Affichage des articles dont le libellé est Jekyll. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jekyll. Afficher tous les articles

20 février 2020

Bilan des derniers visionnages de décembre à janvier

Voici le bilan de mes visionnages de ces quelques dernières semaines, et comme vous le verrez, il y a comme souvent pas mal de (mini-)séries, et de très beaux ou surprenants films au programme !

Profit 
(Fox - 1996)


Cela fait sans doute un peu plus de dix ans que j'ai entendu parlé pour la première fois de PROFIT, considérée à son époque, comme un véritable ovni télévisuel. Je n'avais jamais eu l'opportunité de la regarder, car elle n'a fait qu'un passage éclair sur les chaînes francophones, et parce que le coffret cassettes (eh oui, c'est une autre époque...) ou dvd sont devenus tout simplement hors de prix. Heureusement qu'il existe youtube dorénavant pour empêcher ce genre de perles de sombrer dans l'oubli... En quelques mots, la série retrace les manipulations et les chantages machiavéliques de Jim Profit, trentenaire arrogant, fraîchement engagé comme directeur adjoint des acquisitions dans une multinationale de fusion et de rachat d'entreprises, nommée Gracen & Gracen. Durant cette unique saison de 8 épisodes (un pilote d'1h30 et 7 épisodes de 45 minutes), on assiste aux actes crapuleux de Profit, qui n'a qu'un objectif : abattre un à un les pions qui se trouvent entre lui et le pouvoir suprême de l'entreprise.



Si quelques aspects de la série accusent un peu leur âge (notamment les quelques éléments d'intrigues touchant à l'informatique, devenues complètement obsolètes), il est très étonnant de constater à quel point cette série peut faire encore mouche aujourd'hui. Et pour cause : la série Profit est en réalité une adaptation à peine déguisée du Richard III de Shakespeare... Alors certes, le personnage principal n'est ni bossu, ni boiteux, mais il a le machiavélisme, l'intelligence implacable, l'hypocrisie monstrueuse et la même volonté que ce dernier à demeurer dans l'ombre. Ses motivations sont les mêmes : le pouvoir, plus d'ailleurs que l'argent qui logiquement l'accompagne. A vrai dire, on s'aperçoit très vite que l'argent n'a pour lui qu'une importance très secondaire, et qu'il ne lui sert qu'à servir ses ambitions, et non à contenter son orgueil. On ne sait même pas, d'ailleurs, si le personnage en est doté, tant en dehors de son travail, il semble être une sorte de coquille vide. Pour autant qu'il soit remarquable dans ses manipulations et ses chantages, Jim Profit n'en demeure pas moins un personnage à la psychologie troublante : assassin, manipulateur, menteur, il brille en société, pour malgré tout retourner volontairement vers les maltraitances de son enfance dès qu'il rentre chez lui... Le personnage peut donc autant mettre mal à l'aise qu'il ne suscite une certaine admiration chez le spectateur... S'il est foncièrement sociopathe, il n'en est pas pour autant monocorde : il a quelques accès de philanthropie qui posent tout de même question. Il fait parfois ainsi en sorte que certaines victimes puissent se venger de leurs bourreaux de manière assez magistrale... Et ces scènes laissent à elles seules planer le doute sur ses propres motivations. Là est sans doute l'un des plus beaux tours de force de la série : Profit est un prédateur qui s'attaque à d'autres prédateurs, aussi ne peut-on jamais complètement le détester. On se prend à s'inquiéter bien souvent de ce que ses manipulations ne soient mises en échec. On est interpellé par ses motivations dont il tient le spectateur au courant en faisant de régulières apartés comme le ferait un acteur de la scène d'un théâtre (et cela renvoie bien entendu aux monologues et aux apartés de Richard III), ou par des discours tenus en voix-off, tout comme par ses sourires entendus et ses clins d'oeil vers la caméra. Le spectateur se sent donc à juste titre comme le complice involontaire de ses machinations... On pourrait être étonné, vu le contexte très intemporel du personnage, du peu de succès rencontré par la série Outre-Atlantique, ou ailleurs. Son aspect avant-gardiste m'a beaucoup étonnée, et annonçait bien avant l'heure des séries comme House of cards. Profit était sans doute, au vu de son format, de son scénario très retors, de son contexte politiquement incorrect, de ses personnages malsains, beaucoup trop en avance sur son temps... Elle a été probablement mal comprise, trop sombre, trop sérieuse, trop sinistre pour son époque... Et à ce titre, elle faisait véritablement figure d'exception dans le paysage audiovisuel de son temps. Elle demeure néanmoins toujours une expérience assez unique, dans son statut et dans son contexte, à l'issue de laquelle on garde pour longtemps encore en mémoire le visage carnassier de Profit, interprété magistralement par le ténébreux Adrian Pasdar. 



