19 juillet 2012

Désir de mort, de Joseph Sheridan Le Fanu



Titre original : The Tenants of Malory

Entre les murs de la belle demeure de Malory, Ethel Ware vit une existence heureuse et protégée, entourée de sa soeur Helen, de leur gouvernante et d'un sage jésuite, qui veille à leur éducation et à leur confort.

Lorsque Helen meurt brutalement, Ethel se trouve plus seule que jamais, éloignée de ses parents qui mènent grand train à la capitale, et qui se soucient visiblement peu de ses états d'âme.
Lorsqu'un navire échoue sur la côte, non loin du domaine, et que le seul survivant lui est confié, la vie d'Ethel va se retrouver peu à peu bouleversée.

 ***

En tentant de rédiger un résumé concis du roman de Le Fanu, force est de constater que la tâche est plutôt difficile. Expliquons-nous : l'oeuvre, malgré qu'elle ait été rédigée bien après le courant gothique anglais (en 1867, pour être précis), en porte tous les signes visibles, tant dans son cadre que dans les caractéristiques de ses personnages principaux ; manoir isolé dans une campagne d'une effrayante quiétude, éléments déchaînés, le tout nimbé dans l'insondable brouillard d'une intrigue dont on ignore vraisemblablement le but : tout est là pour nous rappeler au bon souvenir d'Ann Radcliffe, Maturin, Walpole, voire même Matthew Lewis. Les éléments propices à susciter la terreur et l'angoisse du lecteur ont été rassemblés dans de justes proportions, sans tomber dans les excès des gothiques primitifs, et sans toutefois se rapprocher trop visiblement du "néogothique" initié par le  Dracula de Bram Stoker, qui a d'ailleurs été largement inspiré par Carmilla de ce même Le Fanu. Le plus étonnant à mon sens dans ce roman est probablement la narration à la première personne : l'auteur fait parler ici Ethel Ware, à l'automne de sa vie et revenant sur les évènements dramatiques qui l'ont jalonnée. Et malgré toute la difficulté que l'on imagine pour un auteur masculin à se glisser dans la narration féminine avec quelque succès (l'inverse est également parfaitement vrai), il faut reconnaître que Le Fanu y a excellé, alors que je m'attendais à certaines maladresses. On pourrait presque croire que l'esprit de Jane Austen s'est glissé quelque part dans le style de l'auteur, et que l'ombre de Northanger Abbey plane nettement sur Désir de mort... Il faut donc reconnaître immédiatement une écriture toute en finesse et en pudeur, même si finalement l'ironie austenienne s'en est allée bien loin de ce roman. On retrouve donc là les éléments caractéristiques du style gothique dans leur sens le plus absolu, notamment l'omniprésence de la maladie et de la mort, tels deux fléaux qui rôdent dans l'ombre des protagonistes, et qui emportent avec une brutalité terrifiante les âmes pures et innocentes. Seuls demeurent les personnages sombres, résistant à l'adversité et aux attaques du destin avec une résolution défiant toute logique... (les méchants ont la dent dure en littérature, c'est bien connu, et c'en est assez jubilatoire, avouons-le) ! Dans ce registre, on trouvera le singulier Mr Drocqville, le jésuite corrompu, inquiétant et cupide, qui rôde autour des grandes fortunes et des héritages comme un vautour autour de son  horrible pitance, et qui n'est sans doute pas étranger à la création par Wilkie Collins, quelques années plus tard, du Père Benwell de la Robe Noire. Puis, on trouvera enfin Richard Marston, l'unique survivant du naufrage qui survient à Malory, et qui parvient assez extraordinairement à se faire aimer de la narratrice... Là encore, on reconnaît "la patte" gothique, qui veut que les faibles héroïnes se trouvent subitement à la merci, et quasiment par leur volonté propre, de personnages retors, mais suffisamment charismatiques et énigmatiques pour qu'ils parviennent à susciter jusqu'à la dernière ligne l'intérêt tout entier du lecteur.
D'ailleurs, signalons que le roman, plutôt court (360 pages grand format environ), passe sous silence des pans entiers de psychologie de ses personnages les plus notables, alors qu'ils auraient volontiers mérité quelque dissertation. C'est sur ce point que se portera mon plus grand regret : ce fameux Richard Marston que l'on voit agir, et manipuler dans l'ombre pendant des centaines de pages, sous des dehors tour à tour humbles ou séduisants, finit par toucher dans les cinq dernières minutes de lecture. Alors bien sûr, inutile d'espérer une quelconque absolution de la part du lecteur - car décidément, il en a trop fait ! - mais on constate avec bonheur un délicieux retournement qui laisse entrevoir toute la folie malfaisante du personnage,  et pourquoi pas, la possibilité d'une expiation ? On ne peut que saluer et refermer avec regret ce délicieux roman, cette heureuse parenthèse de littérature aujourd'hui disparue, et si prompte à susciter les sentiments les plus extrêmes de ses lecteurs angoissés !





2 commentaires:

Gabriel a dit…

Hello Clélie !

Je reviens vers la blogosphère après plus d'un mois d'absence, déménagement oblige, la ligne vient seulement d'être mise en service dans ma nouvelle maison. Nouvelle maison qui d'ailleurs se prête merveilleusement aux lectures gothiques et de Le Fanu je n'ai jamais lu que Carmilla, Désir de Mort va donc rejoindre ma liste de lectures prochaines :). J'espère que tu vas bien.

A bientôt,

Gabriel

Clelie a dit…

Hello mon cher Gabriel !

Quel plaisir de te lire à nouveau !
Je te souhaite d'ores et déjà une belle lecture avec Désir de mort.
A très bientôt et excellent aménagement dans ta nouvelle maison !

C.