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12 mars 2014

Le Mystère de la chambre jaune, de Bruno Podalydès (2002)


Je dois bien l'avouer, c'est un peu grâce aux films de Bruno Podalydès que j'ai repris plusieurs fois la lecture des deux romans. Certains détesteront ces films, d'autres les adoreront. Comme vous vous en douterez, je suis de ceux de la seconde catégorie. Attention, je ne dirai pas qu'ils sont parfaits, mais ils ont, à mon sens, synthétisés merveilleusement l'esprit des deux romans, à savoir, un savant condensé d'intrigue, d'absurde et de tragédie. (Voir les deux articles consacrés aux romans sur ce blog (Le Mystère de la chambre jaune et Le parfum de la dame en noir). Au cinéma, c'est un mariage qui peut gâcher ou dénaturer une oeuvre, la transposition de l'univers leroussien étant de manière générale une entreprise à haut risque. Beaucoup d'adaptations de romans de Gaston Leroux ont vu le jour, y compris du vivant de l'écrivain, mais bien peu ont su réellement retranscrire l'atmosphère unique de ses oeuvres. Les deux films de Podalydès ont, à mon sens, eu le mérite d'y être parvenu assez fidèlement. Il est clair que le scénariste et le réalisateur, soutenus par une pléiade d'acteurs excellents, ont très bien réussi l'audacieux mélange. 

Commençons tout d'abord par le Mystère de la chambre jaune, que je place, en qualité scénaristique légèrement au-dessus du second. Tout d'abord, une esthétique irréprochable, une photo parfaite, lumineuse, poétique. Il y a un charme désuet dans cette adaptation, presque campagnard, loin de l'ambiance "années folles", qu'on a parfois voulu lui donner, à l'instar de l'élégance un peu bling-bling de certaines transpositions lupiniennes.

Rouletabille inspecte la chambre jaune

Ensuite, un casting alléchant, parmi lequel j'avoue également ne pas spécialement apprécier la prestation de Denis Podalydès, manifestement trop âgé pour le rôle du (très) jeune Rouletabille. Comment croire une seule seconde qu'il puisse être le fils de Sabine Azéma...? Soyons sérieux deux secondes. Quant à son jeu, très convenu, un peu monocorde, je le regrette tout autant. Disons qu'il n'était sans doute le choix qui s'imposait pour incarner la figure centrale des deux films (ou plutôt si, dans le sens où être le frère du réalisateur doit pas mal aider...). J'ai adoré cependant sa manière de camper le reporter-détective avec une énergie tout droit sortie des oeuvres de Hergé. La référence au personnage de Tintin est manifeste, notamment au niveau des costumes choisis (casquette, pantalon de golf) et elle passe plutôt bien. Elle rappelle aussi, à qui veut bien le voir et l'entendre, l'éternelle figure juvénile de Rouletabille, esprit génial doté d'une apparence trop jeune et trop impétueuse pour être réellement prise au sérieux.

Pour accompagner le personnage central dans ses pérégrinations intellectuelles, on retrouve Sainclair (incarné ici par Jean-Noël Brouté), l'ami fidèle (plus Milou que Haddock, pour le coup), sorte d'incarnation d'un Dr Watson des premières heures, maladroit et indiscret, drôle sans trop l'avoir voulu, loyal mais par dessus tout courageux quand cela s'avère nécessaire. Reconverti dans ces adaptations en photographe de presse, au lieu de l'avocat désoeuvré inventé par Leroux, et dans lequel l'écrivain s'était manifestement projeté, Sainclair et sa bonhomie enfantine contrebalancent avec habileté la rigueur intellectuelle et la personnalité inaccessible, parfois un peu rigide de Rouletabille.

Denis Podalydès (Rouletabille) et Jean-Noël Brouté (Sainclair)

Face à ces deux personnages agissants, extérieurs au drame survenus au château des Glandiers, on trouve tout d'abord Robert Darzac, "l'éternel fiancé" de Mathilde Stangerson. Principal suspect dans l'agression survenue dans la fameuse chambre jaune, Olivier Gourmet campe un Darzac bien éloigné du portrait parfois quelque peu cinglant que l'auteur a bien voulu en faire. Inoffensif, Darzac brille par une absence d'autorité, et d'amour-propre, qui font de lui le véritable "chien battu" de l'intrigue qui devrait théoriquement s'articuler autour d'une culpabilité toute désignée. Le caractère de Darzac dans le roman, beaucoup plus cinglant et despotique, rendent les conclusions moins aisées que dans l'adaptation, où le parti pour un Darzac innocent est clairement pris dès le départ, faisant paraître en même temps les soupçons de l'inspecteur de la sûreté et du juge d'instruction, comme totalement infondés, les rendant donc délicieusement excentriques. Ce qui confère à l'enquête un doux parfum farfelu qui n'est pas pour déplaire...