**

The Square
(film suédois - 2017)



Il faut que je sois honnête, c'est à cause de mon tout récent visionnage de la mini-série Dracula, et de ma découverte de l'acteur danois Claes Bang, que je me suis intéressée à The Square. Palme d'or du Festival de Cannes en 2017, ce film suit Christian, le conservateur d'un musée d'art moderne en Suède, dans son quotidien entre sa gestion aléatoire du musée, ses aventures amoureuses d'un soir, et ses soirées mondaines bon chic bon genre. Le seul adjectif que je pourrais attribuer à ce film encensé par la critique est "bizarre". Jubilatoire, il l'est sans doute, si on connaît un tant soit peu les musées d'art moderne, qui se font bien égratignés au passage. Il est d'ailleurs très compliqué d'en faire un résumé, car ce film parle de tout et de rien, en étant tantôt loufoque, tantôt grave, tantôt très dérangeant. C'est un film qui paraît quelque peu sans identité, sans message, sans fond. On se demande d'ailleurs parfois si les dialogues ne sont pas improvisés... On ignore à vrai dire s'il s'agit d'un chef-d'oeuvre ou d'un navet, s'il faut en rire ou en pleurer... Bref, je suis restée un peu éberluée derrière mon écran, après deux heures trente de visionnage énigmatique... Le film vaut sans doute le coup d'oeil pour son contexte très étrange, et pour ses interprètes, Claes Bang en tête, qui offre là une performance d'acteur absolument décomplexée. Une curiosité.  


**

Jekyll 
(BBC 2007)


Il s'agit ici d'un re-visionnage, dont j'ai déjà parlé brièvement dans cet article du mois de janvier consacré à L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. C'est en explorant à nouveau ce mythe littéraire, que j'ai décidé de ressortir cette série scénarisée par l'incontournable Steven Moffat des tréfonds de mes étagères... J'avais vu ce Jekyll il y a plus de dix ans, peu de temps après sa diffusion sur BBC One. Rien que l'écrin dvd de l'époque avait de quoi intriguer : il était composée d'un coffret métallique recouvert d'une sorte de poche de sang synthétique liquide, tandis qu'on voyait en transparence la tête de fou de James Nesbitt en Hyde... Autant dire que le ton était donné 😅 !

