05 avril 2016

Hamlet (RSC et BBC) - adaptation télévisée de 2009

D'après l'oeuvre de William Shakespeare, "The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark".

Avec David Tennant (Hamlet), Patrick Stewart (Claudius et le défunt roi), Penny Downie (Gertrude), Oliver Ford Davies (Polonius), Mariah Gale (Ophelia), Peter De Jersey (Horatio), réalisé par Gregory Doran.

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A la cour de Danemark, on fête le mariage du roi Claudius et la reine Gertrude, le frère et l'épouse du précédent monarque, mort deux mois plus tôt. L'héritier du trône, son fils, Hamlet, voit d'un mauvais oeil ce mariage et souffre en silence de la mort de son père. Une nuit, le spectre du défunt roi lui apparaît sur les remparts du château d'Elseneur et lui apprend qu'il a été assassiné par Claudius. exhortant son fils à la vengeance. Mais Hamlet, aux prises avec les remords de sa mère, son amour pour Ophélie, la fille du grand chambellan, ainsi que ses propres scrupules, tarde à agir...

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Cela ne doit pas faire loin de vingt ans que je suis une adoratrice de cette pièce de Shakespeare, découverte à l'adolescence par le biais de la splendide et emblématique adaptation qu'en a tiré Sir Laurence Olivier en 1948, récompensée par plusieurs oscars, un lion d'or, un bafta, et un golden globe (excusez du peu). De cette oeuvre très expressionniste, filmée en noir et blanc, beaucoup se sont inspirés à divers degrés, et je pense que cette adaptation produite par la BBC et la Royal Shakespeare Company, ne fait pas exception. Difficile de passer outre une adaptation passée au statut de mythe (ce que Kenneth Brannagh a fait de manière tout à fait magistrale en 1996, en adaptant le texte intégral de la pièce), mais je pense que la version télévisée de 2009 dont il est question dans cet article, a parfaitement réussi ce délicat pari. 



La mise en scène, nette mais résolument moderne, conforte l'intemporalité de la pièce et ne gêne en aucun cas le texte. Même si je reste une fervente partisane des pièces à costumes et des adaptations dans une veine plus "historique", j'ai beaucoup aimé cette vision très universelle, qui a l'avantage de remettre la richesse du texte au centre de l'attention du spectateur. Les décors sont dépouillés, se limitant à l'essentiel : les murs et le sol sont tendus de noir, reflets des tourments du personnage principal, et plus généralement de la pesanteur de l'intrigue, qui s'articule autour d'un fratricide, de la trahison et de la folie. Même si on peut reprocher sans doute à la modernité de manquer parfois un peu d'apparat, elle a le mérite de libérer la mise en scène, tout en se devant de conserver un propos forcément très rigide. Ce paradoxe est toutefois très bien traité dans cette version, qui par sa dignité sobre, ne présente pas tant d'incohérences que cela... 

 
David Tennant ; un Hamlet velléitaire, entre drame et bouffonnerie


Venons-en à présent aux acteurs... Comment ne pas citer en premier lieu l'acteur écossais David Tennant, bien connu du grand public pour ses rôles de Doctor Who ou plus récemment de l'inspecteur Alec Hardy dans la magnifique mais néanmoins ténébreuse série Broadchurch ? Un seul mot me vient à l'esprit : brillant ! Un Hamlet tiraillé par des désirs contraires, masquant mal un comportement dont la velléité tend à la fois au drame et à la bouffonnerie. S'il apparaît tout d'abord comme un jeune homme blessé par un deuil qu'on ne lui laisse pas le temps de porter en raison du remariage précipité de sa mère avec son oncle, le spectateur verra progressivement en lui, dès les premières scènes, que cette tristesse affichée n'est que l'émergence d'une colère difficilement contenue.



