18 janvier 2014

Le Parfum de la dame en noir, de Gaston Leroux

Suite du Mystère de la chambre jaune.

Résumé

Frédéric Larsan, alias Jean Roussel-Ballmeyer, est retrouvé mort dans le naufrage d'un navire. Mathilde Stangerson, après une longue période de convalescence peut donc enfin épouser son fiancé, le professeur en Sorbonne Robert Darzac.  
Sur le route de leur voyage de noces, Mathilde aperçoit furtivement Larsan dans le train qui emmène le couple à Menton. Darzac croit d'abord à une illusion, mais lorsque ce dernier le voit  à son tour sur le quai de la gare, tout semble indiquer que Larsan-Ballmeyer est toujours vivant, et bien décidé à tourmenter Mathilde... Le couple Darzac somme Joseph Rouletabille, qui leur est si bien venu en aide lors du drame du Château des Glandiers, de venir les rejoindre au Château d'Hercule, où ils résident chez des amis. 
Joseph, très alarmé par la "résurrection" de Larsan, se précipite au secours de Mathilde, la troublante Dame en noir.     

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Avant toute chose, il va être extrêmement difficile dans cet article, d'éviter les révélations introduites à la fin du Mystère de la chambre jaune et dans les premiers chapitres de cette oeuvre, qui est indissociable du premier volume. Si vous voulez donc garder l'entière primeur du secret final de la chambre jaune, je vous inviterai donc à ne pas lire ce qui suit...

Le Parfum de la dame en noir est à mon sens infiniment plus émotionnel, plus dramatique mais aussi plus personnel que le Mystère de la chambre jaune, et qu'on ne peut que l'en apprécier davantage. Le premier volet apparaît tout d'abord comme une intrigue policière, même si l'on finit par percevoir dans les derniers chapitres que l'intrigue n'est pas tout à fait celle que l'on croit, et que le drame se joue ailleurs, dans le temps et dans l'espace. Le Parfum de la dame en noir, retrace, sous couvert d'une intrigue retorse, les destins et les drames croisés de Mathilde et de Joseph Rouletabille, la mère et le fils, la dame en noir et l'orphelin du collège d'Eu. Car là se trouve le noeud gordien du Mystère de la chambre jaune : Joseph Josephin, ou plus simplement Rouletabille, reporter de 18 ans, jeune chien fou et détective de génie, en enquêtant sur le cas de la chambre jaune, s'est retrouvé brutalement face au double mystère de sa naissance et de l'identité de ses parents. Si tout prête à croire à la fin du premier volume, que le héros est au centre d'une révélation fracassante, le lecteur interprète volontiers, le coeur serré, que si Rouletabille a volontairement laissé le temps à Larsan de s'enfuir, et donc d'échapper à la justice, ce n'est pas sans raison. Tout comme l'émotion violente qu'il ressent pour Mathilde Stangerson, dont il a reconnu, à de multiples reprises, le parfum. Le fameux parfum de la mystérieuse dame en noir qui lui rendait visite, voilée, au collège d'Eu.

Dans ce volet, Rouletabille retrouve donc cette mère, demeurée pendant près de vingt ans dans l'ombre, pleurant un enfant perdu, et un mariage honteux, et gardant en elle l'abominable secret de sa jeunesse. Mathilde Stangerson fait singulièrement penser aux femmes-spectres diaphanes de Dickens , hantées par des hontes et des frustrations qui ne sont pas les leurs. Mais à l'image des personnages féminins créés par Leroux, elle est à la fois forte, et profondément vulnérable, capable dans la même minute de surmonter les pires épreuves, ou de sombrer dans une folie délicieusement baroque. Mathilde est une Christine Daaé avec vingt années de plus,  victime d'une emprise dont son esprit ne peut ou ne veut se libérer. Une emprise si puissante qu'elle fera vaciller sa raison, et son coeur. A l'image de Christine, si elle a perdu sa naïveté de femme-enfant, si elle craint le personnage qui la poursuit, n'a-t-elle pas surtout et principalement peur d'elle-même ? Qu'arrivera-t-il si Larsan revient, ce fameux et terrible Larsan, ce mari qu'elle a follement aimé, follement détesté, follement craint ? N'est-ce pas là toute l'ambiguïté perverse des héroïnes leroussiennes ? Leroux n'écrit-il pas que la dame en noir exigera de son fils "qu'il ne touchera pas un cheveu de Larsan" ?