Et on excusera cette fameuse poche de sang synthétique qui eu le temps de sécher en treize ans...!
Jekyll, tout comme Sherlock ensuite, ou encore Dracula plus récemment, est un merveilleux exemple de cette réécriture de classiques qui est devenue aujourd'hui une marque de fabrique du duo Gatiss-Moffat. A l'époque, Jekyll était vraiment novatrice et avait d'ailleurs fait grand bruit : non seulement parce qu'elle donnait à voir une modernisation d'un mythe littéraire, mais aussi parce qu'elle était tout de même très violente, même si la sauvagerie de Hyde était plus suggérée qu'explicite. Néanmoins, même si je l'avais trouvée relativement très intéressante dans sa façon d'interpréter le double  personnage de Jackman/Hyde, je l'avais considérée également assez dérangeante à regarder lors de mon premier visionnage. A vrai dire, elle m'avait mise mal à l'aise comme l'avait fait le roman à la première lecture. Le personnage de Hyde, campé par James Nesbitt, est à la fois très jubilatoire tant il est cabotin et grossier, mais aussi tellement pathétique quand il est Jackman (le personnage, descendant du Jekyll victorien, porte un autre nom), qu'on ne peut qu'apprécier le jeu d'acteur de Nesbitt, qui visiblement s'en était donné à coeur joie. Alors évidemment, cette adaptation est un véritable dépoussiérage, une réinterprétation de l'histoire originale, elle est donc fidèle au roman à sa manière... A savoir que si le brave docteur Jackman tente de contenir son double malfaisant, il se plaît aussi à avoir recours à ses "services" lorsque le besoin s'en fait sentir... La survenue de Hyde, si elle paraît peu maîtrisée au départ, s'avère en réalité tout à fait opportune au final, et c'est un élément qui est souvent repris d'une adaptation à l'autre. Jackman a besoin de Hyde pour vivre, ou plutôt pour survivre. J'ai beaucoup apprécié la description qu'en fait l'un des personnages de la série : "un enfant dans un corps d'adulte", il en a l'instabilité de caractère, les réactions brutes, non nuancées, presque animales, mais avec la force et les défauts d'un corps adulte. Si on sourit bien des fois de son irrévérence, la série glace tout de même par sa violence suggérée, par les atrocités sous-entendues dont Hyde est capable et qui menacent à tout instant de submerger Jackman. L'opposition tout à fait magnifique entre Hyde et sa femme (ou plutôt la femme de son double), est l'un des ressorts les plus intéressants de la série, qui s'achève sur une note tellement incertaine qu'elle aurait volontiers appelé une seconde saison... Mais Jekyll ne comportera jamais que 6 épisodes de 45 minutes intenses et crépusculaires... 


**

The Pale Horse
(BBC 2020)

Voilà encore un nouveau drama de la BBC comme je les aime... Adapté d'un roman bien connu d'Agatha Christie, The Pale Horse est l'une des très bonnes surprises de ce début 2020. En entamant le visionnage de ces deux épisodes, j'avoue que je ne me rappelais guère la trame de l'histoire d'origine, sinon qu'il y était question de morts mystérieuses sur fond de magie noire... Je n'avais donc aucun a priori concernant cette adaptation, hormis le fait que j'étais tout à fait disposée à adorer le personnage de Mark Easterbrook campé par Rufus Sewell... Depuis l'ultime épisode de The Man in the High Castle, où l'acteur interprétait un très détestable officier nazi, il fallait que je trouve de quoi combler mes frustrations en matière de personnage ambigu... :p Et je n'ai pas été déçue... La série joue sur les flashbacks et la déstructuration du récit pour bien égarer le spectateur, et les scénaristes l'ont fait avec brio. La série est visuellement très impressionnante, joue magnifiquement avec nos nerfs, et on y évolue comme au travers d'un cauchemar... Au niveau de l'atmosphère, je l'ai trouvée assez similaire à celle de la mini-série "And then there were none" (Les dix petits nègres) de 2015, énigmatique et anxiogène au possible. Et si comme moi, vous aimez les personnages en demi-teinte, vous ne serez pas déçus par ceux brossés dans cette mini-série. Après avoir relu le résumé du roman d'Agatha Christie, je conçois tout de même qu'il faille sans doute se défaire un peu du matériau de base pour pouvoir apprécier cette version, où les personnages ont été volontairement noircis. 

