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01 mars 2013

Haïr délivre


Ici la tombe, là le chaos ; sur ma tête
La noirceur, sous mes pieds la chute ; où je m'arrête,
La profondeur s'écroule, et tout est vide ; eh bien !
Tous ces gouffres mêlés sur moi ne seraient rien 
Si je pouvais donner le change à ma pensée,
Moi-même m'enivrer de ma fureur versée,
Et me persuader que je hais ; Ce n'est pas
De la crypte stupide et sourde du trépas,
Ce n'est pas du cachot, du puits, de la géhenne,
Ce n'est pas du verrou, ce n'est pas de la chaîne,
C'est de son propre coeur qu'on est le prisonnier.
Haïr délivre.

Dans le Ciel - Hymne des Anges
Pensée - Chant XIII
La Fin de Satan, Victor Hugo

11 novembre 2012

Les Misérables : nouveau trailer et nouvelles photos (Vogue) !



Un nouveau trailer, et surtout un trailer où l'on entend enfin chanter le reste du casting, à savoir Cosette, Marius, Eponine, et notamment Javert !

Décidément comment cacher son enthousiasme ? Alors certes, Russel Crowe n'est pas Philip Quast, Hugh Jackman n'est pas Alfie Boe, mais bon, on ne va pas chipoter... ^_^

EDIT du 12/11

Nouvelles photos, et non des moindres, puisque leur auteur n'est autre qu'Annie Leibovitz, prises pour le magazine Vogue... De véritables merveilles...







Comment ne pas adorer, franchement ??? ^_^

18 octobre 2012

Les Misérables, première affiches (suite)

Après l'incontournable visage de Cosette enfant (d'après l'immortelle gravure de 1862 d'Emile Bayard), c'est au tour de Jean Valjean, de Javert, de Fantine, et d'une Cosette adulte d'être dévoilés ces derniers jours... Autant dire que l'esthétisme est absolument parfait, que la photo est d'une délicieuse simplicité, d'un charme sans excès et presque... nostalgique.
Sans surprise, ma préférence va bien entendu au duo d'affiches Valjean-Javert...splendide... Russel Crowe adhère décidément de plus en plus à ma vision originelle du personnage.





27 septembre 2012

Les Misérables (musical) : première affiche du film !

Voici une première affiche - surprenante - du film issu de la comédie musicale originale Les Misérables, de Claude-Michel Schönberg et Alain Boublil, dont la sortie est prévue pour fin décembre.
A l'affiche, Hugh Jackman (Jean Valjean), Anne Hathaway (Fantine), Russel Crowe (Javert), la merveilleuse Samantha Barks (Eponine), ou encore Amanda Seyfried (Cosette adulte). Aux commandes, Tom Hooper, réalisateur du film multi-oscarisé, Le Discours d'un roi.


En bonus, une vidéo dévoilant plusieurs images du tournage, mise en ligne sur youtube il y a peu : de quoi régaler les yeux, et les oreilles. J'avoue être curieuse et particulièrement impatiente... On peut regretter cependant de n'avoir seulement pas droit à un petit extrait musical de Russel Crowe en Javert, qui malgré quelques doutes originels, colle tout à fait à l'image que l'on peut se faire du personnage, et qui a su sortir de son apparente brutalité, pour montrer au fil des extraits, un côté très noble et digne, je trouve. Il ne reste plus maintenant qu'à l'entendre... Hélas, peut-on définitivement surpasser Philip Quast en la matière... ? Wait & see ... ! ^_^

13 juillet 2012

Lectures de ces dernières semaines...

Comme j'ai l'habitude de le faire à présent, je vous livre dans ce billet, en vrac, les dernières lectures du moment.


L'homme qui rit, de Victor Hugo. (*****)

Sur les excellents conseils de Lorinda, je me suis attaquée à ce merveilleux roman de Hugo, qui trônait paisiblement depuis des mois (peut-être des années ?) sur le dessus de ma vertigineuse pile de livres à lire... Après avoir lu les posts de son blog avec attention et délectation, je me suis donc plongée à nouveau avec délice dans la merveilleuse prose de l'auteur. Et je l'en remercie !
L'homme qui rit, fable humaniste à la fois tendre et terrible, regorgeant de personnages haut en couleur ou d'une noirceur à frémir, fait partie de ces romans qu'il est réellement difficile d'oublier. A l'égal de Notre-Dame de Paris et des Misérables, L'homme qui rit fait partie sans doute des plus beaux romans de l'auteur. On pourra certes lui reprocher certaines longueurs, mais le style est tellement unique, tellement lyrique, que l'on ne peut être que définitivement charmé et transporté. Au-delà des descriptions psychologiques d'une finesse et d'une justesse splendides, il y a un sentiment très net qui s'émane de ces lignes : la magnifique galerie de personnages que l'on apprend à placer, au fil de la lecture, du côté de la lumière ou de l'ombre. Qui sera, en définitive, appelé vers l'abîme, ou vers les nuées célestes ? Qui sera le juste ? Est-ce que l'innocence et le bon droit suffiront pour vaincre la noirceur du monde et des hommes ?
Lady Josiane, Lord Dirry-Moir, Barkilphedro, les pairs d'Anglettere qui se gausseront d'un Gwynplaine redevenu Lord Clancharlie ; puis il y a Dea, la véritable lumière de ce roman, l'âme véritable de ce monde déréglé, la pureté et l'innocence qui émane, seule, de cette fange. Une sorte d'ange venu du ciel, qui voit "avec les yeux de l'âme", et qui de ses frêles mains, tirera Gwynplaine vers le haut. Mais lorsque Barkilphedro vient extraire le jeune homme de sa vie errante, pour le précipiter dans l'arène d'un monde dont il n'a jamais perçu le danger ou la bassesse, Gwynplaine pour la première fois, entrevoit le doute, le désir, l'ambition, la grandeur, et son personnage jusqu'alors lumineux, se voile.
Au-delà d'un roman historique, comme on le dit souvent sur la condition du peuple et sur la révolution, L'homme qui rit est bien plus, à mes yeux, une merveilleuse réflexion sur l'âme et la nature humaines.

A breath of Eyre, Eve Marie Mont (*)

Après L'homme qui rit, j'avais réellement besoin d'une lecture détente... ! A breath of Eyre, roman jeunesse d'Eve Marie Mont a été, au départ une jolie bouffée d'oxygène après une lecture très prenante et très sombre.
Je dis bien "au départ", car j'ai été finalement très déçue de la tournure d'une banalité affligeante qu'a pris ce roman dans ces derniers chapitres. Le principe de ce roman, est de doter son héroïne de 16 ans, passionnée de lecture, du pouvoir de se glisser à loisir dans ses romans favoris (ici Jane Eyre, comme vous l'aurez compris), au point même de ne plus savoir en sortir et d'oublier jusqu'à sa propre identité. Alors, bien entendu, le concept n'est pas nouveau (merci Jasper Fforde et Thursday Next), mais le style était frais, sans prises de tête, et avec malgré tout un très beau recul sur les personnages de Charlotte Brontë, délicieusement réexploités pour le plus grand plaisir de ses lecteurs assidus. Malheureusement, l'histoire tourne court, et on retombe rapidement dans une histoire policée pour adolescents en quête d'identité... Tout cela sent malheureusement le déjà-vu... Si l'on s'est déjà frotté à la littérature jeunesse (Stephenie Meyer, Beth Fanstaskey, Alex Flynn, j'en passe et des meilleures,...), le lecteur s'ennuiera très vite, et on refermera le livre sans vraiment de regret. Il est simplement à noter pour les amateurs, que ce livre est le premier d'une série toujours en cours d'écriture, dont les prochains tomes seront consacrés à La lettre écarlate, de Nathaniel Hawthorne, et (je vous le donne en mille...) Le fantôme de l'Opéra.