Olivier Gourmet (au centre)

J'en viens ensuite à Mathilde Stangerson, la victime des deux agressions survenues une première fois dans la chambre jaune, une seconde fois dans sa chambre de malade. Personnage peu présent dans ce premier volet, Sabine Azéma incarne de manière parfaite ce rôle de femme diaphane, ombre blanche et fantomatique, qui se conforme dans un rôle de victime plutôt atypique, qui n'a rien vu, rien entendu du crime. Mathilde, conforme à l'image de l'héroïne inventée par Leroux, se tait, repousse les interrogatoires avec le juge, et va même jusqu'à sommer Darzac de se laisser accuser à la place d'un autre... En sombrant dans des évanouissements plutôt propices, Mathilde échappe à certaines explications inconvenantes.

Sabine Azéma (Mathilde) et Claude Rich (Le juge De Marquet)
Son rôle est donc délicieusement ambivalent : son isolement de convalescente la préserve de l'agitation du Château, des interrogatoires ; son silence ne se brisera jamais, quand bien même son fiancé se retrouverait injustement accusé. On retrouve, ici, dans cet immuable silence et dans cette attitude dissimulatrice, le statut de femme sous emprise cher à Leroux, qui prépare la venue de son assassin, en même temps qu'elle ne la redoute.

[attention, ce qui suit peut contenir des spoilers]

On ne peut décidément pas évoquer Mathilde, sans en venir en toute logique à Frédéric Larsan, l'emblématique inspecteur de police incarné par Pierre Arditi dans les deux films de Podalydès. Malgré que je sois (très) partiale lorsqu'il est question de Pierre Arditi, qui fait partie de mon panthéon des acteurs français en terme de talent et de charisme, je puis cependant dire d'une manière très honnête qu'il incarne à mon sens un Frédéric Larsan tout droit sorti des pages de Leroux. Quelques acteurs avant lui ont prêté leurs traits, leur voix à ce personnage trouble, sans réellement y parvenir de manière honorable (notons l'incontournable Marcel Herrand des deux films très incertains d'Henri Aisner). Le scénario excellent des deux adaptations de 2002 et 2004 ont merveilleusement rendu justice au personnage, qui avait peut-être jusque là été tout autant galvaudé qu'un Fantôme de l'Opéra ou qu'un Frollo... Alors certes, dans le Mystère de la chambre jaune, nous sommes loin d'un registre confiné au dramatique, et l'acteur s'en est donné à coeur joie, forçant plus que jamais l'ambiguïté tragi-comique du personnage. Penchons-nous quelques instants sur "Le grand Fred" décrit par Leroux. Larsan est un policier d'expérience, doté d'une intelligence redoutable, sans états d'âme apparents, qu'il est très difficile de cerner. Une chose est certaine : cette froideur et cette absence de commisération  pour le sort d'autrui, y compris pour les victimes, inquiètent. A l'image d'un certain Sherlock Holmes, on peut se prendre à l'admirer autant qu'à l'exécrer. Dès les premières lignes et les premières images de l'adaptation du Mystère, Larsan impressionne dans son costume noir, ses manières singulières et ses systèmes d'investigation dont on ne perçoit que d'une manière très floue la pertinence. D'abord, Larsan inquiète, intrigue, tout autant que les agents de la sûreté qui l'escortent, et qui cachent assez mal leur incompétence notoire derrière leurs mines patibulaires.

Pierre Arditi (Frédéric Larsan) - source : www.allocine.fr

A l'arrivée de Rouletabille au domaine des Glandiers, le personnage révèle un visage jusque là imperceptible : Larsan se déride, s'amuse de la jeunesse et de l'impétuosité de Rouletabille. Les deux hommes se connaissent, s'estiment même, et on sent poindre dès les premières instants une compétition naturelle entre les deux personnages ; compétition qui donne rapidement d'excellentes excuses au scénariste pour transposer des scènes du roman, aussi emblématiques qu'absurdes, qui parviennent à inspirer au lecteur et au spectateur toute la dérision et l'humour latent du personnage, qui s'amuse sans doute aussi beaucoup lui-même de l'incongruité de ses raisonnements... Evidemment, le lecteur n'apprendra cela que bien plus tard. Le film a réussi un tour de force majeur en faisant merveilleusement passer cet aspect ambivalent si cher à l'auteur, quitte à en forcer un peu le trait.

