09 décembre 2011

L'enfer où tu seras, c'est mon paradis...

Eh voilà ! Depuis quelques temps, l'envie de lire une nouvelle fois Notre-Dame de Paris se fait sentir. Un peu comme pour Les Misérables, j'entame donc une relecture progressive, lente, en tâchant de savourer au mieux les mots merveilleux de l'auteur, ainsi que son indéniable génie à décrire les passions humaines.
Dans ce cadre, comment ne pas évoquer, et donc retranscrire ici un extrait du chapitre Lasciate ogni speranza (inscription qui figure sur la Porte de l'Enfer, selon Dante), qui fait partie des extraits que j'affectionne le plus... A vrai dire, je l'ai lu tant de fois que je le connais littéralement par coeur...
Il contient, à mon sens, sans doute l'une des plus belles déclarations d'amour de la littérature. (Mais si, mais si...)
Cet extrait d'autre part, démontre (comme la plupart des chapitres consacrés au personnage de Claude Frollo, c'est dire), que l'image de ce personnage a été honteusement galvaudé dans les adaptations qui en ont été faite jusqu'à présent. Tiens, cela me fait penser qu'il faudrait écrire un article sur les différents visages de Frollo... Cela pourrait être d'une intérêt certain...
En attendant le temps et l'inspiration, je vous laisse savourer l'extrait en question...


(...)
" – Oh ! dit le prêtre, jeune fille, aie pitié de moi ! Tu te crois malheureuse, hélas ! hélas ! tu ne sais pas ce que c'est que le malheur. Oh ! aimer une femme ! être prêtre ! être haï ! l'aimer de toutes les fureurs de son âme, sentir qu'on donnerait pour le moindre de ses sourires son sang, ses entrailles, sa renommée, son salut, l'immortalité et l'éternité, cette vie et l'autre ; regretter de ne pas être roi, génie, empereur, archange, dieu, pour lui mettre un plus grand esclave sous les pieds ; l'étreindre nuit et jour de ses rêves et de ses pensées ; et la voir amoureuse d'une livrée de soldat ! et n'avoir à lui offrir qu'une sale soutane de prêtre dont elle aura peur et dégoût ! Être présent, avec sa jalousie et sa rage, tandis qu'elle prodigue à un misérable fanfaron imbécile des trésors d'amour et de beauté ! Voir ce corps dont la forme vous brûle, ce sein qui a tant de douceur, cette chair palpiter et rougir sous les baisers d'un autre ! Ô ciel ! aimer son pied, son bras, son épaule, songer à ses veines bleues, à sa peau brune, jusqu'à s'en tordre des nuits entières sur le pavé de sa cellule, et voir toutes les caresses qu'on a rêvées pour elle aboutir à la torture ! N'avoir réussi qu'à la coucher sur le lit de cuir ! Oh ! ce sont là les véritables tenailles rougies au feu de l'enfer ! Oh ! bienheureux celui qu'on scie entre deux planches, et qu'on écartèle à quatre chevaux ! - Sais-tu ce que c'est que ce supplice que vous font subir, durant les longues nuits, vos artères qui bouillonnent, votre coeur qui crève, votre tête qui rompt, vos dents qui mordent vos mains ; tourmenteurs acharnés qui vous retournent sans relâche, comme sur un gril ardent, sur une pensée d'amour, de jalousie et de désespoir ! Jeune fille, grâce ! trêve un moment ! un peu de cendre sur cette braise ! Essuie, je t'en conjure, la sueur qui ruisselle à grosses gouttes de mon front ! Enfant ! torture-moi d'une main, mais caresse-moi de l'autre ! Aie pitié, jeune fille ! aie pitié de moi !

Le prêtre se roulait dans l'eau de la dalle et se martelait le crâne aux angles des marches de pierre. La jeune fille l'écoutait, le regardait. Quand il se tut, épuisé et haletant, elle répéta à demi-voix : – Ô mon Phoebus !

Le prêtre se traîna vers elle à deux genoux.