**



My cousin Rachel
(film britannique, 2017)


Tout d'abord, je remercie chaleureusement Lorinda, parce que ce dvd était l'un de mes très beaux cadeaux de Noël ! Je l'ai visionné tout récemment, et j'ai été vraiment très emballée par cette nouvelle adaptation du roman de Daphne du Maurier dont elle est issue, et qui est sans doute l'un de mes romans préférés de l'auteur, avec Rebecca et L'Auberge de la Jamaïque. Même si ma lecture du roman remonte à quelques années, j'ai trouvé cette version très fidèle, très respectueuse de l'esprit original. Les interprètes donnent merveilleusement vie aux personnages de Rachel et Philip, les deux protagonistes de cette histoire tellement délétère. Pour preuve de sa réussite, le film m'a mise inévitablement mal à l'aise : Rachel Weisz, derrière ses sourires et ses regards énigmatiques, campe une Rachel troublante à souhait, tandis que Sam Claflin incarne un Philip délicieusement naïf, qu'on a plus d'une fois envie de mettre en garde contre la duplicité de "sa cousine"... Tout comme dans le roman, le doute plane totalement sur les motivations du personnage féminin et sur le véritable fond de sa nature, ignorant si le jeune Philip se trouve la victime ou non ses machinations, même si les effets néfastes de ses actions sont quant à eux, bien réels. Le film, tout comme le personnage central, laisse planer le doute dans l'esprit des personnages eux-mêmes, comme dans celui du spectateur... Comme toujours avec Daphne du Maurier, l'histoire se termine sur une incertitude, une frustration terrible, qui vous hantera pour longtemps... Il en est souvent ainsi avec les personnages troubles qu'affectionnait tant l'auteur, et qui vous laisse comme un immense sentiment d'amertume au coeur... Le film vous laisse exactement une sensation similaire : on y retrouve tout l'esprit, tout la confusion de sentiments que ses personnages suscitent, avec des images splendides et des acteurs absolument parfaits... 

**





03 janvier 2020

L'étrange cas du Dr Jekyll & de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson


Henry Jekyll, honorable médecin londonien, poursuit des recherches sur le dédoublement de personnalité, et s'évertue à mettre au point une drogue qui permettrait de scinder son âme en deux. Lorsqu'un certain Edward Hyde, personnage difforme et inquiétant, apparaît en lieu et place du docteur Jekyll, ses amis les plus proches sont plongés dans l'effroi...

**

J'ai lu cette courte oeuvre de Stevenson pour la première fois il n'y a pas loin de vingt ans, et avais gardé de ma lecture le sentiment d'un certain malaise. Si le roman n'excède pas les 150 pages, il n'en est, en effet, pas moins très efficace : l'auteur, avec The strange case of Dr Jekyll & Mr Hyde, a créé l'histoire de dédoublement de personnalité la plus emblématique mais aussi la plus passionnante de la littérature. Celle-ci a bien entendu subi au fil du temps, comme tous les grands mythes littéraires, pas mal d'adaptations, et donc de digressions, sur lesquelles je m'attarderai un peu plus loin.

Comme certains d'entre vous le savent certainement, le double personnage de Jekyll/Hyde (Le verbe "hide" signifiant "cacher", en anglais) trouverait son origine dans un cauchemar qu'aurait fait Stevenson. Son épouse, Fanny, raconta plus tard la scène suivante :