"[Rouletabille] se condamnait au silence. Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui avait besoin de son secours ne voudrait pas d'un salut acheté au prix de la lutte du fils contre le père !"

Sur le fond, nous ne sommes pas très loin d'Hamlet et de son dévorant complexe d'Oedipe...

Cette délicieuse contradiction de sentiments sera partagée par Rouletabille, qui s'insurge, hait et exècre le criminel qu'est son père, pour ensuite le défendre avec un singulier orgueil. S'il souhaite l'arrêter dans sa folie amoureuse et vengeresse, il n'en est pas encore à le faire par la force. Surtout pas. Il lui ressemble trop, à ce "grand Fred" de la Sûreté, à cet esprit brillant, borné et tapageur, charismatique et retors, pour vouloir et pouvoir totalement lui barrer la route.  

Qui est-il d'ailleurs exactement, ce fameux Frédéric Larsan, récurrent avatar de l'éternelle figure noire leroussienne, personnage toujours réutilisé mais toujours réinventé de l'univers de l'écrivain ?
Il est le Fantôme de l'opéra, le peintre du Coeur cambriolé ; il est à la fois Chéri-bibi et Bénédict Masson ; Frédéric Larsan, c'est le criminel de génie, l'amoureux fou, l'amant éconduit, le narcissique obsessionnel ; celui qui se terre dans l'ombre, ou qui apparaît, formidable, au grand jour. C'est celui qui se dissimule, pour mieux théâtraliser ses apparitions. Il y a du grandiloquent chez Larsan, de l'audace et du génie. Dans le Parfum de la Dame en noir, il est omniprésent mais invisible, il est une menace certaine mais insaisissable. Comme Erik, il apparaît comme un personnage omniscient, tout-puissant, immortel, qui ne pourra être mis en échec que par un être qui sera son égal. Pas son égal, non. Un reflet, un autre lui-même.

"Où l'avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardions Rouletabille ? Ah ! ce profil, dans l'ombre rouge de la nuit commençante, ce front au fond de l'embrasure qui vient ensanglanter le crépuscule comme au matin du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore ! Oh ! cette mâchoire dure et volontaire qui s'arrondissait tout à l'heure, douce, un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe sur l'écran du soir, mauvaise et menaçante ! Comme Rouletabille ressemble à Larsan ! Comme, en ce moment, il ressemble à son père ! C'est Larsan !"

Face à son fils, il baisse les armes, et démasqué, impuissant, fuit pour mieux répondre à l'inéluctable tragédie des destins leroussiens. De lui, on ne saura réellement rien de plus. Et il disparaîtra, s'effacera, comme Erik, progressivement, du monde des vivants.

Le Parfum de la dame en noir va bien au-delà du cliché du roman populaire ou du roman d'intrigues. Il y a de la profondeur dans cette oeuvre, une poésie rare, qui la rend inoubliable et délicieusement singulière.

Je terminerai enfin par cet extrait qui en dit long sur le contexte du roman :

"Mais enfin ! qu'a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d'hommes, pendant de si longues années ?... Eh quoi ! la voilà donc cette femme pour laquelle, policier, on tue ; pour laquelle, sobre, on s'enivre ; et pour laquelle on se fait condamner, innocent ?"

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A suivre : Le Mystère de la chambre jaune et le Parfum de la dame en noir, de Bruno Podalydès (2003).

        

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