Mais venons-en surtout au traitement de la relation Larsan/Mathilde que le scénariste et le réalisateur ont choisi dans leur adaptation... La scène finale, au cours de laquelle Rouletabille dévoile le mystère de la chambre jaune, qui n'était pas celui que l'on croyait, donne à voir non pas une victime et son assassin, mais une femme bouleversée de retrouver un mari qu'elle a fui, mais qu'elle n'a jamais pu se résoudre à oublier. Cette scène de "retrouvailles", traitée dans un flou sensuel charmant, très déroutante parce qu'elle a sans doute le don de faire voler l'entièreté de l'intrigue en éclat, est à mon sens l'une des plus belles réussites du film. Le scénariste a "osé" montré une Mathilde, certes victime, mais pas totalement innocente non plus, une Mathilde qui est partie prenante dans son propre drame, et qui malgré des années d'oubli, ne parvient pas à se raisonner et à repousser l'homme terrible qu'elle a épousé, et qu'elle a aimé. On comprend donc pleinement sa volonté à éterniser ses fiançailles avec Darzac...

Mathilde et... son agresseur... ?
Et puis, c'est sans oublier Joseph Rouletabille dans tout cela, le redresseur de torts, qui assiste et dénoue un drame qui était aussi, et finalement le sien. J'ai beaucoup regretté l'absence visible d'émotion chez Denis Podalydès lorsqu'il fait part à Larsan de ses soupçons. D'orphelin sans origines, le jeune reporter épris de justice et de droiture, se retrouve tout à coup fils de bandit. Le Rouletabille de Leroux, très secoué d'avoir retrouvé ses parents, est plus qu'accablé par cette découverte, même si on ne saura plus tard qu'elle n'était sans doute qu'un accès de fierté mal déguisée.

A suivre : Le Parfum de la dame en noir (2003)

18 janvier 2014

Le Parfum de la dame en noir, de Gaston Leroux

Suite du Mystère de la chambre jaune.

Résumé

Frédéric Larsan, alias Jean Roussel-Ballmeyer, est retrouvé mort dans le naufrage d'un navire. Mathilde Stangerson, après une longue période de convalescence peut donc enfin épouser son fiancé, le professeur en Sorbonne Robert Darzac.  
Sur le route de leur voyage de noces, Mathilde aperçoit furtivement Larsan dans le train qui emmène le couple à Menton. Darzac croit d'abord à une illusion, mais lorsque ce dernier le voit  à son tour sur le quai de la gare, tout semble indiquer que Larsan-Ballmeyer est toujours vivant, et bien décidé à tourmenter Mathilde... Le couple Darzac somme Joseph Rouletabille, qui leur est si bien venu en aide lors du drame du Château des Glandiers, de venir les rejoindre au Château d'Hercule, où ils résident chez des amis. 
Joseph, très alarmé par la "résurrection" de Larsan, se précipite au secours de Mathilde, la troublante Dame en noir.     

***

Avant toute chose, il va être extrêmement difficile dans cet article, d'éviter les révélations introduites à la fin du Mystère de la chambre jaune et dans les premiers chapitres de cette oeuvre, qui est indissociable du premier volume. Si vous voulez donc garder l'entière primeur du secret final de la chambre jaune, je vous inviterai donc à ne pas lire ce qui suit...

Le Parfum de la dame en noir est à mon sens infiniment plus émotionnel, plus dramatique mais aussi plus personnel que le Mystère de la chambre jaune, et qu'on ne peut que l'en apprécier davantage. Le premier volet apparaît tout d'abord comme une intrigue policière, même si l'on finit par percevoir dans les derniers chapitres que l'intrigue n'est pas tout à fait celle que l'on croit, et que le drame se joue ailleurs, dans le temps et dans l'espace. Le Parfum de la dame en noir, retrace, sous couvert d'une intrigue retorse, les destins et les drames croisés de Mathilde et de Joseph Rouletabille, la mère et le fils, la dame en noir et l'orphelin du collège d'Eu. Car là se trouve le noeud gordien du Mystère de la chambre jaune : Joseph Josephin, ou plus simplement Rouletabille, reporter de 18 ans, jeune chien fou et détective de génie, en enquêtant sur le cas de la chambre jaune, s'est retrouvé brutalement face au double mystère de sa naissance et de l'identité de ses parents. Si tout prête à croire à la fin du premier volume, que le héros est au centre d'une révélation fracassante, le lecteur interprète volontiers, le coeur serré, que si Rouletabille a volontairement laissé le temps à Larsan de s'enfuir, et donc d'échapper à la justice, ce n'est pas sans raison. Tout comme l'émotion violente qu'il ressent pour Mathilde Stangerson, dont il a reconnu, à de multiples reprises, le parfum. Le fameux parfum de la mystérieuse dame en noir qui lui rendait visite, voilée, au collège d'Eu.