"In the small hours of one morning,[...] I was awakened by cries of horror from Louis. Thinking he had a nightmare, I awakened him. He said angrily: "Why did you wake me? I was dreaming a fine bogey tale." I had awakened him at the first transformation scene."
Stevenson se passionnait depuis plusieurs années pour les histoires de doubles identités ou de ce que l'on appellerait plus communément aujourd'hui, de schizophrénie. Il invente donc le personnage de Jekyll, personnage de médecin dans la cinquantaine, respectable et de fort bonne réputation, quoiqu'aux idées quelque peu fantasques. Dans mon souvenir, j'avais conservé du Dr Jekyll cette image seulement, occultant tout à fait les révélations du dernier chapitre. Mon idée s'est sans doute trouvé déformée par les quelques adaptations que j'ai pu voir ensuite, et qui presque sans exception, véhiculent cette idée que Jekyll est un brave type, passionné par la complexité du psychisme, et  qui, souhaitant étayer ses théories, ne trouve rien de mieux à faire que de les tester sur lui-même. Mal lui en a pris, puisque au fil du temps, Jekyll, qui croit maîtriser l'apparition de son double, Edward Hyde, se retrouve pourtant très vite à être dans la totale incapacité à la contenir. A dire vrai, dans les premiers chapitres du roman, on penche clairement pour cette image de savant fou, dont les expériences deviennent rapidement incontrôlables. Et cependant, à la relecture, j'ai été très étonnée du ton de la confession d'Henry Jekyll. J'ai vu apparaître dans plusieurs critiques - et je le pensais d'ailleurs moi-même avant d'entamer cette seconde lecture de l'oeuvre - que le Dr Jekyll était un personnage charitable et altruiste. Voire même qu'il oeuvrait presque à soigner les malades mentaux, en tout cas c'est ce que certaines adaptations ont choisi de montrer. Mais que nenni...! Jekyll n'oeuvre qu'à se sauver lui-même, mais pas dans le sens où on pourrait l'entendre. Il a, au contraire, parfaitement conscience qu'il doit vivre depuis toujours avec une nature double, une bonne, qu'il montre faussement le jour  (l'auteur parle d'une "philanthropie ostentatoire", soulignant l'hypocrisie de son comportement), et une autre, qu'il cache à tous et qui lui fait honte. De cette autre nature et de ces vices présumés, nous n'avons guère de détails, et l'auteur ne semble pas vouloir en faire mention, sinon par les actes crapuleux de Hyde. Clairement, Jekyll souligne qu'il effectue des recherches afin de séparer ses deux personnalités, pour en quelque sorte "lâcher la bride" à sa mauvaise part...

"[...] Rapidement, avant que mes travaux m'eussent suggéré la possibilité d'un tel prodige, je m'habituais à l'idée, tout d'abord vague comme un songe, de dissocier mes deux individualités. Si chacune d'elles me disais-je, pouvait loger dans une gaine distincte, la vie deviendrait à la fois plus intense et plus simple. Le méchant serait débarrassé de ce qui le paralyse, remords, crainte, tandis que le bon, délivré de l'appel de ses instincts, se consacrant exclusivement à l'accomplissement de nobles buts, réussirait là où il échoue d'habitude."
"[...] Dès la première seconde de ma métamorphose, je compris que mon nouveau personnage était foncièrement mauvais. Tout le mal accumulé dans mon passé affluait... Or cette idée, loin de me contrarier, m'exaltait comme un vin généreux."
Soyons honnêtes, il n'y a pas grand chose de philanthropique là-dedans. Le fait est que Jekyll vit avec l'individualité de Hyde depuis toujours, mais qu'il ne supporte pas de savoir qu'elle existe. Si le docteur avait été un personnage profondément bon, l'idée de lâcher un monstre dans la nature n'aurait probablement pas dû l'effleurer... Autre point très étonnant, Jekyll dans un premier temps, s'inquiète peu des actes perpétrés sous la personnalité de Hyde. Il en tire même une obscure satisfaction.