– Je t'en supplie, cria-t-il, si tu as des entrailles, ne me repousse pas ! Oh ! je t'aime ! je suis un misérable ! Quand tu dis ce nom, malheureuse, c'est comme si tu broyais entre tes dents toutes les fibres de mon coeur ! Grâce ! si tu viens de l'enfer, j'y vais avec toi. J'ai tout fait pour cela. L'enfer où tu seras, c'est mon paradis, ta vue est plus charmante que celle de Dieu ! Oh ! dis ! tu ne veux donc pas de moi ? Le jour où une femme repousserait un pareil amour, j'aurais cru que les montagnes remueraient. Oh ! si tu voulais !... Oh ! que nous pourrions être heureux ! Nous fuirions, - je te ferais fuir, - nous irions quelque part, nous chercherions l'endroit sur la terre où il y a le plus de soleil, le plus d'arbres, le plus de ciel bleu. Nous nous aimerions, nous verserions nos deux âmes l'une dans l'autre, et nous aurions une soif inextinguible de nous-mêmes que nous étancherions en commun et sans cesse à cette coupe d'intarissable amour !
Elle l'interrompit avec un rire terrible et éclatant. – Regardez donc, mon père ! vous avez du sang après les ongles !

Le prêtre demeura quelques instants comme pétrifié, l'oeil fixé sur sa main.
– Eh bien, oui ! reprit-il enfin avec une douceur étrange, outrage-moi, raille-moi, accable-moi ! mais viens, viens. Hâtons-nous. C'est pour demain, te dis-je. Le gibet de la Grève, tu sais ? il est toujours prêt. C'est horrible ! te voir marcher dans ce tombereau ! Oh ! grâce ! - Je n'avais jamais senti comme à présent à quel point je t'aimais. Oh ! suis-moi. Tu prendras le temps de m'aimer après que je t'aurai sauvée. Tu me haïras aussi longtemps que tu voudras. Mais viens. Demain ! demain ! le gibet ! ton supplice ! Oh ! sauve-toi ! épargne-moi ! "

Notre-Dame de Paris
Livre huitième, chapitre IV "Lasciate ogni speranza"
V.Hugo




Image hébergée par servimg.com
Vittorio Matteucci (Frollo) et Lola Ponce (Esmeralda) dans la comédie musicale de Cocciante, tournée aux Arènes de Verone en 2002.
"Mi distruggerai" (Tu vas me détruire)

7 commentaires:

Lorinda a dit…

Ah, en tant que Frollophile, je me devais de laisser un commentaire sur ce si merveilleux passage...^^Que celui qui réduit Frollo à un méchant sans âme lise ce passage, et il verra que même si ce passage n'est pas dénué de l'omniprésent égoïsme de Frollo...reste que le passage que tu as si judicieusement mis en rouge montre bien l'idéal auquel aspire le personnage...et qu'est-il, cet idéal, sinon celui auquel tous les amoureux romantiques aspirent ? Il est bien plus complexe qu'il n'y paraît.
La tâche de faire un article sur tous les visages de Frollo est toutefois aussi grande que celle du Phantom....si l'envie t'en prend, je te souhaite un grand courage ! Et je serais curieuse de voir cela. ^^

Frollophilement.

Clelie a dit…

Ma chère Lorinda !

Merci pour ce chaleureux commentaire... !
Il est vrai que l'égoïsme latent de Frollo reste particulièrement palpable dans cet extrait, comme cela est le cas, du reste, dans tous les monologues de ce personnage ô combien complexe.
Quand j'ai lu ce roman la première fois, et cet extrait en particulier, je me suis néanmoins demandée comment une femme sensée pouvait résister à une telle déclaration... Et je dis bien entendu cela en toute objectivité... ^_^ Très sérieusement, je considère ce passage comme l'une des plus belles déclarations d'amour de la littérature, sinon la plus belle. Comme nous en avons déjà longuement parlé, tous les personnages frolliens, ces âmes toutes sans exception vouées au tragique, sont animés d'un égoïsme presque monstrueux. Même dans les sentiments les plus élevés qu'ils expriment, il faut reconnaître qu'ils demeurent entièrement obnubilés par leurs souffrances et leur tragédie personnelle. Sans remise en question, et sans possibilité d'un quelconque sentiment d'abnégation, ils entraînent tout ce qu'ils touchent et tout ce qu'ils aiment vers le fond, c'est-à-dire, vers l'inéluctable tragédie.

