14 octobre 2008

Claude Frollo : de la raison à l'autodestruction

Voilà plusieurs semaines, voire plusieurs mois, que je projette de rédiger un post sur l’un des personnages de la littérature française qui me tient le plus à cœur, qui m’a hantée et passionnée dès ma première lecture de Notre-Dame de Paris.

Alexandr Marakulin (Comédie musicale Notre-Dame de Paris - Russie -2002)

Il n’est pas un héros flamboyant à la Dumas. Il en est même l’antithèse. Il est le symbole même de la noirceur, de la destruction et de la folie. Un personnage romantique et tourmenté, mais pas dans un sens péjoratif : on est loin ici du personnage lisse et geignard, se gargarisant au malheur par ce qu’il n’a rien de mieux à faire, ou suite une impuissance manifeste face à l’action dramatique.

Le personnage créé par Hugo est avant tout terriblement humain et terriblement faillible. Pour rappel, Claude Frollo a été un enfant « offert » à l’Eglise, comme cela a été courant dans les familles bourgeoises ou nobles pendant de nombreux siècles. Il a grandi dans un cloître, a été élevé par des prêtres, a appris à lire dans la bible et le Lexicon. L’austérité est son quotidien depuis le berceau. On lui a appris à baisser les yeux et à parler bas, comme à tolérer un enfermement contraire à sa nature. Car en grandissant, le jeune prêtre s’ouvre à la vie, en recueillant et élevant un jeune frère qu’il connaît à peine et pour lequel il se prend d’une affection toute paternelle. Viennent ensuite Quasimodo, un enfant abandonné sur les marches de Notre-Dame, et Gringoire, jeune poète désargenté qu’il prend sous son aile.
Aussi, quand on donne l’image d’un Frollo malfaisant et borné, il s’agit d’un raccourci maladroit. Ce n’est pas un homme mauvais, il suffit de lire le chapitre consacré à la présentation du personnage pour le démontrer, même s’il apparaît indéniablement comme un homme froid et imperturbable.


Daniel Lavoie et Garou - Comédie musicale Notre-Dame de Paris - 1998

C’est un personnage doté d’une intelligence très supérieure, craint et respecté dans son église. Cependant, dès les premiers instants, il est indéniable que l’on se trouve en présence d’un caractère passionné, emprisonné par les liens qui l’unissent à l’autel. Cette passion contenue s’exprime fort bien par le fait qu’il est attiré par l’occulte, que ça soit par l’alchimie ou par des croyances qui sont en totale opposition avec sa religion. Premier paradoxe non négligeable qui permet d’y voir un peu plus clair dans cet esprit tortueux. Ensuite, il y a cette volonté à refuser tout contact avec les femmes (il est justement raconté dans le roman qu’il s’est opposé à la visite d’une princesse de la Cour dans le cloître, qui lui a valu certaines foudres toutes religieuses de son évêque, à ce qu’il semble). Forcément, il se méfie des femmes comme il se méfie de la tentation qu’elles représentent. Il est certain que le personnage SAIT depuis toujours que son état est contre-nature, mais qu’il s’y résout d’une façon résignée. Il évite tout contact avec le monde, comme s’il tâchait de retarder l’échéance fatale : celle qui le mettra au pied du mur, celle qui permettra à ses passions d’exulter sans espoir de retour.

Kenneth Haigh (The Hunchback of Notre Dame - 1976 - BBC)

Jusqu’à l’âge de 36 ans, Frollo a vécu dans une relative tranquillité d’esprit, hormis quelques attaques sporadiques dont il s’est gardé avec prudence. La Esmeralda surgit à un moment de découragement et d’impuissance devant la science qu’il étudie et devant laquelle il échoue. Un moment de faiblesse et de désespoir très personnel. Il suffit de lire l’épisode où il la voit pour la première fois. A partir de ce moment, il sait qu’elle est l’échéance, il sait que le moment qu’il avait repoussé avec une ferme résolution est arrivé enfin. On peut supposer qu’il est charmé par la Esmeralda parce qu’elle représente tout ce qu’il n’est pas, tout ce à quoi il aspire. Elle est jeune, gaie, insouciante : elle est la vie.
Il tente donc de la faire chasser, en vain. Il fomente un procès contre elle qu’il n’entamera jamais. Alors, il la suit, la pourchasse, sans jamais se montrer, sans jamais se nommer. Elle sait à peine qu’il existe.


