s'imposer à Franziska, jeune femme au tempérament quelque peu fantasque, qui a Franz, le fiancé que son père lui a imposé, en horreur, et qui ne rêve au fond de son âme que d'aventures et de drames extraordinaires... Azzo von Klatka s'empresse donc de s'engouffrer dans cette large brèche, que Franziska ne prend seulement pas la peine de lui dissimuler. 

- "Je vous remercie, messire, mais mon estomac ne supporte absolument pas le vin", s'excusa le chevalier, avant d'ajouter avec une certaine ironie : "Pas plus qu'aucune autre boisson froide.
- Alors, je vais vous faire préparer une coupe d'hypocras ! Il ne sera pas long à préparer, dit Franziska.
- Merci, ma belle demoiselle, merci beaucoup. Si je suis dans l'obligation de refuser le breuvage que vous m'offrez pour l'instant, soyez assurée que je vous en réclamerai dès que j'en ressentirai le besoin... celui-là ou un autre.

Le cynisme du personnage porte souvent à sourire, et c'est presque avec délectation que l'on voit le chevalier vampire malmener le fiancé de Franziska, jeune homme fade et légèrement geignard, qui présente de larges ressemblances avec un certain Jonathan Harker, qui a eu toujours le don d'exaspérer mes nerfs de lectrice...  
Ajoutons également que Franziska, pour sa part, est assez éloignée d'une Mina ou d'une Lucy. Si elle s'avère être une victime, c'est elle-même qui se libérera de la fascination et de l'influence délétère du chevalier, avec un courage digne d'une héroïne qui semble très en avance sur son temps.
On peut cependant regretter que la fin soit si convenue, après une scène aux accents dantesques dans laquelle Franziska se défait de l'emprise de von Klatka...
On regrette donc à juste titre, que le récit soit si court, lui qui aurait mérité un large roman pour être développé et on savoure cette petite curiosité avec une sublime délectation.

30 août 2017

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov



Par une soirée d'automne, le magicien Woland arrive à Moscou, flanqué de singuliers comparses parmi lesquels se trouvent un chat parlant facétieux, un dandy exubérant, et une femme vampire. C'est le début d'une suite de scandales retentissants, de morts étranges et de disparitions invraisemblables sur fond de magie noire...

***

Le moins que l'on puisse dire est que Le maître et Marguerite est une expérience littéraire assez peu commune. Pour preuve, j'ai vraiment peiné à en tirer un résumé qui tenait en quelques lignes, cela sans doute aussi dû au fait, non négligeable, qu'on ne sait jamais de manière certaine de quoi ce roman parle réellement. Considéré à juste titre comme l'un des chefs-d'oeuvre de la littérature russe, ce livre, que son auteur a mis pas moins de douze années à écrire, et qui ne fut publié que vingt ans après sa mort, en 1968, fut expurgé pendant longtemps d'un certain nombre de scènes jugées politiquement incorrectes par le régime soviétique. Et pour cause : à bien des égards, et sous couvert d'un récit burlesco-fantastico- philosophique, Le maître et Marguerite évoque clairement les pires dérives du gouvernement stalinien (on y fait mention d'un nombre incalculables de personnes disparues sans laisser de traces, d'internements, et de morts violentes). Seulement, la satire n'est pas le seul trait caractéristique de ce roman foisonnant, délirant comme un rêve. Le récit se scinde en trois parties plus ou moins distinctes, dont le fil conducteur demeure le personnage de Woland, "magicien" à ses heures, incarnation de Satan venu se divertir à Moscou... 

Alain Cuny dans le rôle de Woland, dans le film d'Aleksandar Petrovic (1972)