"Jadis, les puissants de ce monde se servaient de spadassins pour tuer sans perdre leur honorabilité. Je pus me donner à moi-même le plaisir de tuer sans perdre l'honneur. [...] Sous cette sorte de déguisement, je savourai des plaisirs qui eussent discréditer un gentleman."   
Je dois dire que c'est sans doute cet extrait en particulier qui m'a fait réviser mon jugement au sujet de la personnalité de Jekyll, qui se sert donc ouvertement de Hyde pour satisfaire la part peu recommandable de sa nature, ou régler ses comptes avec la société.  Magré tout, Jekyll s'en défend, appelle à la clémence, en se justifiant de manière très contestable. Il s'évertue donc à rejeter uniquement la faute sur cette version sombre de lui-même, comme si les remords ne l'effleuraient qu'à peine, oubliant presque qu'il est le seul responsable de la "libération" du monstre. Les enfants et les vieillards tabassés, les meurtres de sang-froid, ne le touchent d'abord que parce qu'ils pourraient entacher sa réputation. L'horreur des faits lui apparaît malgré tout assez tardivement, et surtout parce qu'il finit par ne plus rien maîtriser, comme si Hyde, ce personnage boiteux et inquiétant, commençait à mener une vie indépendante, cherchant à menacer la sienne...

Le personnage de Jekyll, finissant par être volontiers éclipsé par celui de Hyde, est donc beaucoup plus contestable et ambigu que ne le suggère la plupart des adaptations, ou tout simplement, que l'image véhiculée par l'inconscient collectif... Cette relecture a donc été pour moi l'occasion de découvrir le personnage sous un nouveau jour, mais aussi de rappeler à mon bon souvenir certaines adaptations que j'avais énormément appréciées en leur temps. Il me serait très difficile d'évoquer toutes les versios, car il en existe, comme pour la plupart des grands mythes littéraires, un nombre incalculable, et qu'elles sont très loin d'être de qualité égale.

Cependant, parmi les plus fameuses, mais aussi les plus récentes, il me serait impossible de ne pas citer Jekyll, de Steven Moffat, et réalisée pour la BBC. Cette mini-série de 2009, avec dans le rôle principal, le très inquiétant James Nesbitt (mieux connu aujourd'hui pour ses rôles dans Le Hobbit, ou la série Lucky man), est une adaptation moderne du roman de Stevenson, un peu à l'image de la série Sherlock, du même Steven Moffat. Cette version présente la vie du Dr Tom Jackman, un brave type, marié et père de deux enfants, aux prises avec une double personnalité sanguinaire, qu'il tâche tant bien que mal de maîtriser et de dissimuler à son entourage. Cette série était particulièrement sanglante, mais extrêmement bien écrite. Il s'agit d'une complète réécriture du Dr Jekyll & Mr Hyde, bien entendu, un peu à l'image de la toute récente adaptation de Dracula, de Moffat et Gatiss, avec un scénario solide, et un second degré tout à fait jubilatoire - le personnage de Hyde étant un psychopathe patenté, mais avec une magnifique dose de dérision. La résolution du "mystère" du dédoublement de la personnalité de Jekyll m'avait énormément emballée, et je ne peux que conseiller cette adaptation, qui vaut aussi le détour pour le tour de force de James Nesbitt dans ce rôle à deux faces ...

Jekyll, série de Steven Moffat (2009)


Une autre adaptation, si l'on peut dire, est également une réécriture, d'abord sous la forme d'un récit "apocryphe" dirais-je, intitulé "Mary Reilly", de Valérie Martin. J'en suis justement venue à lire le roman de Stevenson pour la première fois, parce que j'avais découvert peu de temps avant le film éponyme qu'en a tiré Stephen Frears en 1996, avec au casting Julia Roberts et John Malkovich.
L'histoire, en quelques mots : Mary Reilly est le nom de la narratrice de ce roman, qui est une humble et jeune employée de maison chez le Dr Jekyll, qui assiste, impuissante, à l'arrivée tonitruante et sanglante d'Edward Hyde dans son quotidien...