Sir Cedric Hardwicke (The Hunchback of Notre Dame - 1939)

Ensuite, les éléments s’enchaînent et se précipitent, plongeant Frollo un peu plus loin dans sa passion déraisonnée, faisant de lui un impie et un assassin. Cela dit, il est certain que le personnage se plaît à agir dans l’ombre, qu’il a le courage de tenter un assassinat, mais pas au point de l’assumer. Il est manifeste qu’il est encore suffisamment sensé pour tenter de sauvegarder ce qu’il reste des apparences, fussent-elles déjà fortement entamées par une réputation populaire salie par des accusations de sorcelleries. Et cela quitte à laisser la femme pour qui il nourrit des sentiments jusque là assez confus, accuser et livrer à la justice à sa place.

Pourtant, qui n’a pas été ému en lisant les dizaines de pages de déclaration amoureuse du prêtre à la prison ? Lorsqu’il tente à plusieurs reprises de se racheter en organisant une évasion à laquelle la bohémienne refuse d’obtempérer (et on la comprend). Qu’espère-t-il de ces tentatives désespérées ? Le point de non-retour est atteint, et c’est à ce moment que la folie devient manifeste, qu’elle est une réalité et qu’il perd pied, qu’il laisse libre cours à ses pulsions les plus viles.


Alain Cuny (Notre-Dame de Paris - 1956)

C’est surtout à cause de cette période du roman qu’on a fait parfois référence au Moine de M.G. Lewis, premier roman noir, pionnier du style gothique anglais. Mais nous sommes loin encore de l’impudeur de Lewis et de son personnage dément.

La chute finale du prêtre est un symbole incontournable, comme la noyade de Javert dans les Misérables, qui en est très proche. En tombant du haut de Notre-Dame, poussé par un bras filial, il rejoint la réalité brutalement, en même temps que la raison. Dans sa chute physique, il rejoint la mort si redoutée par l’alchimiste, impliquant en cela même une chute morale, en rejoignant le peuple méprisé, redoutée par la toute-puissance de l’Eglise médiévale qu'il incarnait.
More to come...

11 commentaires:

Gabriel a dit…

Hello Clélie !

Aaaah Frollo, quand je pense à ce personnage c'est innévitablement sous les traits d'Alain Cunny dans le film de Jean Delannoy, même si le personnage subit comme à l'accoutumé l'altération scénaristique qui fait de lui un salaupard fini, froid et cruel (enfin pas tant que ça, Alain Cunny étant le Frollo le plus subtil que j'ai vu jusqu'à maintenant...sans parler de Richard Berry, qui dans la parodie de Patrick Timsit parvient à rendre une vision assez proche du personnage original...quoi ? oui je me tais d'accord -_-). Personnage dur et torturé, victime de son éducation, le grand méchant du film bien connu de Disney est en fait une figure pathétique et ambigüe que tu réabilites à merveille Clélie, Bravo !

A très bientôt.

Gabriel.

PS : j'étais très impatient d'avoir tes réactions concernant le fantôme selon Argento et mes attentes ont été comblées !!! lol

PPS : je sais ce que tout le monde va se dire : "Bonjour les références ! Richard Berry en Frollo dans Quasimodo del paris ! que du lourd !" bah oui mais en même temps, on a tous ses ptits moments de faiblesse...quand ya que Tf1 à regarder on fait avec -_-.

Bye !