6000 nuits, d'André Borbé (*)

Encore une lecture jeunesse, achetée sur la jaquette plutôt jolie, et sur un extrait en quatrième de couverture plutôt accrocheur.
A mi-chemin entre le fantastique et l'anticipation, 6000 nuits retrace l'histoire d'une adolescente (encore !) insomniaque vivant sous l'égide d'un régime totalitaire (Hunger Games !), qui a banni tous les livres ou toute forme d'inventivité (Fahrenheit 451 !).
Un scénario, malgré des redites visibles, plutôt plaisant, mais qui n'a pas su renouveler ou se jouer de ses clichés, le tout noyé dans une écriture au lance-pierre.
Un beau moment de détente, mais sans nouveauté et sans réelle inventivité.



Vienne la nuit, sonne l'heure, de Jean-Luc Bizien (**)
Tome 3 de La Cour des Miracles

On peut dire que j'attendais de pied ferme le tome 3 de cette magnifique série de Jean-Luc Bizien ! Le retour du ténébreux aliéniste Simon Bloomberg se faisait attendre depuis la sortie de La main de gloire il y a trois ans... Et depuis lors, aucune nouvelle. Ce qui aurait presque laisser à penser que la série allait donc s'arrêter sur ce second volet.
Malgré toute mon adoration pour La Cour des Miracles et pour ses personnages principaux (le docteur Bloomberg en tête, et sa gouvernante Sarah Englewood), mon avis sera finalement quelque peu en demie-teinte. Tout d'abord, je ne cacherai pas que j'ai éprouvé un égoïste plaisir à retrouver la belle écriture de Jean-Luc Bizien, et sa manière très "XIXe" de faire raisonner ses personnages. Je m'explique : très souvent, les auteurs modernes qui se frottent au roman historique ou à un contexte littéraire passé, se prennent à faire parler leurs héros ou les faire agir selon la mode du XXIe siècle, ce qui est déplaisant voire même, fortement dérangeant. Jean-Luc Bizien a une écriture pleine de pudeur, et il tâche d'adapter son raisonnement au cadre de son intrigue. Cependant, je regrette une chose dans ce style, justement : l'aspect répétitif de la narration, des termes employés, des expressions retenues. Choses qui ne m'avaient pourtant pas frappées dans les deux premiers tomes. J'ai regretté sincèrement ces petites erreurs et finalement le manque d'inventivité de l'auteur dans ce roman, qui pourtant promettait de belles découvertes sur la personnalité assez obscure de Simon Bloomberg. Tout d'abord, il est à noter que le noeud de l'intrigue est découvert très (trop!) tôt dans la narration du roman, et le dénouement final m'en a paru quelque peu gâché. Il serait néanmoins malhonnête de dire que je tournerai le dos à cette série pour autant, car elle est à la fois originale et respectueuse de son contexte historique. 



22 juin 2012

Claude Frollo : les identités tragiques d'un personnage méprisé (6/6)

Première partie / Deuxième partie / Troisième partie / Quatrième partie / Cinquième partie


1999 : Richard Berry : irrévérence et rock'n roll


Soyons honnêtes : que celui qui n'a jamais ri devant cette adaptation délirante me jette la première pierre... Alors oui, on pourra bien accorder qu'elle soit iconoclaste, un tantinet vulgaire, et que le scénario soit un délire continuel... Mais bon, comment se voiler la face, et ne pas éprouver un plaisir coupable devant l'impertinence des dialogues, et  l'irrévérence avec laquelle est traitée les personnages originaux ? On se marre donc, et de très bon coeur. Et à plus forte raison lorsque l'on voit Frollo, campé par un Richard Berry qui prend son rôle très au sérieux, dans la peau d'un prêtre plutôt rock'n roll, qui a pris pas mal de libertés avec la religion, et qui se voit doter de répliques jubilatoires de ce genre :

(s'adressant au gouverneur) "Toi et ta truie, j'vais vous claquer !"

ou encore :


 (au sujet de Quasimodo) "Mi-homme, mi-robot, il est l'arme absolue. Il peut survivre dans la jungle pendant 3 mois en mangeant ses propres excréments."


(à Quasimodo) "T'as changé, Quasimodo. T'es plus le même. Tu te rends compte ? Tu rentres, tu sors, c'est pas un hôtel, ici ! De toute façon, t'as raison, tu sais qu'il y aura toujours Frollo, la boniche ! Tu réalises ? J'suis le dernier à employer un bedeau, tous les autres ils sont passés à l'électrique !"


J'en passe et des meilleures...




Richard Berry/Frollo ou comment assumer pleinement son sacerdoce sans prises de têtes


Quand on éprouve quelque intérêt pour le personnage original, grave et torturé par ses états d'âme, on apprécie...

Du reste, le personnage de Phoebus, interprété par Vincent Elbaz n'est pas mal non plus, dans une géniale caricature d'un capitaine de police au QI désastreux. Seul bémol, une Esméralda relativement agaçante, et un Quasimodo un peu niais...

Richard Berry et Mélanie Thierry en adolescente tête à claques.

Comment tirer un enseignement quelconque de cette interprétation, qui n'a jamais voulu en transporter aucun ? On apprécie la désinvolture et le scénario halluciné (et hallucinant), et on s'en régale avec une honte délicieuse...

***

Cet article clôture donc cette humble rétrospective des interprétations de Frollo les plus connues ou les plus notables. Qui sait ? Peut-être se verra-t-elle agrémenter dans les prochains mois d'une nouvelle mouture, avec Tim Burton aux commandes ?  Wait & see...

12 juin 2012

Coup de coeur en musique (4)... Seul devant ces tables vides

Seul devant ces tables vides est probablement la chanson qui me tire le plus de larmes à chaque fois que j'écoute la version française des Misérables. Je dis bien "le plus", car s'agissant d'une oeuvre entièrement lacrimale, cela pourrait presque porter à confusion... ^_^ 

J'ai une grande affection pour la version interprétée par Jérôme Pradon (éminent acteur/chanteur français qui s'est aussi exporté dans le West End avec un très beau succès), qui a incarné Marius dans la version Mogador des années 90, mais également quelques années plus tard l'inspecteur Javert sur la scène londonienne. Je préférerais presque d'ailleurs cette version à celle chantée par Michael Ball dans le TAC, malgré toute la puissance vocale de son interprète... Tout est question de goût, mais je trouve les paroles françaises belles et terriblement justes.