Dans ce volet, Rouletabille retrouve donc cette mère, demeurée pendant près de vingt ans dans l'ombre, pleurant un enfant perdu, et un mariage honteux, et gardant en elle l'abominable secret de sa jeunesse. Mathilde Stangerson fait singulièrement penser aux femmes-spectres diaphanes de Dickens , hantées par des hontes et des frustrations qui ne sont pas les leurs. Mais à l'image des personnages féminins créés par Leroux, elle est à la fois forte, et profondément vulnérable, capable dans la même minute de surmonter les pires épreuves, ou de sombrer dans une folie délicieusement baroque. Mathilde est une Christine Daaé avec vingt années de plus,  victime d'une emprise dont son esprit ne peut ou ne veut se libérer. Une emprise si puissante qu'elle fera vaciller sa raison, et son coeur. A l'image de Christine, si elle a perdu sa naïveté de femme-enfant, si elle craint le personnage qui la poursuit, n'a-t-elle pas surtout et principalement peur d'elle-même ? Qu'arrivera-t-il si Larsan revient, ce fameux et terrible Larsan, ce mari qu'elle a follement aimé, follement détesté, follement craint ? N'est-ce pas là toute l'ambiguïté perverse des héroïnes leroussiennes ? Leroux n'écrit-il pas que la dame en noir exigera de son fils "qu'il ne touchera pas un cheveu de Larsan" ?

"[Rouletabille] se condamnait au silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne voudrait pas d'un salut acheté au prix de la lutte du fils contre le père !"

Sur le fond, nous ne sommes pas très loin d'Hamlet et de son dévorant complexe d'Oedipe...

Cette délicieuse contradiction de sentiments sera partagée par Rouletabille, qui s'insurge, hait et exècre le criminel qu'est son père, pour ensuite le défendre avec un singulier orgueil. S'il souhaite l'arrêter dans sa folie amoureuse et vengeresse, il n'en est pas encore à le faire par la force. Surtout pas. Il lui ressemble trop, à ce "grand Fred" de la Sûreté, à cet esprit brillant, borné et tapageur, charismatique et retors, pour vouloir et pouvoir totalement lui barrer la route.  

Qui est-il d'ailleurs exactement, ce fameux Frédéric Larsan, récurrent avatar de l'éternelle figure noire leroussienne, personnage toujours réutilisé mais toujours réinventé de l'univers de l'écrivain ?
Il est le Fantôme de l'opéra, le peintre du Coeur cambriolé ; il est à la fois Chéri-bibi et Bénédict Masson ; Frédéric Larsan, c'est le criminel de génie, l'amoureux fou, l'amant éconduit, le narcissique obsessionnel ; celui qui se terre dans l'ombre, ou qui apparaît, formidable, au grand jour. C'est celui qui se dissimule, pour mieux théâtraliser ses apparitions. Il y a du grandiloquent chez Larsan, de l'audace et du génie. Dans le Parfum de la Dame en noir, il est omniprésent mais invisible, il est une menace certaine mais insaisissable. Comme Erik, il apparaît comme un personnage omniscient, tout-puissant, immortel, qui ne pourra être mis en échec que par un être qui sera son égal. Pas son égal, non. Un reflet, un autre lui-même.

"Où l'avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardions Rouletabille ? Ah ! ce profil, dans l'ombre rouge de la nuit commençante, ce front au fond de l'embrasure qui vient ensanglanter le crépuscule comme au matin du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore ! Oh ! cette mâchoire dure et volontaire qui s'arrondissait tout à l'heure, douce, un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe sur l'écran du soir, mauvaise et menaçante ! Comme Rouletabille ressemble à Larsan ! Comme, en ce moment, il ressemble à son père ! C'est Larsan !"

Face à son fils, il baisse les armes, et démasqué, impuissant, fuit pour mieux répondre à l'inéluctable tragédie des destins leroussiens. De lui, on ne saura réellement rien de plus. Et il disparaîtra, s'effacera, comme Erik, progressivement, du monde des vivants.

Le Parfum de la dame en noir va bien au-delà du cliché du roman populaire ou du roman d'intrigues. Il y a de la profondeur dans cette oeuvre, une poésie rare, qui la rend inoubliable et délicieusement singulière.

Je terminerai enfin par cet extrait qui en dit long sur le contexte du roman :

"Mais enfin ! qu'a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d'hommes, pendant de si longues années ?... Eh quoi ! la voilà donc cette femme pour laquelle, policier, on tue ; pour laquelle, sobre, on s'enivre ; et pour laquelle on se fait condamner, innocent ?"

***

A suivre : Le Mystère de la chambre jaune et le Parfum de la dame en noir, de Bruno Podalydès (2003).