27 avril 2011

Clarissa (1991), d'après S.Richardson

D'après le roman épistolaire de Samuel Richardson, "Clarissa Harlowe or History of a young lady".
Traduit en français par "Lettres angloises ou histoire de Miss Clarisse Harlove".

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Téléfilm de 1991, réalisé par Robert Bierman pour la BBC

Adaptation de Janet Barron et David Nokes

Avec Saskia Wickham (Clarissa Harlowe), Sean Bean (Robert Lovelace), Hermione Norris (Miss Howe), Lindsay Baxter (Arabella Harlowe), Jonny Philips (James Harlowe), Sean Pertwee (Jack Belford).

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Clarissa Harlowe est une jeune femme indépendante et  vertueuse de l'Angleterre du XVIIIe siècle. Bénéficiant d'une confortable rente que lui a assuré l'héritage de son grand-père, Clarissa est résolue à demeurer célibataire. Cependant, sa famille entend la marier contre son gré à Mr Soames, afin de garantir aux Harlowe leur entrée dans la noblesse. Après avoir subi chantages et humiliations, Clarissa envisage de s'enfuir, en acceptant l'aide de Robert Lovelace, dont les motivations sont loin d'être aussi désintéressées qu'elle ne le pense. Clarissa s'aperçoit cependant rapidement qu'elle s'est échappée d'une prison pour entrer à nouveau dans une autre...
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Premièrement, on peut considérer que la transposition d'un roman de plus de 5000 pages en trois épisodes d'une heure trente est un exploit à part entière. Deuxièmement, ôter la lourdeur du style épistolaire, tout en conservant un minimum d'action en est un autre. Ce téléfilm a réussi à combiner merveilleusement ces deux prouesses. Mais au-delà de l'adaptation en elle-même, il convient de démontrer que cette histoire, qui sous des dehors faussement sentimentaux, est en réalité un abîme d'une noirceur à peine soutenable. Toutes les bassesses de l'esprit humain s'y donnent rendez-vous, toutes les contradictions, tous les excès.

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Nous avons d'une part Clarissa, cette jeune femme pure, d'une grande intelligence et d'une grande beauté, interprétée par Saskia Wickham. Actrice inconnue pour ma part, elle offre une prestation tout à fait honorable, malgré toute la difficulté de ce rôle, que l'on pourra raisonnablement mesurer par la suite. On peut cependant regretter sa beauté un peu fade, qui est bien loin de l'image que l'on peut se faire de ce personnage, qui demeure finalement l'une des principales motivations des protagonistes. Ne suscite-elle pas une jalousie dévastatrice chez sa propre soeur, et une obsession pour le moins malsaine chez Lovelace ?
Le jeu de l'actrice demeure fort sobre, d'une retenue splendide, bien que la belle langue du XVIIIe puisse paraître difficile à appréhender, par son phrasé délicat et son style légèrement ampoulé. Mais il demeure néanmoins indissociable du ton de cette série, et de son élégance générale.

Mais revenons-en à la trame. On peine réellement à comprendre au départ l'acharnement mauvais dont font preuve son frère et sa soeur. Il apparaît rapidement que le mariage avec Mr Soames n'étant a priori qu'un abominable subterfuge pour épancher leur jalousie bornée.
Clarissa se trouve donc littéralement prisonnière dans sa propre maison, subissant les sévices psychologiques répétés de sa propre famille, sans qu'aucune âme charitable ne puisse lui venir en aide.

Le seul espoir qu'il lui reste est donc la proposition a priori désintéressé de Robert Lovelace, dont on devine pourtant immédiatement toute la fourberie. Elle saisit donc la main qu'il lui tend, dans toute la naïveté de son âme.

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Lovelace (interprété par un mémorable Sean Bean)- dont le nom est devenu un qualificatif à part entière -  considère Clarissa comme une nouvelle proie à saisir, se vengeant par là même des Harlowe. Ses motivations deviennent ensuite de plus en plus vagues... Se montrant d'abord à Clarissa tel qu'il est (à savoir un immonde séducteur qui n'en veut qu'à la vertu des jeunes filles), il prend ensuite le rôle d'un pécheur désirant ardemment se repentir. Piège dans lequel elle tombe sans réfléchir davantage, peu habituée aux manipulations et aux mensonges. Leur aménagement dans un hôtel de passe (ce qu'elle ignore, mais qu'elle finira par apprendre avec brutalité), marque un tournant certain dans l'esprit des protagonistes, y compris dans celui-ci de Lovelace. Tour à tour s'avouant sincèrement sous le charme de Clarissa ("This woman has such a power over me", écrit-il à son ami Jack Belford), puis établissant ensuite des stratagèmes d'une terrible complexité dans le seul but de la pervertir, le spectateur ignore quelle idée démente naîtra la seconde suivante dans les méandres de son âme corrompue. On en vient à considérer ses motivations comme de purs délires monomaniaques. On comprendra donc que toute l'atmosphère délétère de cette histoire repose entièrement sur les épaules de ce personnage incroyablement retors.