A nouveau, il s'agit là d'une relecture assez violente de l'histoire (les détails gores ne sont pas épargnés au lecteur), mais vraiment très intéressante, justement parce qu'elle cherche à combler les vides laissés par Stevenson dans son récit original. Le fait que celle-ci se base sur les observations d'une servante, qui a elle-même connu son lot de violences dans son enfance, permet d'apporter un regard neuf sur l'histoire. Ce personnage a d'ailleurs une très belle consistance, partagé entre son rôle de domestique timide, et dévouée entièrement à Jekyll, et les méfaits sordides de Hyde qu'elle se met en devoir de cacher avec une ambiguïté splendide. A vrai dire, le livre, comme le film d'ailleurs, possède un beau degré de profondeur, et donne à voir une très belle ambivalence, non seulement chez le Jekyll/Hyde de Malkovich, mais aussi chez ce nouveau personnage de Mary, campé avec beaucoup de pudeur et de finesse par Julia Roberts.



Julia Roberts (Mary Reilly) et John Malkovich (Edward Hyde)

Autre adaptation, autre cadre, avec la comédie musicale de Frank Wildhorn, écrite en 1995, que j'ai découverte il y a quelques semaines, et qui m'a suffisamment intriguée pour que j'ai envie de me plonger à nouveau dans le roman. Celle-ci a pris le parti de présenter le bon docteur comme un homme plein de bon sens et d'abnégation. Pour preuve, ses recherches portent plus sur les maladies mentales, dont semble atteint son propre père, plutôt que sur la libération de ses mauvais instincts... Disons que cela enlève tout de même une part non négligeable de l'égoïsme monstrueux du personnage original... Privé de subventions et d'accords de l'académie de médecine pour passer à une phase de test sur un sujet humain, le Jekyll de cette adaptation finit par tester la drogue qu'il a mis au point  sur lui-même. (Seul dans son labo. En pleine nuit. La veille de son mariage. Vraiment une idée brillante, pour le coup...) Disons qu'on le comprend plus comme une expérience qui tourne mal, que comme à une volonté réelle de créer un monstre pour éprouver une théorie. Transformé en un Hyde incontrôlable, le personnage va donc se venger sur tous ceux qui ont, de près ou de loin, causé du tort à Jekyll... Cette vision des faits est relativement intéressante, puisqu'elle leur trouve une origine, et donne une certaine cohérence à l'ensemble. La comédie musicale ajoute, à l'image de certaines autres adaptations, une certaine dose d'intrigue amoureuse, puisque d'une part, le Dr Jekyll est fiancé, et que  de l'autre, Hyde développe une obsession tout à fait malsaine pour Lucy, une chanteuse de cabaret que son double a rencontré et avec laquelle celui-ci s'était lié d'amitié, à travers laquelle Hyde se met à détester profondément son alter ego... Deux éléments bien évidemment absents de l'intrigue d'origine. A bien des égards, la comédie musicale est tout à fait charmante, et offre une nouvelle perspective sur les motivations de Jekyll, en atténuant l'aspect "meurtres crapuleux" des actes de Hyde. Il va sans dire que c'est probablement la relation toxique entre Hyde et Lucy qui suscite le plus d'intérêt dans cette oeuvre injustement méconnue. 

Lucy et Hyde (ici dans la version de la King's Academy, à regarder sur youtube)

J'ai également eu l'occasion de visionner il y a peu l'unique saison de la série britannique Jekyll & Hyde, datant de 2015 et diffusée sur ITV. Cette série, transposée dans le Londres des années 30 et suivant le petit-fils du Dr Jekyll original, est malheureusement plus un réchauffé de "La Ligue des gentlemen extraordinaires" qu'une nouvelle exploration du mythe littéraire. Un bon divertissement, qui vaut le détour sans doute pour les quelques répliques cinglantes et cabotines de Tom Bateman dans son rôle de Hyde, mais sans plus malheureusement, tant il s'éloigne des fondamentaux.


Tom Bateman dans le double rôle de Hyde et de Jekyll (série ITV 2015)
**

Un mythe littéraire, qui à l'image de Sherlock Holmes, Dracula et d'autres, a subi beaucoup d'adaptations et de digressions, mais qui demeure toujours aussi nimbé de mystères qu'à l'époque de sa création... 

More to come...