Dans un premier temps, Woland, flanqué de ses comparses, s'immisce dans la conversation de deux intellectuels, dissertant sur l'existence du Christ. Le magicien leur dépeint alors avec une précision troublante le contenu de l'interrogatoire d'un certain Yeshoua par un procurateur de Judée, qui s'est tenu il y a deux mille ans... Le premier intellectuel, effrayé par le récit de Woland, finit par se faire faucher par un tramway, tandis que le second est interné dans un asile. 
Le roman dérive ensuite sur le maître, un poète maudit, auteur d'un roman sur le Christ que la critique a méprisé, et sa compagne Marguerite. Fuyant le monde en raison de ses échecs, le maître se retrouve lui aussi à l'asile, tandis que Marguerite ignore où il se trouve. Cette dernière finira par conclure un pacte avec Satan, afin qu'elle puisse retrouver sa vie avec le maître, mais Woland trouve cette existence indigne d'eux, et envoie l'un de ses assassins pour les emporter. Le maître et Marguerite se retrouvent alors dans une folle chevauchée aux côtés de Satan, tandis qu'au loin, on aperçoit Ponce Pilate rejoindre Yeshoua dans l'éternité... 

Illustration pour l'édition russe - source : pinterest

Alors certes, on pourrait penser qu'au vu de ce récit qui semble s'écarter sans cesse de son fil conducteur (pour autant qu'il y en ait un), il se révèle impossible à lire. Mais ce n'est pas le cas. S'il apparaît plutôt complexe à résumer, et encore davantage à présenter, la lecture se révèle étonnement très agréable. C'est un roman certes singulier, surréaliste mais facétieux, qui alterne avec brio des scènes ouvertement comiques, et des récits d'un haut degré dramatique (toutes les scènes qui présentent le Christ et Ponce Pilate, notamment, sont assez poignantes). A vrai dire, à la lecture, si on a tout à fait l'impression de voir se dérouler un songe avec toutes sa foisonnante symbolique, on a le sentiment de suivre un parcours de montagnes russes. On ne sait jamais réellement à quoi s'attendre, et le lecteur n'a donc pas réellement l'occasion de s'ennuyer... Ce roman, malgré de trompeuses apparences d'oeuvre jugée très "intellectuelle", impossible à catégoriser, a le don assez surprenant de divertir en même temps que de susciter un sentiment assez indescriptible de s'être frotté à quelque chose d'essentiel, voire d'hypnotique.
Au-delà du récit philosophique et de son incontournable critique de société, Le maître et Marguerite est aussi une nouvelle lecture du mythe faustien, dont Marguerite est le point de convergence (l'utilisation de ce prénom n'est d'ailleurs pas innocent). En se livrant au diable pour retrouver son amour perdu, elle devra, tout comme Faust, payer le tribut de son sacrifice.
On pourrait trouver mille pistes de réflexions sur cette oeuvre extraordinaire, inclassable et délicieuse.

Marguerite invitée au bal chez Satan - extrait d'un épisode de la série russe (2005)

Il existe quelques adaptations de ce roman réputé impossible à transposer à l'écran, parmi lesquelles on trouve le film de 1972 d'Aleksandar Petrovic, avec au casting Ugo Tognazzi et Alain Cuny. On notera également la version la plus récente, et paraît-il, la plus réussie, datant de 2005, réalisée par la télévision russe sous un format de 10 épisodes de 45 minutes, et que l'on peut visionner dans son intégralité sur youtube, avec des sous-titres anglais. N'ayant visionné pour l'instant ni l'une ni l'autre dans son entièreté, je ne saurais en donner un avis complet, si ce n'est que la version de 2005 paraît de loin extrêmement fidèle au matériau de base.


D'autre part, les russes étant particulièrement friands de comédies musicales, le Maître et Marguerite n'a pas échappé à la règle d'une transposition sur scène. Pour l'avoir visionnée en entier, je peux dire que malgré un léger passage à la moulinette pour d'évidentes raisons de longueur, l'adaptation n'est pas si absurde que cela, proposant même des pistes nouvelles sur l'interprétation croisée du supplice du Christ et de celle des tourments du maître. D'autre part, la comédie musicale a largement fantasmé la relation très ambiguë de Woland et Marguerite, qui même si elle a sa part d'authenticité par rapport au roman, n'en demeure pas moins plutôt charmant dans un format si outrancier.



Quelques extraits s'avèrent très agréable à écouter, ici dans la scène intitulée "Глобус" ("Globe", sous-entendant "La Terre", en russe), qui présente très bien l'abnégation totale dont fait preuve le personnage de Marguerite dans le roman, demandant grâce à Satan (interprétés ici par Vera Svechnikova et Ivan Ozhogin).