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Malgré ces circonstances, il peut paraître incroyable que l'héroïne, qui se trouve tout aussi prisonnière entre les mains de Lovelace qu'elle ne l'était entre celles de sa famille, puisse encore accorder quelque crédit aux paroles de son geôlier. Syndrôme de Stockholm ou pas, Clarissa, sans doute animée d'une singulière mansuétude, parvient même à lui trouver temporairement une étincelle que le spectateur est pour sa part incapable de lui trouver. Car Lovelace, quand il veut, sait se faire aimer. On a donc toutes les peines du monde à comprendre pourquoi il s'évertue à détruire ce qu'il a péniblement construit. On en vient même à ignorer quelles peuvent être encore les motivations de Lovelace, qui semble être parvenu au dernier degré de la perversité, alors qu'il clâme à qui veut l'entendre qu'il ne désire que d'être aimé d'elle. Au bout de tous les tourments qui puissent exister, il en vient à considérer même que le viol semble être le meilleur moyen pour contraindre la jeune femme à l'épouser...

Alors que l'on serait porté à croire que cet ultime avilissement marque la fin de cet antagonisme douloureux, l'histoire semble à nouveau renaître de ses cendres...

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Jack Belford (campé par un excellent Sean Pertwee), le meilleur ami de Lovelace, et un libertin comme lui, qui a tenté à de plusieurs reprises de le le ramener à la raison, finit par s'interposer entre lui et une Clarissa à l'agonie...

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On pourrait reprocher sans doute au récit de Samuel Richardson de présenter des personnages d'une crédibilité très contestables, d'une absence de nuances, de motivations bornées.
Clarissa est en effet le seul personnage d'une réelle noblesse de toute cette trame qui ne bénéficie que de désillusions et d'une répétition de désenchatements.
Néanmoins, il faut reconnaître qu'au-delà de la magnificience des costumes, des décors et des interprétations, il y a cette oppression diabolique de la première à la dernière seconde, qui empêche réellement l'intérêt du spectateur de s'estomper. L'ambiance, bien que dépourvue de toute lumière, est une indéniable prouesse, car tenant merveilleusement la longueur.

On peut apprécier ou non la trame des romans du XVIIIe, qui regorgent d'enlèvements, d'emprisonnements de toute espèce, et de personnages libertins qui en veulent particulièrement à la vertu de blondes héroïnes...
Reste que Clarissa est une pièce de choix de ce style presque neurasthénique, que l'on retouve également dans la plupart des romans gothiques, très friands de ces archétypes, qui inspirèrent les romantiques anglais.

2 commentaires:

Lorinda a dit…

Je ne sais pas comment tu fais pour tomber sur ce genre de romans/films, mais en tout cas je t'admire pour toutes ces découvertes que tu fais, et que tu donnes ensuite envie de découvrir...
J'avoue que le fait du roman de plus de 5000 pages m'évoque vaguement quelque chose, mais "Clarissa" ne me dit rien, excepté la référence à Mrs. Dalloway...Mais transposer autant en 1h30, voilà qui témoigne d'un immense exploit, surtout pour un roman épistolaire qui semble dans le style des Liaisons Dangereuses. Et à en donner une version télévisée aussi réussie que tu sembles le décrire. En tout cas, j'avoue que cela m'intrigue et que je tâcherai de le découvrir si j'en ai l'occasion ! Au moins, ne serait-ce que le roman, pour le film, c'est une autre paire de manches !

Et c'est toujours un immense plaisir de te lire^^...

Clelie a dit…

Lorinda,

Je te remercie chaleureusement pour ton commentaire !
Je crois bien avoir découvert Samuel Richardson par hasard, tout comme son roman le plus connu, Pamela, dont le thème ne m'a pas vraiment parlé. Clarissa c'est tout autre chose, et le téléfilm est éminement séduisant, tant par son atmosphère délétère qui tranche si redoutablement avec l'élégance de son ton.
Lovelace est certainement le personnage le plus corrompu et le plus ignoble que l'on puisse imaginer, mais malgré tout, il y a un je ne sais quoi de toxique, de corrompu, d'obessionnel et tragique, qui lui confère un intérêt toujours grandissant.

Je te le conseille vivement, en tout cas ! Je suis persudée que ce téléfilm te plairait (on le trouve sur amazon.co.uk en VO uniquement).

A bientôt !

C.