Lorsque le fantôme de son père lui apparaît - et là, citons Patrick Stewart, campant un merveilleux spectre rageur - Hamlet se voit contraint à agir. A moins que comme cela a souvent été supposé, le spectre ne soit qu'une projection de ses visions mortifères, dominées par un complexe d'Oedipe à son paroxysme, trouvant dans les révélations d'assassinat du spectre, un terrain propice au déchaînement de sa rage... Seulement, le personnage est loin d'adopter un raisonnement aussi clair, aussi tarde-t-il à agir. La vengeance promise est retardée, la compromettant ainsi par des agissements aux effets désastreux. David Tennant a merveilleusement su capter l'essence même de ses questionnements ou plutôt de son absence d'intentions, grâce à un jeu qui oscille perpétuellement entre les extrêmes. Dans une même scène, le personnage peut à la fois faire rire ou inquiéter, passant d'une philosophie grave à la facétie. Le mélange se révèle très efficace et oserait-on le dire, rendrait presque le personnage plus sympathique au spectateur... Cependant, par sa démesure, ou par son égoïsme épouvantable, il entraîne tout ceux qui ont le malheur de l'approcher vers une inéluctable tragédie. Si Hamlet ne cherche initialement qu'à atteindre son oncle, il sèmera tout au long de la pièce un lot impressionnant de victimes collatérales... Il tuera Claudius, quand lui-même sera acculé par sa propre mort.




Le reste du casting n'est pas à négliger, Patrick Stewart en tête, qui dans ce registre classique n'en demeure pas moins terriblement glaçant : le personnage double de Claudius, apparaissant comme un roi digne et intègre, souriant et magnanime, qui se révèle être un assassin manipulateur, usant d'un merveilleux ascendant naturel pour servir des intérêts peu avouables. Au regard de l'interprétation de Patrick Stewart, la citation de l'acte I, scène V, n'a jamais paru aussi juste, lorsque Hamlet dit à son propos :

"O villain, villain, smiling damnèd villain ! 
My tables ! Meet it is I set it down 
That one may smile, and smile, and be a villain.
At least I'm sure it may be so in Denmark.
So uncle, there you are."


Quant à Penny Downie, interprétant Gertrude, on se régale de la justesse de sa bienveillance maternelle et de son désespoir au cours de la scène qui la voit mise au pied du mur, lors de la confrontation avec son fils. J'attendais avec impatience ce passage, sans doute l'un des plus rageurs de la pièce, et forcément révélateur de la qualité des interprétations. On ne peut être résolument déçu par la fièvre avec laquelle les deux comédiens livrent cette scène délicieusement ambiguë.



Quant à Oliver Ford Davies, interprétant Polonius, et Mariah Gale, dans le rôle de sa fille Ophelia, on salue le naturel du premier, dans ses instants de rhétorique et de discours prolixe, et ses apartés du plus bel effet. Quant à la seconde, je regrette un peu le caractère très effacé de l'actrice choisie, même si elle donne à voir une très belle et émouvante scène de folie. On sait combien le personnage d'Ophelia est considéré à juste titre comme particulièrement fragile, personnage au charme diaphane, martyr sacrifié sur l'autel de l'égoïsme et des indécisions répétées d'Hamlet. On peut regretter que la comédienne ne joue malheureusement trop sur le registre de la transparence, même si on peut comprendre dans un sens, ce choix de la mise en scène.

Oliver Ford Davies (Polonius) et Mariah Gale (Ophelia)
Pour conclure, je ne résisterai pas à poster ici la scène emblématique du "To be or not to be", récitée par David Tennant...



Une adaptation universelle, aux comédiens excellents, à voir et à revoir...

  

2 commentaires:

clairebelgato a dit…

Wahou ! Je n'ai encore jamais lu Hamlet, (Macbeth est dans ma PAL, par contre) mais là, je suis plus qu'intriguée par cette adaptation ! J'adore David Tennant. Je suis curieuse de le voir dans ce registre !

Clelie a dit…

Hello ! Ah, je t'invite vraiment à lire Hamlet, qui est, je pense, beaucoup plus "accessible" que Macbeth, que je trouve pour sa part assez hermétique. Hamlet, c'est la tragédie, la vraie, avec des personnages très marquants, et à la psychologie implaccable. C'est un sorte de condensé des travers de l'être humain... Quant à cette adaptation, elle est magnifique, et elle a au moins le mérite dépoussiérer un peu la pièce. David Tennant y est tout simplement magistral ! Je te la conseille !