Il est un deuil que je porte
Lourd au coeur comme un secret
Seul devant ces tables vides
Qu'ils ne reverront jamais

On partait changer le monde
On rêvait d'égalité
Et d'un matin de lumière
Qui ne s'est jamais levé

De la table sous le fenêtre
Habités d'un fol espoir
Des enfants ont pris les armes
Je les entends encore
Ces mots brûlants qu'ils ont chantés
Furent leurs dernières volontés
Sur la barricade déserte, à l'aube

Oh! Mes amis, pardonnez-moi
D'être là, de vivre encore
Il est des deuils que l'on garde
Quand tous les chagrins sont morts

Et je vois passer vos ombres
Et je pleure nos joies perdues
Seul devant ces tables vides
Que vous ne reverrez plus

Oh! Mes amis, je voudrais croire
Que vous n'êtes pas morts en vain
Seul devant ces tables vides
Je ne suis plus sur de rien.


Site officiel de Jérôme Pradon : http://www.jeromepradon.com/menu.html

08 juin 2012

Le sourire de la Fatalité (L'homme qui rit)

(...)
"Ainsi, quand elle a épuisé les détresses, les dénûments, les orages, les rugissements, les catastrophes, les agonies, sur un homme resté debout, la Fatalité se met à sourire, et l'homme, brusquement devenu ivre, trébuche.
Le sourire de la Fatalité. S'imagine-t-on rien de plus terrible ? C'est la dernière ressource de l'impitoyable essayeur d'âmes qui éprouve les hommes. Le tigre qui est dans le destin fait parfois patte de velours. Préparation redoutable. Douceur hideuse du monstre."

L'homme qui rit, de Victor Hugo
Deuxième partie "Par ordre du roi"
Livre cinquième "La mer et le sort remuent sous le même souffle"
Chapitre 5 "On croit se souvenir, on oublie."


26 mai 2012

Claude Frollo : les identités tragiques d'un personnage méprisé (5/6)

Première partie / Deuxième partie / Troisième partie / Quatrième partie 

1998 : la comédie musicale de Cocciante et Plamondon : les avatars de Claude Frollo en quatre temps.

J'en conviens immédiatement : rédiger cet article ne sera pas chose aisée. Tout simplement pour l'excellente raison que cette version, imaginée, écrite et mise en musique par Richard Cocciante et Luc Plamondon en 1998, est à l'origine de mon addiction non dissimulée à l'histoire originale de Victor Hugo, et donc directement au personnage de Claude Frollo. Le sujet me tenant particulièrement à coeur, il me sera donc d'autant plus difficile de lui rendre parfaitement justice.

Cette comédie musicale accusant déjà ses 14 ans d'existence (et non de représentations, ce qui est bien regrettable), beaucoup d'entre vous se souviendront avec plus ou moins de nostalgie du phénomène qu'a été Notre-Dame de Paris à sa sortie, notamment grâce au succès rencontré par les mélodies de "Belle" ou  du "Temps des cathédrales", qui du reste n'ont pas pris une ride...

Tout d'abord, je vous invite à visiter le site de F.de l'O., qui a réalisé un magnifique article sur le sujet au moins de janvier, qu'il me sera difficile d'égaler !

L'assimilation du drame des gitans et de la violation du droit d'asile, aux centaines de sans-papiers expulsés de l'Eglise St-Bernard à Paris en 1996, a conféré à la comédie musicale un caractère résolument moderne, et a multiplié par d'habiles rappels aux situations alors contemporaines, l'idée d'une proximité entre le monde médiéval et notre époque. Ce sentiment est bien entendu renforcé par une mise en scène dépouillée, presque simpliste (la cathédrale n'est finalement représentée que par un gigantesque mur de fond modulable, et de très beaux jeux de lumière), et par des costumes intemporels, d'une désarmante sobriété.
Evidemment, la musique est aussi et principalement sa grande force. Cocciante a réussi à combiner dans cette oeuvre musicale, un enchaînement de titres dont on peut difficilement bouder le charme, qui se joue de toutes les émotions et de tous les registres : enjoué, tendre, désespéré, violent ou encore populaire, le spectateur en a décidément plein les oreilles...

Mais intéressons-nous maintenant à celui qui nous intéresse ici, et à son incarnation originelle dans cette comédie musicale.
Ce Frollo a quelque chose de résolument troublant. Il apparaît dès les premiers instants sous les traits d'un prêtre sévère, aux allures inquiétantes et accusatrices. Il y a de la xénophobie sous ses allures méprisantes, une froideur hautaine, un orgueil impénétrable dans ses regards d'une pesanteur accablante. En résumé, une âme imperméable aux passions du monde, une statue de marbre que l'on juge ignorant de toutes ses fièvres et de toutes ses inconséquences.

Daniel Lavoie dans l'Enfant trouvé
Au fil de l'intrigue, et finalement très tôt dans le déroulement de l'histoire, l'enveloppe de Frollo se fissure. Son infaillible droiture morale, la rigidité même de son allure, s'altèrent. Monument d'austérité qui se meut en  chair vulnérable et tourmentée : transmutation qui se produit dans la souffrance d'un amour voué au silence, à l'étouffement. Cette transformation est si visible dans le jeu et dans le maintien de Daniel Lavoie, son interprète original, que l'on comprend immédiatement la puissance de ses tourments intérieurs, sans avoir recours à de longues dissertations... Une seule chanson suffit (Tu vas me détruire), pour saisir l'ampleur de son drame personnel, et en même temps l'inéluctable tragédie qui en résultera.



Sa voix de baryton, aux accents autoritaires et lugubres, contrebalancent parfois ses allures statiques et enfermées, comme si l'interprète paraissait par instant mal à l'aise avec la rigidité de son personnage, qui à défaut d'expressions corporelles, se doit de tout exprimer par un timbre sombre ou rageur et par des regards désespérés.

Daniel Lavoie et Hélène Ségara dans Un matin du dansais

Du reste, cette version musicale de Frollo est sans doute l'une des plus réussies, car sans aucun doute l'une des plus absolues et des plus marquantes, puisqu'elle a conservé la nature du personnage et de ses tourments, en le résumant habilement sans tomber dans de désastreux excès, comme on a pu le voir dans certaines adaptations précédemment citées. Frollo demeure véritablement l'instrument du destin, tel que Victor Hugo l'a conçu dans son roman, il est l'acteur de la tragédie en même temps que son moteur, et c'est ce qui fait toute la force de cette incarnation que l'on ne pourra décidément que saluer.

Daniel Lavoie n'est cependant pas le seul interprète à avoir prêté sa voix et ses traits au personnage sur scène. Notre-Dame de Paris a en effet fait l'objet d'adaptations à l'étranger, qui ont connu un succès aussi grand (sinon plus grand) que dans nos pays francophones. Il est donc utile et je dirais même, nécessaire, de citer ces interprètes qui ont su apporter d'autres nuances à Frollo, par rapport à leur modèle original.

Commençons tout d'abord par Vittorio Matteucci, que j'ai pu découvrir grâce à Lorinda, dans la version italienne de la comédie musicale tournée aux Arènes de Vérone en 2002.
Il n'existe pas réellement de différences scéniques entre la version originale du Palais des Congrès, et la version italienne. A mon sens, les principales distinctions entre l'une et l'autre résident justement dans l'incarnation de Frollo et d'Esmeralda. La bohémienne, interprétée par Lola Ponce, est gaie, danse et chante avec une vivacité communicative, et réussit véritablement à charmer le spectateur par sa grâce juvénile et son charme tout naturel (et s'éloigne donc d'une Hélène Ségara plutôt statique et beaucoup moins enjouée...) Quant à Frollo, il est à la fois tout aussi terrifiant que dans la version française, tout en étant diamétralement différent. Disons pour simplifier qu'il est doté d'un charisme trouble mais écrasant, que le mépris visible sur ses traits se double de gestes agressifs plutôt que froids. Il y a une fièvre dans ce personnage, non pas latente, mais accablante.

