26 mai 2012

Claude Frollo : les identités tragiques d'un personnage méprisé (5/6)

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1998 : la comédie musicale de Cocciante et Plamondon : les avatars de Claude Frollo en quatre temps.

J'en conviens immédiatement : rédiger cet article ne sera pas chose aisée. Tout simplement pour l'excellente raison que cette version, imaginée, écrite et mise en musique par Richard Cocciante et Luc Plamondon en 1998, est à l'origine de mon addiction non dissimulée à l'histoire originale de Victor Hugo, et donc directement au personnage de Claude Frollo. Le sujet me tenant particulièrement à coeur, il me sera donc d'autant plus difficile de lui rendre parfaitement justice.

Cette comédie musicale accusant déjà ses 14 ans d'existence (et non de représentations, ce qui est bien regrettable), beaucoup d'entre vous se souviendront avec plus ou moins de nostalgie du phénomène qu'a été Notre-Dame de Paris à sa sortie, notamment grâce au succès rencontré par les mélodies de "Belle" ou  du "Temps des cathédrales", qui du reste n'ont pas pris une ride...

Tout d'abord, je vous invite à visiter le site de F.de l'O., qui a réalisé un magnifique article sur le sujet au moins de janvier, qu'il me sera difficile d'égaler !

L'assimilation du drame des gitans et de la violation du droit d'asile, aux centaines de sans-papiers expulsés de l'Eglise St-Bernard à Paris en 1996, a conféré à la comédie musicale un caractère résolument moderne, et a multiplié par d'habiles rappels aux situations alors contemporaines, l'idée d'une proximité entre le monde médiéval et notre époque. Ce sentiment est bien entendu renforcé par une mise en scène dépouillée, presque simpliste (la cathédrale n'est finalement représentée que par un gigantesque mur de fond modulable, et de très beaux jeux de lumière), et par des costumes intemporels, d'une désarmante sobriété.
Evidemment, la musique est aussi et principalement sa grande force. Cocciante a réussi à combiner dans cette oeuvre musicale, un enchaînement de titres dont on peut difficilement bouder le charme, qui se joue de toutes les émotions et de tous les registres : enjoué, tendre, désespéré, violent ou encore populaire, le spectateur en a décidément plein les oreilles...

Mais intéressons-nous maintenant à celui qui nous intéresse ici, et à son incarnation originelle dans cette comédie musicale.
Ce Frollo a quelque chose de résolument troublant. Il apparaît dès les premiers instants sous les traits d'un prêtre sévère, aux allures inquiétantes et accusatrices. Il y a de la xénophobie sous ses allures méprisantes, une froideur hautaine, un orgueil impénétrable dans ses regards d'une pesanteur accablante. En résumé, une âme imperméable aux passions du monde, une statue de marbre que l'on juge ignorant de toutes ses fièvres et de toutes ses inconséquences.

Daniel Lavoie dans l'Enfant trouvé
Au fil de l'intrigue, et finalement très tôt dans le déroulement de l'histoire, l'enveloppe de Frollo se fissure. Son infaillible droiture morale, la rigidité même de son allure, s'altèrent. Monument d'austérité qui se meut en  chair vulnérable et tourmentée : transmutation qui se produit dans la souffrance d'un amour voué au silence, à l'étouffement. Cette transformation est si visible dans le jeu et dans le maintien de Daniel Lavoie, son interprète original, que l'on comprend immédiatement la puissance de ses tourments intérieurs, sans avoir recours à de longues dissertations... Une seule chanson suffit (Tu vas me détruire), pour saisir l'ampleur de son drame personnel, et en même temps l'inéluctable tragédie qui en résultera.



Sa voix de baryton, aux accents autoritaires et lugubres, contrebalancent parfois ses allures statiques et enfermées, comme si l'interprète paraissait par instant mal à l'aise avec la rigidité de son personnage, qui à défaut d'expressions corporelles, se doit de tout exprimer par un timbre sombre ou rageur et par des regards désespérés.