Concernant l'article sur les différents visages de Frollo, j'ai très envie de m'y mettre, mais il me manque le visionnage essentiel de la version muette avec Lon Chaney, qui repose dans ma dvdthèque depuis des mois... Après cela, je pourrai sérieusement commencer ce travail de longue haleine !

PS : J'ai bien reçu ta carte de voeux, de même que la carte signée par Flo et Pauline ! Elles m'ont vraiment ravie !

A bientôt et au plaisir de te lire !

C.

Flo a dit…

Frollo. Cette scène. Ces citations. Et vos commentaires sublimes. Cela me rappelle la fois où je disais à je ne sais plus qui qu'Esmeralda était stupide de rejeter son amour après une telle déclaration. La personne a simplement répliqué : "Mais non, elle est seulement terrorisée." Et c'est vrai. Si Frollo n'était pas tout à fait Frollo, ces mots auraient peut-être suffi à séduire Esmeralda. Mais non, il détruit tout, à commencer par lui-même, tout simplement (si quelque chose est simple avec Frollo) parce qu'il se hait autant qu'il l'aime. Je ne peux m'empêcher de penser au "Je ne demandais rien qu'un instant de bonheur" par Lavoie, en Live, qui devrait fendre le cœur d'Esmeralda s'il n'était pas sur le point de tenter de la violer. Ah ! Ça fait toujours du bien de débattre sur des personnages tels que Frollo. J'espère que tu vas bien, et je suis contente que la carte t'ait plu. See you !

Lorinda a dit…

Chère Clelie, chère Flo ^^ (vive les commentaires croisés !)

Je ne peux que rejoindre simplement l'avis de Flo, en fait. J'ai mis pas mal de temps à le comprendre, que si Esmeralda refuse Frollo après une telle déclaration, c'est bien parce qu'elle est terrorisée par cet homme dont elle n'a jamais vu le visage en face et qui est responsable de son malheur. Elle n'est qu'une enfant, et si nous n'étions pas frollophiles, quelle serait notre réaction face à un amour aussi dévorant ? D'ailleurs, qu'y répondre, tout simplement ?...Quelqu'un me disait aussi, ne connaissant que ce passage du livre "C'est très bizarre. Si tu ne m'avais pas décrit Frollo avant, je l'aurais pris pour un fou. Là, je le vois comme un adolescent qui ne sait absolument pas comment s'y prendre et livre tout ce qu'il a sans se soucier de l'autre ou des conséquences."
Mais oh oui, cette scène est l'une des plus belles déclarations d'amour qui soient, même si elle est rejetée et dite par un égoïste...qui n'est pas que cela, heureusement. L'abnégation, comme on en parlait avec Flo, voilà ce qui mange complètement à Frollo. La remise en question pourrait presque passer, mais c'est sa complète incapacité à se mettre à la place de l'autre qui le perd. Il ne voit tout qu'à travers ses propres yeux, hélas. Obnubilé par cette unique vision, normal qu'il chute, sans pour s'échapper...entraînant d'autres avec lui, dans son égoïsme, sans parfois l'avoir prévu.
Et je confirme, rien n'est simple avec Frollo. ^^ Sans ces contradictions, le roman aurait été plus heureux. Mais Frollo ne serait plus Frollo. Et nous n'aurions rien sur quoi disserter !

Je te souhaite bon courage pour les différents visages de Frollo...j'ai moi-même songé à une tâche de ce genre, il y a longtemps, mais j'ai encore tant de Frollo à découvrir que je crois que ce ne sera jamais fait, ou il me faut un mois en ermite ! La version de Lon Chaney est assez intéressante, même si elle n'est pas dans mes préférées. Frollo y a un peu le rôle que lui donnait Hugo dans l'opéra La Esmeralda, ça faisait des clins d'oeils intéressants. Tu salueras la patate souriante qui tient les écriteaux de ma part (tu comprenderas en regardant le film ^^) !