Clelie a dit…

Hello Gabriel !

Et merci pour ton commentaire très élogieux !

Je tenais vraiment à faire un article sur ce personnage méprisé, et ô combien galvaudé.
Peu d'adaptations ont su rendre justice à ce personnage, à sa complexité, mis à part, c'est vrai, l'adaptation de Jean Delannoy que j'ai très longtemps considéré comme la meilleure du genre. Il est dommage cependant que l'on perde l'aspect essentiel du personnage, son essence même, en lui retirant son statut de prêtre. Il est indéniable que l'on ne pouvait se permettre, à l'époque, de représenter un membre de l'Eglise d'une façon si noire. On perd une partie non négligeable du paradoxe "frollien".

Il faut saluer la performance d'Alain Cuny dans ce rôle, il est tout simplement parfait, tu as tout à fait raison. Il a l'allure, la prestance, le regard froid que je conférais au personnage lors de ma lecture. Il s'était très bien imprégné des aspects obscurs de Frollo (l'acteur était lui-même un personnage obscur et étrange d'ailleurs). On peut reprocher à cette adaptation d'être trop colorée, trop vivante. Mais elle est l'une des meilleures à mon sens, avec celle de 1976 réalisée par la BBC qui est très bien retranscrite et qui ne néglige pas l'aspect du dilemme sacerdotal.

Concernant le Frollo de Richard Berry, tu fais bien d'en parler ! J'ai adoré cette version, très impertinenente et follement drôle (pas toujours très fine, il faut l'avouer). J'avais passé un excellent moment en voyant les délires religieux d'un Frollo moderne, particulièrement "rock 'n roll"... ^_^
Alors, il ne faut franchement pas avoir honte, Gabriel ! ^_^

Concernant le film d'Argento, je m'en suis donnée à coeur joie ! ;-)

A bientôt,

C.

Lorinda a dit…

Bonjour,

ma foi, je viens de tomber sur ce blog en cherchant justement une image de Frollo...
Je ne peux qu'approuver l'image que tu décris de ce personnage que j'admire tellement et qui est dans ma tête depuis octobre dernier. Tout à fait juste, représentant son bon et mauvais côté, sa subtilité, sa puissance, son apogée et sa décadence à cause de la Esmeralda. Sa tragique destinée Ton portrait est terriblement juste et le résume parfaitement. J'y adhère donc...en tant que Frollophile aussi d'ailleurs ^^.
Des adaptations de Notre Dame de Paris je ne connais que Disney, la comédie musicale et justement celle de 56, qui est pour moi la meilleure, même si j'adore l'ambiance et l'ensemble de la comédie musicale et que le Frollo de Disney a un charme particulier. Alain Cunny le jouait tellement bien. J'adorais ses scènes au point de ne regarder que cela dans le film quand je l'ai emprunté.

En tout cas, je vais regarder le reste de ton blog...ce simple article me donne une bonne impression qui se répercutera sûrement sur le reste. Cela me fait plaisir de trouver un probable perle sur le Net.

Bonne continuation,
Lorinda.

Clelie a dit…

Bonjour Lorinda et merci pour ton commentaire !

Je me retrouve beaucoup dans ce que tu dis. J'ai découvert le roman quand j'avais 16 ans et j'ai relu certains passages des dizaines de fois. Quant au film, je ne compte même plus les visionnages... ^_^

Frollo est un personnage imminemment intéressant, très profond et très complexe, souvent galvaudé ou méprisé...

Au plaisir de te lire.

Amicalement,

Clelie

Lorinda a dit…

Hello Clelie,

Suivant l'actualité de Notre-Dame...j'ignore si tu seras intéressée, mais tu peux trouver une bonne nouvelle par ici : http://www.regardencoulisse.com/la-comedie-musicale-notre-dame-de-paris-revient-sur-scene-pour-ses-10-ans/
Personnellement, je ne peux y croire. C'est trop beau pour être vrai...