Daniel Lavoie et Hélène Ségara dans Un matin du dansais

Du reste, cette version musicale de Frollo est sans doute l'une des plus réussies, car sans aucun doute l'une des plus absolues et des plus marquantes, puisqu'elle a conservé la nature du personnage et de ses tourments, en le résumant habilement sans tomber dans de désastreux excès, comme on a pu le voir dans certaines adaptations précédemment citées. Frollo demeure véritablement l'instrument du destin, tel que Victor Hugo l'a conçu dans son roman, il est l'acteur de la tragédie en même temps que son moteur, et c'est ce qui fait toute la force de cette incarnation que l'on ne pourra décidément que saluer.

Daniel Lavoie n'est cependant pas le seul interprète à avoir prêté sa voix et ses traits au personnage sur scène. Notre-Dame de Paris a en effet fait l'objet d'adaptations à l'étranger, qui ont connu un succès aussi grand (sinon plus grand) que dans nos pays francophones. Il est donc utile et je dirais même, nécessaire, de citer ces interprètes qui ont su apporter d'autres nuances à Frollo, par rapport à leur modèle original.

Commençons tout d'abord par Vittorio Matteucci, que j'ai pu découvrir grâce à Lorinda, dans la version italienne de la comédie musicale tournée aux Arènes de Vérone en 2002.
Il n'existe pas réellement de différences scéniques entre la version originale du Palais des Congrès, et la version italienne. A mon sens, les principales distinctions entre l'une et l'autre résident justement dans l'incarnation de Frollo et d'Esmeralda. La bohémienne, interprétée par Lola Ponce, est gaie, danse et chante avec une vivacité communicative, et réussit véritablement à charmer le spectateur par sa grâce juvénile et son charme tout naturel (et s'éloigne donc d'une Hélène Ségara plutôt statique et beaucoup moins enjouée...) Quant à Frollo, il est à la fois tout aussi terrifiant que dans la version française, tout en étant diamétralement différent. Disons pour simplifier qu'il est doté d'un charisme trouble mais écrasant, que le mépris visible sur ses traits se double de gestes agressifs plutôt que froids. Il y a une fièvre dans ce personnage, non pas latente, mais accablante.

Vittorio Matteucci
Le spectateur ressent de ce fait beaucoup moins la souffrance taciturne du personnage, puisque ses sentiments et son drame ne sont pas ou peu réfrénés.  Le personnage paraît donc plus agressif qu'il ne le devrait, plus inquiétant dans sa véhémence que dans ses douleurs muettes et dans ses dilemmes intérieurs.
(Voir la version italienne de Tu vas me détruire : Mi distruggerai sur youtube)Ce qui ne l'empêche pas bien entendu d'être une très belle et assez magnétique incarnation de l'archidiacre de Notre-Dame, mais sans doute pas celle qui aura ma préférence. L'interprétation suivante emportera davantage mon adhésion...

Au-delà de la version italienne, on peut en effet trouver également un interprète difficilement égalable en la personne de Alexandr Marakulin, dans la version russe, qui a connu un très beau succès au cours des années 2002 à 2005. Il est cependant regrettable que cette version n'ait jamais été filmée dans son entièreté, malgré la très grande qualité des voix de ses interprètes.

Alexandr Marakulin dans "Etre prête et aimer une femme"

Alexandr Marakulin donne à voir un Frollo... plus humain, plus compréhensible peut-être, dont l'interprétation me fait personnellement beaucoup penser par certains aspects à celle de Kenneth Haigh en 1976. Mais il est nécessaire de nuancer. Quand je dis plus humain, je veux dire principalement plus expressif dans ses douleurs, plus misérable dans l'expression de son amour, que ses homologues français ou italiens. Il y a une réserve presque touchante chez ce Frollo, dont la puissance dramatique se révèle entièrement dès les première notes de "Ti gibel maya" (titre de la version russe de Tu vas me détruire), ce qui ne prive pas pour autant le personnage de ses bassesses et de sa lâcheté. Au-delà de ses performances scéniques, on ne peut que saluer cette voix de baryton-basse, aux lugubres accents slaves, qui confère une merveilleuse opposition entre des apparences pitoyables et une fierté révolue, entre une âme froide, mesurée, et un coeur désespéré, qui entraînera tout ce qu'il touche vers le fond.