A bientôt, je réponds à ton mail d'ici une semaine, je te le promets...

Clelie a dit…

Bonjour mes chères Flo et Lorinda ! ^_^

Que de commentaires croisés éminemment intéressants !

Evidemment, je suis absolument d'accord... Si on prend de la distance sur le personnage, sur la scène, sur notre dévotion de frollophiles ^_^, on comprend tout à fait que la pauvre fille (qui n'a tout de même que 15 ou 16 ans) soit absolument terrorisée par une telle déclaration. Il lui apparaît clairement comme un fou furieux, et animé de sentiments qui sont au-delà de l'entendement... Et d'ailleurs, comme tu le dis, Lorinda, n'est-il pas responsable de son malheur ? Elle sait qu'il est "l'assassin" de Phoebus, et lui sait ce qu'il a fait... Mais irait-il jusqu'à la défendre ? Irait-il jusqu'à aller s'accuser à sa place ? Non, car il est terriblement centrée sur lui-même, sur ses propres malheur, sur son tourment d'être homme d'église et d'aimer cette femme avec une puissance déraisonnée, qui le pousse toujours plus avant dans un gouffre dont on ignore le fond et donc la limite.

Et puis, Lorinda, tu as parfaitement raison, c'est l'abnégation qui lui manque, tout occupé qu'il est par sa souffrance à lui, par son propre coeur, sans jamais se préoccuper de cela peut générer chez autrui. Une telle déclaration, aussi brûlante et aussi belle soit-elle est au final terriblement égoïste... Car de qui parle-t-il dans ce long monologue ? De lui, encore de lui, sans quasiment jamais évoquer sa souffrance à elle... Il avoue sa responsabilité, certes, mais tellement tard, tellement mal...d'une façon si égoïste.

Il est vrai que si l'on se met à la place de la jeune fille, en imaginant être face à un tel déchaînement de sentiments, que répondre ? C'est si dévorant et si terrible, qu'il ne reste plus qu'à rentrer dans sa coquille en s'en défendant du mieux possible ... Finalement, Frollo reste Frollo avec son admirable complexité... Aaah, on pourrait en parler pendant des heures...

@Lorinda : je ne sais pas trop quand j'aurai le temps de m'attaquer à cette chronique, car je n'ai toujours pas vu la version avec Lon Chaney... et je note pour la patate souriante ^_^

Pour le mail, prends ton temps... !

A bientôt à toutes les deux !

Flo a dit…

La vache... Je n'ai rien à ajouter. O.O Mais j'avoue avoir été marquée par la remarque de Clelie : oui, il ne parle que de lui dans ses monologues. Pauvre Esmeralda, qui doit comprendre la moitié de ce qu'il évoque, qui songe à ce qu'il peut lui faire, et... Bref, il est normal qu'elle pense à autre chose qu'à se montrer compréhensive. Surtout qu'il a frappé Phoebus de son couteau. Il faudra que je relise Notre Dame de Paris un jour, maintenant que j'ai plus de recul. (Non pas que j'aime moins Frollo^^) @+ !

Clelie a dit…

Flo,
C'est vrai : vu l'inquiétude, voire la terreur qu'il suscite chez Esmeralda, on comprend que celle-ci ne ressente pas tout à fait l'envie de le plaindre, ou même de l'écouter. Soyons honnêtes : un tel amour ne peut que susciter la peur... c'est tellement compréhensible, et Frollo, lui ne l'a pas compris. Il ne voit que ce qui est au dedans de lui. L'abnégation et l'écoute, ce ne sont vraiment pas ses points forts... ^_^
Et là encore, je pense au Fantôme de l'Opéra, personnage terriblement égoïste lui, comme tous ses personnages en souffrance, vivant dans l'ombre et qui ne se préoccupent que de leurs propres tourments. Seulement, dans son cas, la lumière, l'abnégation comme le dit Lorinda,, lui arrive à temps, avant que l'histoire ne vire à la tragédie pour tout le monde...

Aaah, vraiment, on pourrait en parler pendant des heures... !