Vittorio Matteucci
Le spectateur ressent de ce fait beaucoup moins la souffrance taciturne du personnage, puisque ses sentiments et son drame ne sont pas ou peu réfrénés.  Le personnage paraît donc plus agressif qu'il ne le devrait, plus inquiétant dans sa véhémence que dans ses douleurs muettes et dans ses dilemmes intérieurs.
(Voir la version italienne de Tu vas me détruire : Mi distruggerai sur youtube)Ce qui ne l'empêche pas bien entendu d'être une très belle et assez magnétique incarnation de l'archidiacre de Notre-Dame, mais sans doute pas celle qui aura ma préférence. L'interprétation suivante emportera davantage mon adhésion...

Au-delà de la version italienne, on peut en effet trouver également un interprète difficilement égalable en la personne de Alexandr Marakulin, dans la version russe, qui a connu un très beau succès au cours des années 2002 à 2005. Il est cependant regrettable que cette version n'ait jamais été filmée dans son entièreté, malgré la très grande qualité des voix de ses interprètes.

Alexandr Marakulin dans "Etre prête et aimer une femme"

Alexandr Marakulin donne à voir un Frollo... plus humain, plus compréhensible peut-être, dont l'interprétation me fait personnellement beaucoup penser par certains aspects à celle de Kenneth Haigh en 1976. Mais il est nécessaire de nuancer. Quand je dis plus humain, je veux dire principalement plus expressif dans ses douleurs, plus misérable dans l'expression de son amour, que ses homologues français ou italiens. Il y a une réserve presque touchante chez ce Frollo, dont la puissance dramatique se révèle entièrement dès les première notes de "Ti gibel maya" (titre de la version russe de Tu vas me détruire), ce qui ne prive pas pour autant le personnage de ses bassesses et de sa lâcheté. Au-delà de ses performances scéniques, on ne peut que saluer cette voix de baryton-basse, aux lugubres accents slaves, qui confère une merveilleuse opposition entre des apparences pitoyables et une fierté révolue, entre une âme froide, mesurée, et un coeur désespéré, qui entraînera tout ce qu'il touche vers le fond.


Pour preuve, il suffit de voir la scène de Visite de Frollo à Esmeralda et Un matin tu dansais, pour se rendre compte du très beau travail réalisé sur le jeu des deux personnages. Cette version de Frollo est à mon humble avis, l'une des plus abouties que l'on ait pu voir. 




A suivre dans un prochain et dernier article : Richard Berry dans Quasimodo d'El Paris (1999) : Sixième partie

14 mai 2012

Quelques lectures en passant...

 Le docteur Thorne, d'Anthony Trollope

Le docteur Thorne a sans doute valu à Troloppe son plus grand succès. Tombé dans l'oubli, ce roman a fait heureusement l'objet d'une réédition chez Fayard, en grand format, pour le plus grand bonheur des fervents admirateurs de ces chers auteurs victoriens.

Le docteur Thorne conte l'histoire d'un médecin de campagne et sa nièce Mary, jeune fille sans le sou, que l'on veille à tenir à l'écart de la bonne société, depuis que l'héritier désargenté des Gresham de Greshamsburry lui ait proposé de l'épouser...

On perçoit dans ce roman charmant, à l'ambiance néanmoins réaliste et sans doute un peu satirique, la grande finesse des portraits psychologiques de ces protagonistes, dont seul Trollope a le secret. Une histoire sobre, belle, d'un charme presque perdu, où l'on peut s'amuser ou s'édifier des codes de la morale victorienne ou de la vanité des qu'en-dira-t-on de la bonne société...




Au fond du gouffre, de Georges Ohnet

Un nouveau Georges Ohnet découvert, (merci les éditions Elibron, qui offrent la possibilité de s'offrir des réimpressions d'anciens ouvrages tombés en désuétude) et avec lui, aussi surprenant que cela puisse paraître, un nouveau style pour cet auteur que je croyais bien connaître !

Au fond du gouffre est le roman d'une réhabilitation, celle de Jacques de Fréneuse, jeune homme condamné à perpétuité au bagne de Nouméa pour le meurtre de sa maîtresse, mais un meurtre qu'il n'a pas commis, puisque la femme qu'on l'accuse d'avoir assassiné est bel et bien vivante...

Georges Ohnet a écrit ici un roman certes bien mis en place, efficace, qui brosse avec brio les dérives délétères de la jeunesse bourgeoise du  du XIXe siècle, mais qui oserais-je le dire, m'a quelque peu ennuyée... Entre l'évasion du bagne de Nouméa, qui paraît décidément bien aisée, et les aberrations juridiques qui sont parsemées tout au long de ce roman, il aurait été souhaitable que Georges Ohnet, auteur que j'adore pourtant, s'en tiennent aux romans campagnards, et à la littérature populaire et sentimentale qu'il maîtrisait si bien... Car là, l'auteur était visiblement mal à l'aise avec son sujet, ce qui rend la lecture finalement un peu lente, et peu agréable.

Quand j'étais Jane Eyre, de Sheila Kohler

Quand j'étais Jane Eyre raconte l'histoire d'une création, et le processus d'une écriture, d'une publication, d'une vie. Charlotte Brontë a connu un certain succès de son vivant grâce à Jane Eyre, contrairement à ses soeurs Emily et Anne, mortes prématurément à l'âge de 30 ans, sans avoir seulement perçu la notoriété de leurs oeuvres, qui devait durer encore pour longtemps... L'auteur s'immisce dans la personnalité de Charlotte Brontë, et l'on suit alors une magnifique pérégrination parmi ses souvenirs personnels (romancés ou si peu), ses peurs, ses doutes, ses souffrances que l'on perçoit à travers les morts tragiques de ses soeurs et de leur frère maudit Branwell.




Notre-Dame - tome 1, Le Jour des Fous, par Recht et Bastide

Enfin une adaptation du roman de Hugo dans le format BD, qui soit une bonne surprise... ! Tout d'abord, le dessin est indéniablement réussi, précis tout en étant fluide, dans des tons lumineux, tantôt plus sombres, mais toujours agréables et harmonieux...
Quant à la qualité de l'adaptation, ma foi, ce premier tome n'est pas mal du tout... Il suit de près l'histoire originale, adaptant le dialogue tout en tâchant de condenser l'oeuvre monumentale de Hugo, afin que le fil conducteur reste perceptible. Quelques expressions m'ont parues un peu crues (l'auteur ne se serait jamais permis de s'exprimer de la sorte), afin sans doute de rendre ce monde médiéval plus violent, et probablement dénué de tout romantisme. La représentation de Quasimodo m'a plutôt étonnée, cette sorte de colosse à demi-humain (pourquoi me fait-il penser à l'incroyable Hulk... ?), est plutôt déconcertante, mais ce premier tome n'étant qu'une mise en place des évènements, il reste à juger la qualité de cette série sur sa continuité et sa cohérence. Jusqu'à présent, Frollo apparaît peu, mais il apparaît d'ores et déjà comme un homme bon, mais animé de sentiments contradictoires... On en redemande, et on attend déjà la suite... !