Que l'on se borne au roman ou que l'on explore les différentes adaptations, le récit se révèle d'une si absolue bizarrerie, que toutes relectures ou toutes les démesures paraissent cohérentes. Le maître et Marguerite demeure sans doute, en raison de sa singularité même, un récit ouvert sur tous les possibles. 

24 août 2017

L'île aux mensonges (The Lie Tree), de Frances Hardinge




Faith Sunderly, une jeune fille de quatorze ans, débarque avec sa famille sur la sinistre île de Vane, où son père, pasteur et éminent naturaliste, a été réclamé pour participer à des fouilles archéologiques. Peu de temps après leur arrivée, Faith, se rend compte que celui-ci ne cherchait qu'à fuir l'Angleterre où il a été accusé d'avoir falsifié des fossiles, évitant à toute sa famille un scandale retentissant. Mais les rumeurs ne tardent pas à les suivre jusqu'à Vane... Lorsque le pasteur est retrouvé mort, on conclut rapidement au suicide, mais Faith, pour sa part, est persuadée qu'on l'a assassiné pour s'emparer de l'une de ses découvertes... 

*** 

Voilà une excellente surprise que ce roman, récompensé en 2015 par le prestigieux prix Costa, chose rarissime pour une oeuvre jeunesse. Philip Pullman et Patrick Ness l'ont encensée, et je comprends à présent aisément pourquoi, même si j'avoue avoir été assez réfractaire avant d'en entamer la lecture. Il suffit simplement de lire trop d'éloges ou de voir un bandeau "Gagnant du prix Untel", pour que mon enthousiasme retombe comme un soufflé. Ces seules distinctions ont très souvent été révélatrices de grosses déceptions à la lecture, aussi ne m'étais-je guère attendu à quelque chose d'exceptionnel. Et je m'étais lourdement trompée ! Est-ce réellement un roman jeunesse ? J'en doute réellement, et il ne doit probablement cette classification qu'à l'âge de son héroïne. Car il est d'une noirceur que n'aurait pas boudé les meilleurs auteurs fantastiques classiques ou contemporains. Côté ambiance, on oscille effectivement entre Philip Pullman, J.K. Rowling, Anne Fine ou encore Susan Hill... Le roman s'ouvre sur des scènes plongées dans les embruns de l'île de Vane, sur ses côtes envahies de brume, et ne quitte que rarement son ambiance glacée, obscure, morbide, que l'auteur a imposé dès les premières lignes. On retrouverait presque les meilleurs lignes de Lovecraft dans ce récit aux allures gothiques, et à la couverture pourtant si singulièrement inoffensive de l'édition française, qui ne laisse que très vaguement augurer la nocivité de ce fameux "Lie Tree", qui est la pierre angulaire de ce livre... Etrange d'ailleurs que la traduction n'ait pas respecté le titre original, qui me semble-t-il, aurait été beaucoup plus évocateur, comparé à la naïveté quelque peu sous-entendue de sa version française. Le propos est donc résolument adulte et d'une formidable noirceur ; et même si les questionnements sont ceux d'une jeune fille de quatorze ans, on ne peut de plus nier la maturité de ses réflexions d'un féminisme d'avant-garde dans la rigide Angleterre victorienne où elle évolue avec toutes les difficultés dues à sa condition et à sa jeunesse.


Faith n'espère guère d'attention de sa mère, superficielle, charmeuse, qui la relègue au rôle de gouvernante auprès de son frère cadet, fils aimé, adulé, sur lequel toute la famille focalise son attention et ses espoirs. Mais elle vit surtout dans l'ombre et dans la peur d'un père au tempérament glacial, naturaliste reconnu, mais à la réputation ternie, espérant, attendant, comme un chien fidèle que ce dernier daigne baisser les yeux vers elle. Faith ne vit guère en réalité que dans l'espoir de sa reconnaissance, dut-elle l'obtenir par-delà la mort, et elle en viendra à risquer sa propre vie en voulant lui prouver sa valeur, en tant que fille, en tant naturaliste, ou tout simplement en tant qu'être pourvu de raison.

Un excellent roman et un auteur à découvrir absolument !