Amicalement,
Lorinda

Clelie a dit…

Bonjour Lorinda !

OMG ! Je n'ose pas y croire !!! C'est une blague ?!!! Mon pauvre coeur va lâcher !!!

Ce serait en effet trop beau pour être vrai. Les producteurs français ont enfin décidé de remonter le spectacle, et avec les acteurs originaux, ce serait inespéré !

A bientôt,

Amicalement

Clélie

Lorinda a dit…

Rebonjour, avec du retard !

Je l'espère tellement aussi ! J'étais trop petite pour aller voir la comédie musicale, alors avoir la chance de la voir en vrai, avec le casting original, c'est un sacré rêve ! J'espère vraiment que cela va se faire...pour le moment, il n'y a guère plus d'infos, mais sinon, je te tiendrai au courant. Ceci dit, même la Fnac n'est pas encore au courant, j'ai demandé jeudi.
Il n'y a plus qu'à prier, et si c'est annulé...c'est comme Andrew Loyd Webber : Luc Plamondon et Riccardo Cocciante vont se faire démonter par les fans.

Amicalement,
Lorinda

Clelie a dit…

Ma chère Lorinda, je ne pense plus qu'à cela depuis que tu me l'as annoncé la semaine dernière ! ^_^
Je vais moi aussi tenir cela à l'oeil, avec toutes les alarmes google possibles et imaginables !
Perso, j'ai été voir le spectacle en 2000 à Bruxelles (avec Herbert Léonard qui interprétait un très bon Frollo, en tout cas, j'en garde un souvenir très fort...)
Le revoir 10 ans après, ce serait qqch !
Pour toi qui ne l'a jamais vu en live, c'est l'évènement à ne manquer sous aucun prétexte !!!

A très bientôt et tiens-moi au courant si tu as des infos ;-)

Frollophilement,

Clelie

Anonyme a dit…

Salut à toi Clélie!

J'ai découvert notre dame de paris à l'âge de 8 ans, je l'ai ensuite relu au lycée puis cette année alors que j'ai 20 ans. J'ai toujours été dingue de ce livre et à chaque fois que je le relis, c'est la même claque fulgurante. Je suis amoureuse de ce livre,et pourtant ce n'est que maintenant que je me découvre un vrai intérêt pour Frollo. C'est vraiment le personnage le plus intéressant du roman et pourtant qu'est ce qu'on peu le massacrer dans les adaptations au cinéma! Le bossu de notre dame a longtemps été mon disney préféré, mais maintenant je ne peux même plus le regarder. Comme d'autre, je crois que c'est Alain Cuny le meilleur frollo au cinéma. Bref, je me suis découvert un tel intérêt pour ce personnage, que je ne peux m'empêcher de penser à lui à chaque fois que je dois faire du grec!

Quoi qu'il en soit merci (Χάρις comme dirait Frollo) pour cet article et vive la frollo-mania!


Cyan

Anonyme a dit…

Bonsoir Clelie.
Je vois que tu portes le livre Notre-Dame de Paris dans ton coeur, c'est pour ça que je t'envois ce lien (https://www.youtube.com/watch?v=6nKsFLpc0EE) Cette dame décris à merveille le roman, et elle m'a fait découvrir des choses que j'ignorais. Elle parle des messages que Hugo à laissé derrière c'est personnage.
J'espère que tu la regarderas, et que tu vas apprécier.
A bientôt,
Hermione.

Clelie a dit…

Bonjour Hermione !

Quelle coïncidence, j'ai justement écouté cette conférence il y a quelques jours (j'avais vu le lien sur le site de France Culture) ! C'est vrai, Agnès Spiquel est vraiment passionnante à écouter, un vrai plaisir ! Cela rafraîchit la mémoire sur le roman, et surtout cela permet d'éclairer notre lanterne sur bien des points. Elle a une telle manière de raconter les choses...Merveilleux !

Merci et à bientôt !