Le Voisin, de Tatiana de Rosnay

Je n'avais jamais lu Tatiana de Rosnay, et je pense que l'expérience est à renouveler...
Le Voisin n'est certes pas de la grande littérature, mais plutôt de la littérature efficace ! Le roman retrace l'histoire d'une jeune mère de famille, harcelée par un voisin, dont elle ne connaît seulement pas le visage. Harcèlement qui vire bien vite à l'obsession. Mais l'obsession de qui ? Et pourquoi ?

Alors, on pourra reprocher quelques scènes qui n'étaient sans doute pas nécessaires, et qui ôteraient presque au récit de sa crédibilité... Mais passons. Reste que ce roman est diaboliquement efficace, et offre une conclusion merveilleusement surprenante qui ne peut pas laisser le lecteur indifférent.

28 avril 2012

Claude Frollo : les identités tragiques d'un personnage méprisé (4/6)

Première partie / Deuxième partie / Troisième partie

1996 : Laurent Hilaire : l'expression du paradoxe en pas de deux

Qu'on se le dise, je suis loin d'être une spécialiste du ballet, ni une très grande férue du genre...
Néanmoins, cette adaptation du roman par Roland Petit pour la scène de l'Opéra de Paris, est d'un indéniable charme : tour à tour colorée, ou lugubre, inventive ou moderne, elle ne peut décidément laisser indifférent.

Evidemment, le ballet peut être un spectacle difficile, plus difficile encore pour une adaptation d'une oeuvre où le verbe occupe une place si prépondérante. Malgré tout, les performances des danseurs (et là, je pense essentiellement à Nicolas Le Riche, qui interprète un Quasimodo bossu et courbé en deux durant tout ce spectacle grandiose), l'expressionnisme de leur jeu et de leurs regards, parviennent à résumer en deux heures des centaines de pages de drame... et de mots. La musique de Maurice Jarre, résolument moderne, se prête, s'adapte, se fond, au drame qui se joue, aux passions qui se déchaînent.

Laurent Hilaire, alors danseur étoile à l'Opéra de Paris (aujourd'hui maître de ballet), prête ses traits sévères et sa grâce féline à un Frollo torturé, égoïste, qui sous ses apparences bien respectables, se meurt d'amour pour la belle Esméralda (Isabelle Guérin), d'un amour bien sûr voué au silence, mais à la fois d'une telle pesanteur et d'une telle violence, que cette interprétation parvient à susciter plus que n'importe quelle autre, une claire et nette impression de terreur.


En effet, il y a dans le jeu de Laurent Hilaire une froideur formidable, avec son visage que l'on croirait taillé dans l'albâtre, et ses gestes d'un esthétisme véhément, mais néanmoins contenu jusqu'à l'apparition de Phoebus, et la scène d'amour entre ce dernier et Esmeralda. La souffrance du prêtre, sa jalousie dévastatrice, déferlent alors sans mesure : on assistera alors à des baisers passionnés et contraints, puis à des coups, dont on ne sait s'il s'agit de visions cauchemardesques inventées par le prêtre, ou la bohémienne.

Frollo & Esmeralda : a kiss at last ! ;-)


Il est indéniable que ce Frollo est infiniment bien interprété, malgré les raccourcis inévitables, et les adaptations nécessaires à la transposition sur scène, et la parti pris d'une violence tour à tour contenue, ou montrée avec une merveilleuse habileté. Jamais Frollo n'a été si égoïste, si méprisable, et finalement si complexe...

1997 : Richard Harris : le grand désordre

Je n'aurais sincèrement pu trouver d'autre titre que celui-là pour exprimer l'immense pagaille semée tout au long de ce téléfilm réalisé par Peter Medak en 1997. L'oeuvre en elle-même (si du moins on ose lui donner ce nom) est une absurdité en soi : la trame d'origine est si bouleversée, que l'on peine à y reconnaître l'esprit de Hugo, ou même ses personnages. Bien entendu sur la forme, on retrouve le gentil Quasimodo, la belle Esmeralda, et le méchant Frollo, le tout noyé dans un flot d'incohérences tant scénaristiques qu'historiques, qui auraient plus tendance à faire rire que pleurer... Oui, il faut l'avouer, cette version est risible sur sa forme, et Frollo, qui est bien entendu l'élément qui nous intéresse dans cet article, même s'il est plutôt effrayant à voir (un Richard Harris au crâne rasé et à la mine patibulaire), ne m'a jamais inspiré qu'une irrépressible envie de rire... Rien qu'à ce stade, on sait d'ores et déjà que le téléfilm est vraiment passé à côté de son sujet... Mais soit. Frollo a deux obsessions très malsaines : l'imprimerie (si, si) et Esmeralda (bien entendu). Est-il un personnage bon ? Le spectateur n'en sait rien... Est-il fou ? Sans doute. Est-il un sadique ? Probablement. Là, on ne peut songer qu'à la mémorable scène de flagellation, qui inspire horreur, dégoût, rires nerveux, bref, des réactions qui toutes ensemble font un très mauvais mélange...

On songerait presque au Nom de la Rose d'Umberto Eco, dans une version comique... Et encore, la comparaison est flatteuse.
Vraiment, que dire sur cette version ? Que Richard Harris a tenté de sauver les meubles, en prenant des poses qu'on dirait sorties d'un film d'horreurs des années cinquante ?

En bref, on rente pantois devant un tel fatras...  Un conseil : mieux vaut passer son chemin...

Dans un prochain article : La version musicale de Cocciante et Plamondon : Cinquième partie

06 avril 2012

Claude Frollo : Les identités tragiques d'un personnage méprisé (3/6)

Première partie / Deuxième partie

1982 : Sir Derek Jacobi : dramatisme et humanisme shakespeariens


Inutile de le dissimuler : j'avoue avoir véritablement tardé à rédiger cet article, pour la simple raison qu'il me fallait  l'entamer par quelques mots au sujet de cette adaptation télévisée de 1982, qui n'a jamais soulevé mon enthousiasme. Et pourtant... comment pourrait-on se plaindre de la pléiade d'acteurs tous plus excellents les uns que les autres, qui figurent sur une affiche plutôt alléchante ? En effet, on trouve le toujours étonnant Anthony Hopkins en Quasimodo (même s'il est à peine reconnaissable, il faut en convenir), le troublant David Suchet en Clopin Trouillefou, ou même Robert Powell, à qui l'on a bizarrement confié le rôle de Phoebus, choix que je m'explique difficilement, mais passons. On remarquera également les apparitions du talentueux Tim Piggott-Smith, ou encore de l'immense John Gielgud.
Malgré tout, le charme n'opère pas. Le sentiment fort mitigé qui a inspiré mon sentiment depuis le premier visionnage, perdure. L'adaptation toute entière laisse indifférent, l'intrigue, même bouleversée - et ce ne sera pas son principal défaut - ne parvient pas à susciter le moindre attachement, la moindre étincelle à cette adaptation, qui malgré son soin visible, apparaît invariablement désordonnée, vaine, ... creuse en quelque sorte.
Lesley-Ann Down est certes fort jolie, mais maquillée et si parfaitement manucurée en plein XVe siècle, que cela est presque risible... Mais ce n'est finalement pas ici le propos, puisqu'il est n'est question que de Claude Frollo, c'est-à-dire dans le cas présent, de l'immense acteur britannique Sir Derek Jacobi.