Pour preuve, il suffit de voir la scène de Visite de Frollo à Esmeralda et Un matin tu dansais, pour se rendre compte du très beau travail réalisé sur le jeu des deux personnages. Cette version de Frollo est à mon humble avis, l'une des plus abouties que l'on ait pu voir. 




A suivre dans un prochain et dernier article : Richard Berry dans Quasimodo d'El Paris (1999) : Sixième partie

2 commentaires:

Lorinda a dit…

Bon, ce sera dur, chère Clelie, de ne pas faire que t'approuver ^^ Mais tu décris si bien les différents aspects donnés à Frollo dans ces trois versions du musical, qu'il est difficile de trouver quoi ajouter...Daniel Lavoie est évidemment très intérieur, peut-être le plus crispé des trois, qui se cache le mieux derrière l'hypocrisie de son attitude, et pourtant, derrière son apparente immuabilité, se trouvent tous les déchirements que son amour introduit en lui. Et la seule fin possible est la fatalité qu'on connaît. Aussi, tout stoïque et impassible qu'il soit, sa voix et son regard permettent de deviner tout son dilemme intérieur.
Comme tu le soulignes, tel dilemme se manifeste bien plus physiquement et agressivement chez Matteucci. Terrifiant, empreint de charisme, c'est bel et bien son agressivité noire qui ressort le plus, sans que cela contredise totalement le personnage en lui-même. Un autre visage de Frollo, assez noir, comme celui de Laurent Hilaire, inattendu peut-être, mais juste et particulièrement visuel.
Quant à la version russe, malheureusement jamais enregistrée officiellement, comme tu le soulignes...je ne l'ai jamais vu qu'une fois, mais comme tu le dis, Marakulin est Frollo, en un sens. A la hauteur de Lavoie, le dépassant peut-être... Il y a à la fois sa violence, son déchirement, son pathétisme, son humanité et sa froideur. Toutes les facettes de Frollo, en somme, et tu le décris très bien. Je me dis parfois que c'est sans doute le Frollo le plus proche, parce que le tempérament même du personnage me semble comme identique à l'âme de la littérature russe (du moins telle qu'on me l'avait définie dans mes études), à la fois marquée par la fatalité et la résignation, la froideur, mais aussi la violence et le désespoir des émotions.

Je ne peux te dire qu'amen, et te féliciter encore une fois pour ce magnifique article qui n'a pas dû être aisé du tout !! Quasimodo d'El Paris devrait être une balade de santé après cela ^^

A bientôt !

Clelie a dit…

Merci pour ton commentaire, toujours si intéressant et si juste ! Je te rejoins complètement : Marakulin dépasse pratiquement Lavoie... C'est un interprète tellement unique. Il m'a paru avoir tellement bien compris le personnage, il adopte tellement les attitudes que l'on pourrait s'imaginer à la lecture du roman, qu'on peut le percevoir comme une incarnation quasi-parfaite (ah, le jeu de mots bidon ^_^). Aaaah, mais pourquoi les russes n'ont-ils jamais fait un dvd de ce spectacle ???!!! Avec le succès qu'il a connu, c'est assez malheureux !
Je te rejoins aussi complètement lorsque tu parles de la très bonne assimilation du personnage à l'âme même de la littérature russe et au désespoir des émotions. Cela me fait penser tout à fait au personnage de Raskolnikov de Crimes et Châtiments, à la douleur et au fatalisme, poussés jusqu'à la folie...!

Effectivement, le Frollo de Richard Berry, ça va être la fêêêêêêête ! ^_^

A bientôt !