Alors, bien entendu, il me sera impossible d'en dire le moindre mal, puisque force est de reconnaître qu'il fait sans doute partie des acteurs les plus talentueux, les plus éminents du théâtre anglais de notre temps.

Cette adaptation, il est nécessaire de le concéder, fait la part belle à un Frollo ayant conservé son sacerdoce, et bénéficiant de plus d'une notoriété quelque peu excessive, par rapport à ce qu'elle est dans le roman. Il demeure néanmoins, à l'égal de Quasimodo, l'un des personnages centraux de cette fresque. Il apparaît tout d'abord comme un personnage respectable et bon, ce qui sur le fond est tout à fait juste. Mais où est passée la part d'ombre du personnage que l'on peine à entrevoir ? Existe-t-elle vraiment dans cette adaptation ? Si l'on peut bien comprendre l'ampleur son égoïsme, de sa lâcheté, où sont passés ses tourments intérieurs ? Que devient cette quête d'absolue, ces heures de solitude et recherches vaines passées à se consacrer à l'alchimie, cette science obscure qui l'écarte du monde, et qui renforce la crainte qu'il y suscite ? Où sont ses heures lugubres de questionnement sur l'utilité de Dieu, de sa vie, ses instants de délire et de fièvre ? Où se sont égarées sa solitude, sa froideur qui dissimule pourtant bien des accès de passion ?
Même si Derek Jacobi a laissé transparaître une belle humanité chez Frollo, le scénario a pris des raccourcis maladroits, donnant à voir de lui un résumé bien simpliste. Dans un certain sens, cette incarnation est une nouvelle fois unidimensionnelle.
Certes, l'acteur apparaît dramatique dans sa déclaration, pathétique dans ses larmes (et on y reconnaît une intonation toute shakespearienne), mais son personnage paraît si éloigné de son modèle original, qu'il est difficile de percevoir l'intensité de son désespoir, ou plus généralement de la pesanteur tragique de l'histoire...
On le verra plus simplement comme un obsessionnel pervers plutôt qu'un prêtre torturé par des contradictions violentes... On ne pourra malheureusement que le déplorer...


1996 : le Juge Frollo selon Disney : l'incarnation de la justice implacable

Je n'ai pu bouder mon plaisir en découvrant pour la première fois cette adaptation de Disney. Tout d'abord, il serait malhonnête de dire qu'elle ne serait pas d'excellente facture, comme cela est le cas de la plupart des productions de ce studio. Certes, on pourra y trouver à redire sur le scénario, qui s'éloigne bien entendu du roman, mais comment transcrire avec respect la tragédie de ce roman, et la violence des sentiments des protagonistes, lorsque l'on s'adresse principalement à un public de moins de 12 ans... ?
A vrai dire, le résultat est tout à fait admirable dans l'ensemble, et vu la catégorie de cette adaptation, il serait parfaitement injuste de la fustiger. Un très beau travail a été fait sur les personnages : Esméralda est belle et courageuse ; Quasimodo est un coeur tendre ; Phoebus est un preux chevalier animé de bons sentiments. En bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Evidemment, il n'y aurait ni moteur, ni fondement à histoire s'il n'y avait cet incontournable archétype du mal, que l'on retrouvera dans l'incarnation de Frollo.

Bien entendu, dans ce contexte, il est bien compréhensible que celui-ci ait subi une nouvelle dichotomie. A l'image du Frollo de 1939, il sera juge. Un juge tout puissant, cruel, calculateur, xénophobe, mais dévôt. Il m'a fait penser à une sorte d'Ivan le Terrible, en version édulcorée...
Car ce Frollo, malgré qu'il ait été très fortement modifié sur le fond, n'en est pas moins très inquiétant sur la forme. Il apparaît comme une grande figure noire, mais non manichéenne. Les scénaristes l'ont terriblement et merveilleusement nuancé. Il recueille Quasimodo, car contraint à le faire par l'archidiacre de Notre-Dame (et là, on retrouve à nouveau une espèce de conscience extériorisée, sous la forme de l'homme d'église, toujours dans l'esprit de la version de 39). Il élève l'enfant en quelque sorte, sans l'aimer. Ici, il n'a pas de frères, pas de sympathie, pas de miséricorde, rien en somme qui le relierait à une quelconque humanité. Aime-t-il Esmeralda ? Cela est même difficile à dire... Mais il la convoite, et il l'exprime en mots rageurs, violents.


La  scène où Frollo se trouve face aux flammes de sa cheminée, dans lesquelles se dessine Esmeralda, est une évocation finalement osée de la véhémence de ses sentiments, mais ô combien réussie. L'entièreté du graphisme de cette séquence est une merveille, et elle a réussi à présenter les délires fiévreux du personnage, en mêlant le lugubre et l'outrancier.
Le talent de Jean Piat au doublage n'y est certainement pas étranger...



Il y a du Bernardo Gui dans cette incarnation de Frollo, dans son acharnement mauvais, dans ses craintes fiévreuses d'une punition divine. On perd de façon inévitable la tragédie réelle de ses tourments intérieurs, d'aimer et d'être haï en retour, de s'enfoncer peu à peu dans une folie qui détruira tous ceux qu'il touche.

Le personnage de Disney n'échappera d'ailleurs pas à son destin terrible : les excès de sa folie et de son acharnement le précipiteront dans l'abîme... Un abîme de feu, dans lequel il craignait tant de chuter.

A venir : Laurent Hilaire (ballet de Roland Petit) et Richard Harris (1997) : Quatrième partie

13 mars 2012

Claude Frollo : Les identités tragiques d'un personnage méprisé (1/6)

Voilà plusieurs mois que j'envisage de réaliser un article, aux allures de rétrospective, afin de présenter les différents visages de ce personnage ô combien passionnant, mais terriblement malmené au fil des adaptations (et non forcément des interprétations), qui se sont succédées au cours du XXe siècle.

En quelques mots...

Crée en 1831 par Victor Hugo, personnage "moteur" de l'intrigue de Notre-Dame de Paris, Claude Frollo est présenté comme la figure intellectuelle du roman. Sombre, réfléchi, solitaire, l'archidiacre de Notre-Dame est un personnage estimé, respecté, mais craint. L'alchimie, la science, l'étude sont l'essence même de sa vie. Il a élevé son jeune frère Jehan, a recueilli Quasimodo, enfant abandonné sur le parvis de la cathédrale, a pris Pierre Gringoire sous son aile. Lorsque paraît La Esméralda dans cette existence austère, il a 36 ans. En connaissant l'amour , il entre dans la vie. Le choc est brutal, le réveil tardif. La fatalité est en marche...

Notre-Dame de Paris a été adapté à de nombreuses reprises, comme on pourra le constater par la suite (imdb dénombre une trentaine titres, en incluant les variations sur le thème, mais sans compter les ballets et les opéras). Claude Frollo, cette figure délicieusement complexe, a donc subi autant de transformations qu'il était possible d'en imaginer, mais pas nécessairement dans le meilleur sens du terme. Les raccourcis maladroits se sont succédés aux adaptations politiquement correctes : en lui ôtant l'essence même de ses combats intérieurs, le personnage s'est au fil du temps effiloché, galvaudé, a sombré dans une suite d'incarnations manichéennes dont on verra les tristes dérives.
1923 : Nigel de Brulier et Brandon Hurst : Petit manuel de dichotomie avancée


Il n'aura pas fallu attendre longtemps avant de voir le cinéma malmener le personnage. Ce film muet de Wallace Worsley a fait la part belle à Quasimodo (merveilleux Lon Chaney, à peine reconnaissable sous son maquillage particulièrement hideux, mais qui demeure une très belle, émouvante et dramatique adaptation du personnage). Ce film bénéficiait sans doute d'excellents moyens pour l'époque, les scènes de foules sont très réussies déjà, malgré une pellicule qui passe mal l'épreuve du temps... (comparé en tout cas au fantastique Fantôme de l'Opéra de la même époque, et avec le même maître de la transformation aux commandes, l'incroyable Lon Chaney). Mais concernant Claude Frollo, ma foi, autant le dire immédiatement, celui-ci a subi une transformation toute nette : il s'est tout simplement scindé en deux entités bien distinctes : un prêtre (ou un archevêque même dans ce cas, si j'ai bien saisi) bon, honnête et droit dans ses sandales, j'ai nommé Nigel De Brulier (mélodramatique au possible), et Jehan, prêtre défroqué animé de sentiments fort peu recommandables (Brandon Hurst).


Nigel de Brulier (Claude Frollo)
Brandon Hurst (Jehan), déguisé en prêtre (???), qui s'est introduit dans la cellule d'Esméralda
Le procédé est simple, et a d'ailleurs été repris ensuite : il s'agit de contourner tout simplement l'épineuse question du sacerdoce. Que sont devenus les interrogations du prêtre imaginé par Hugo ? Où se sont envolés ses doutes sur la foi, Dieu, la religion, tandis qu'il les met face à la passion dévorante qui le précipitera dans l'abîme ? Ces interrogations, ces pages de "fièvre", de délire et de folie, n'ont simplement plus lieu d'être, et en perdant cet aspect de sa psychologie, s'envole même toute sa profondeur et toute sa raison d'exister.

A noter que le film peu être vu gratuitement, et en toute légalité sur le site des archives du cinéma muet  : http://www.archive.org/details/The_Hunchback_of_Notre_Dame

NB : Lorinda, je suis toujours en train de m'interroger sur la pertinence de la patate souriante de l'interface française... ^_^ 

1939 : Sir Cedric Hardwicke : comment la loi se substitue au sacerdoce

J'ai découvert ce film il y a longtemps, lors d'une diffusion sur Arte dans sa version colorisée. Et je l'avais à vrai dire peu aimé, malgré un excellent Charles Laughton et la délicate et douce Maureen O'Hara, respectivement dans les rôles de Quasimodo et Esmeralda. Sir Cedric Hardwicke, éminent acteur shakespearien, prête ici ses traits (monolithiques) à un Frollo revu et corrigé une nouvelle fois par des scénaristes décidément très ennuyés par ce fameux sacerdoce... Puisqu'il est impensable de lui faire porter la soutane, on lui fera revêtir une autre robe : celle du juge. Cette idée, toute neuve à l'époque, sera utilisée elle aussi à une autre occasion, mais nous en reparlerons. Un personnage de prêtre est néanmoins conservé dans cette trame, et a priori uniquement pour la forme, puisqu'il n'a guère d'utilité dans l'intrigue. Comme dans le cadre du film précédent, on aura néanmoins laisser une sorte de conscience à Frollo, une espèce d'extériorisation de ses débats intérieurs, par la présence d'un homme de Dieu qui s'évertuera, en vain, à le ramener vers la raison.

Sir Cedric Hardwicke
 La nature de ses rapports à Esmeralda, présentés sous des dehors soit purement pervers, soit  désespérément puérils ("you like animals !!!"), sont à mille lieues de la peur irrépressible, puis de la haine sauvage, qu'elle éprouve à son égard dans le roman. On a peine à y reconnaître véritablement la nature véritable des personnages d'origine...

Maureen O'Hara (Esmeralda) et Cedric Hardwicke (Frollo)
A suivre : Alain Cuny (1956) et Kenneth Haigh (1976) : Deuxième partie 

09 décembre 2011

L'enfer où tu seras, c'est mon paradis...

Eh voilà ! Depuis quelques temps, l'envie de lire une nouvelle fois Notre-Dame de Paris se fait sentir. Un peu comme pour Les Misérables, j'entame donc une relecture progressive, lente, en tâchant de savourer au mieux les mots merveilleux de l'auteur, ainsi que son indéniable génie à décrire les passions humaines.
Dans ce cadre, comment ne pas évoquer, et donc retranscrire ici un extrait du chapitre Lasciate ogni speranza (inscription qui figure sur la Porte de l'Enfer, selon Dante), qui fait partie des extraits que j'affectionne le plus... A vrai dire, je l'ai lu tant de fois que je le connais littéralement par coeur...
Il contient, à mon sens, sans doute l'une des plus belles déclarations d'amour de la littérature. (Mais si, mais si...)
Cet extrait d'autre part, démontre (comme la plupart des chapitres consacrés au personnage de Claude Frollo, c'est dire), que l'image de ce personnage a été honteusement galvaudé dans les adaptations qui en ont été faite jusqu'à présent. Tiens, cela me fait penser qu'il faudrait écrire un article sur les différents visages de Frollo... Cela pourrait être d'une intérêt certain...
En attendant le temps et l'inspiration, je vous laisse savourer l'extrait en question...


(...)
" – Oh ! dit le prêtre, jeune fille, aie pitié de moi ! Tu te crois malheureuse, hélas ! hélas ! tu ne sais pas ce que c'est que le malheur. Oh ! aimer une femme ! être prêtre ! être haï ! l'aimer de toutes les fureurs de son âme, sentir qu'on donnerait pour le moindre de ses sourires son sang, ses entrailles, sa renommée, son salut, l'immortalité et l'éternité, cette vie et l'autre ; regretter de ne pas être roi, génie, empereur, archange, dieu, pour lui mettre un plus grand esclave sous les pieds ; l'étreindre nuit et jour de ses rêves et de ses pensées ; et la voir amoureuse d'une livrée de soldat ! et n'avoir à lui offrir qu'une sale soutane de prêtre dont elle aura peur et dégoût ! Être présent, avec sa jalousie et sa rage, tandis qu'elle prodigue à un misérable fanfaron imbécile des trésors d'amour et de beauté ! Voir ce corps dont la forme vous brûle, ce sein qui a tant de douceur, cette chair palpiter et rougir sous les baisers d'un autre ! Ô ciel ! aimer son pied, son bras, son épaule, songer à ses veines bleues, à sa peau brune, jusqu'à s'en tordre des nuits entières sur le pavé de sa cellule, et voir toutes les caresses qu'on a rêvées pour elle aboutir à la torture ! N'avoir réussi qu'à la coucher sur le lit de cuir ! Oh ! ce sont là les véritables tenailles rougies au feu de l'enfer ! Oh ! bienheureux celui qu'on scie entre deux planches, et qu'on écartèle à quatre chevaux ! - Sais-tu ce que c'est que ce supplice que vous font subir, durant les longues nuits, vos artères qui bouillonnent, votre coeur qui crève, votre tête qui rompt, vos dents qui mordent vos mains ; tourmenteurs acharnés qui vous retournent sans relâche, comme sur un gril ardent, sur une pensée d'amour, de jalousie et de désespoir ! Jeune fille, grâce ! trêve un moment ! un peu de cendre sur cette braise ! Essuie, je t'en conjure, la sueur qui ruisselle à grosses gouttes de mon front ! Enfant ! torture-moi d'une main, mais caresse-moi de l'autre ! Aie pitié, jeune fille ! aie pitié de moi !

Le prêtre se roulait dans l'eau de la dalle et se martelait le crâne aux angles des marches de pierre. La jeune fille l'écoutait, le regardait. Quand il se tut, épuisé et haletant, elle répéta à demi-voix : – Ô mon Phoebus !

Le prêtre se traîna vers elle à deux genoux.

– Je t'en supplie, cria-t-il, si tu as des entrailles, ne me repousse pas ! Oh ! je t'aime ! je suis un misérable ! Quand tu dis ce nom, malheureuse, c'est comme si tu broyais entre tes dents toutes les fibres de mon coeur ! Grâce ! si tu viens de l'enfer, j'y vais avec toi. J'ai tout fait pour cela. L'enfer où tu seras, c'est mon paradis, ta vue est plus charmante que celle de Dieu ! Oh ! dis ! tu ne veux donc pas de moi ? Le jour où une femme repousserait un pareil amour, j'aurais cru que les montagnes remueraient. Oh ! si tu voulais !... Oh ! que nous pourrions être heureux ! Nous fuirions, - je te ferais fuir, - nous irions quelque part, nous chercherions l'endroit sur la terre où il y a le plus de soleil, le plus d'arbres, le plus de ciel bleu. Nous nous aimerions, nous verserions nos deux âmes l'une dans l'autre, et nous aurions une soif inextinguible de nous-mêmes que nous étancherions en commun et sans cesse à cette coupe d'intarissable amour !
Elle l'interrompit avec un rire terrible et éclatant. – Regardez donc, mon père ! vous avez du sang après les ongles !

Le prêtre demeura quelques instants comme pétrifié, l'oeil fixé sur sa main.
– Eh bien, oui ! reprit-il enfin avec une douceur étrange, outrage-moi, raille-moi, accable-moi ! mais viens, viens. Hâtons-nous. C'est pour demain, te dis-je. Le gibet de la Grève, tu sais ? il est toujours prêt. C'est horrible ! te voir marcher dans ce tombereau ! Oh ! grâce ! - Je n'avais jamais senti comme à présent à quel point je t'aimais. Oh ! suis-moi. Tu prendras le temps de m'aimer après que je t'aurai sauvée. Tu me haïras aussi longtemps que tu voudras. Mais viens. Demain ! demain ! le gibet ! ton supplice ! Oh ! sauve-toi ! épargne-moi ! "

Notre-Dame de Paris
Livre huitième, chapitre IV "Lasciate ogni speranza"
V.Hugo




Image hébergée par servimg.com
Vittorio Matteucci (Frollo) et Lola Ponce (Esmeralda) dans la comédie musicale de Cocciante, tournée aux Arènes de Verone en 2002.
"Mi distruggerai" (Tu vas me détruire)

11 août 2011

Le tigre qui retrouve sa proie

Je l'avoue. Je savoure la lenteur avec laquelle j'ai entrepris une relecture des Misérables, de Victor Hugo.
Et tout particulièrement, les instants - trop furtifs - où l'auteur dépeint la personnalité de l'inspecteur Javert. Car c'est grâce à Lorinda et à Flo, que j'ai pris la peine de me pencher à nouveau sur ce personnage, qui à la première lecture ne m'avait non pas rebutée, mais complètement déroutée.

Ce sont des extraits comme celui que je prends plaisir à recopier ci-dessous, qui peuvent expliquer le caractère tour à tour manichéen ou complexe, des actes et des pensées de ce singulier personnage.

"(…) Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean.
Il y a dans ce monde deux êtres qui tressaillent profondément: la mère qui retrouve son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce tressaillement profond.

Dès qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable, il s'aperçut qu'ils n'étaient que trois, et il fit demander du renfort au commissaire de police de la rue de Pontoise.

Avant d'empoigner un bâton d'épines, on met des gants.

Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs et lui. Il pencha la tête et réfléchit comme un limier qui met le nez à terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au péager le mit au fait: – Avez-vous vu un homme avec une petite fille? – Je lui ai fait payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps pour voir de l'autre côté de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette à la main l'espace éclairé par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là comme une trappe et à l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite rue Picpus. Il assura les grands devants, comme parlent les chasseurs; il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant passé, il la requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont des atouts.

D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir à bout d'un sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une prise de tabac.

Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais désirant reculer le plus possible le moment de l'arrêter, heureux de le sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté de l'araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse; c'est le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel délice que cet étouffement!

Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées. Il était sûr du succès; il n'avait plus maintenant qu'à fermer la main.

Accompagné comme il l'était, l'idée même de la résistance était impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean Valjean.

Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les recoins de la rue comme les poches d'un voleur. Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.
On imagine son exaspération.
Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, resté imperturbable à son poste, n'avait point vu passer l'homme.
(...)

Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur.

Il est certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie, qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que César fit des fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean Valjean. Il eut tort peut-être d'hésiter à reconnaître l'ancien galérien. Le premier coup d'oeil aurait dû lui suffire. Il eut tort de ne pas l'appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort de ne pas l'arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise. Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de connaître et d'interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, dès qu'il eut retrouvé la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable et puéril de tenir un pareil homme au bout d'un fil.
Il s'estima plus fort qu'il n'était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En même temps, il s'estima trop faible quand il jugea nécessaire de s'adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d'un temps précieux. Javert commit toutes ces fautes, et n'en était pas moins un des espions les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans toute la force du terme, ce qu'en vénerie on appelle un chien sage.
Mais qui est-ce qui est parfait?

Les grands stratégistes ont leurs éclipses.

Quoi qu'il en soit, au moment même où il s'aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et battit le quartier toute la nuit. La première chose qu'il vit, ce fut le désordre du réverbère, dont la corde était coupée. Indice précieux, qui l'égara pourtant en ce qu'il fit dévier toutes ses recherches vers le cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d'immenses terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s'enfuir par là. Le fait est que, s'il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac Genrot, il l'eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora ces jardins et ces terrains comme s'il y eût cherché une aiguille.
Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un voleur aurait pris. "

Les Misérables, 2ème partie "Cosette"
Livre cinquième, "A chasse noire, meute muette"
Chapitre X, "Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux"


La traque, la proie, le chasseur... Un champ lexical d'une monstrueuse animalité...
Quant à Javert, ne faudrait-il pas dans une certaine mesure le comparer au personnage de Claude Frollo, dans Notre-Dame de Paris ? Cette référence à la mouche et à l'araignée n'est-elle pas semblable aux évocations du chapitre "Les deux hommes vêtus de noir" de cet autre roman ?
Javert, comme Frollo, par la simple définition de leur fonction, sont du côté du bien, ou de la justice dans ce qu'ils ont de plus élevés.
Javert, à force d'être irréprochable, en devient abject. Où s'est donc égarée son humanité ?
Il y aurait tant à dire sur ce personnage, qui sous des dehors parfaitement monolithiques, et toute l'apparence d'un certain sadisme, n'en est pas moins d'une rare complexité.

Philip Quast (Javert) dans Les Misérables (1995) ou Le regard du fanatique