08 mai 2014

Werther, de Goethe à Massenet : un absolu d'amour et de mort (2/2)

Première partie de l'article : par ici

Dans cette seconde partie de ces modestes articles consacrés à Werther, je choisirai de parler de deux versions de l'opéra de Jules Massenet : celle de 2005, tournée à l'opéra de Turin, avec Roberto Alagna et Kate Aldrich, et de la toute récente version de Sir Richard Eyre au Met, avec les décidément incontournables Jonas Kaufmann et Sophie Koch.

Pourquoi avoir choisi de parler de ces deux versions ensemble ? Parce qu'au delà de la vision purement tragique et noire de l'oeuvre, c'est-à-dire, de la construction de la trame et du contexte sur l'instabilité émotionnelle du héros de Goethe, elles ont choisi de se pencher sur l'aspect follement romantique et lumineux des personnages centraux, qui était manifestement passé à la trappe dans la production de l'Opéra Bastille de 2010, abordée dans le post précédent.Celle-ci s'articule autour de personnages désespérés, plongés dans une atmosphère froide et lugubre, qui semblent vivre dès les premières scènes dans un drame perpétuel. Cela se conforme sans doute bien à la vision globale de l'oeuvre, et surtout à l'état d'esprit du personnage de Werther, compris dans cette version comme un être en plein malaise. Mais cela ne répond sans doute pas tout à fait non plus au "potentiel lumineux" qui émane aussi de l'histoire originale, et des personnages de Werther et de Lotte, et à l'absolu d'amour et de pureté du héros.


Avant d'incarner dans l'imaginaire collectif la quintessence de l'oeuvre dépressive, qui s'articule autour du personnage central, tragique et désespéré, l'histoire de Werther et de Charlotte est avant tout rayonnante, belle, tendre, avant de tourner à l'amour tourmenté. Lorsqu'on lit Goethe, on ne pourra pas nier que le héros soit un être mélancolique, tout entier tourné vers un idéal de pureté et d'amour, que sa sensibilité excessive et sa nature triste transformeront, une fois contrariées, en désir obsessionnel.
Au-delà donc de ses aspects funestes, on retiendra surtout à la lecture - et ce fut mon cas - le romantisme fou qui s'en émane. On comprend bien que cette histoire puisse s'adapter tout aussi aisément dans son côté sombre que dans son côté romantique pur. 

Werther (Roberto Alagna)

Ce dernier aspect est clairement traité par la version de l'opéra tournée à Turin (sans spectateurs, et le spectacle en devient inévitablement un peu distant), avec Robeto Alagna, splendide en Werther, et Kate Aldrich, lumineuse et courageuse Charlotte. On passera sur la piètre qualité de l'image et sur la saturation des couleurs de la vidéo, pour en venir aux interprétations très vivantes des deux interprètes. On est loin, très loin, des choix scéniques de Benoît Jacquot. Place ici à des décors réalistes, la façade de la maison du bailli, une terrasse sous le soleil, des intérieurs soigneusement décorés... C'est inévitablement au dernier acte que la scène s'assombrit, en même temps que Werther ne s'éteint. Kate Aldrich campe ici une Charlotte au charme timide, effacé, qui subit son mariage arrangé sans broncher. Loin d'être transparente, on compatit plutôt à voir son sourire forcé et ses gestes sans spontanéité envers son mari. Le Werther de Roberto Alagna, magistral, à la diction extraordinaire, incarne le héros romantique, le vrai, celui qui a le regard humide et les cheveux aux vents. Et cela dit sans aucune moquerie, car il est parfait pour incarner le personnage dans son côté gai, souriant, simple et vivant du premier acte. Peu à peu, le regard se voile, le sourire s'efface. Reste le héros grave, tout entier tourné vers son propre malheur, mais qui conserve pourtant jusqu'au dernier acte un magnétisme un peu sauvage, une impétuosité, qu'on ne retrouve pas forcément dans d'autres incarnations du héros de Goethe. 

Kate Aldrich - une Charlotte romantique et effacée
Viennent ensuite les scènes emblématiques "Pourquoi me réveiller, ô souffle du printemps" superbe, de l'acte III, et le frénétique baiser de Werther et Charlotte, puis la scène finale du suicide, tragique au possible, désespérée et déchirante de l'acte IV, de laquelle on ne peut vraiment ressortir sans verser une larme.

En résumé, cette version est à tout point de vue, charmante, si on excepte quelques défauts d'image. Les interprètes, y sont tous sans exception, fabuleux.

"Hors de nous rien n'existe et tout le reste est vain" - Acte III
Et pour se faire une meilleure idée de l'atmosphère de cet opéra, voici quelques extraits compilés à l'occasion de la sortie du dvd :



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A présent, évoquons l'adaptation la plus récente de l'opéra de Jules Massenet, diffusée dans les cinémas le 15 mars dernier, en direct du Metropolitan Opera de New-York, magnifique réalisée par Sir Richard Eyre. Dans cette version, dont aucune production en dvd n'est prévue à ce jour, on retrouve le couple devenu quasiment mythique du ténor Jonas Kaufmann et la mezzo-soprano Sophie Koch (en remplacement d'Elina Garanca initialement prévue), dans les rôles-titres. 

Cette version, mieux que toutes les autres a su démontrer, par des décors lumineux, et pourtant très dépouillés, le force vivante et romantique de l'oeuvre de Goethe. Ce sont dans des petits détails scéniques et visuels, que l'opéra prend une autre signification. Le simple fait de le rendre plus vivant et plus gai dans les deux premiers actes, parviennent à renforcer le sentiment d'abandon et de tourmente des deux suivants. Et ce malgré le contexte dans lequel le spectateur est installé dès l'ouverture, où l'on assiste brièvement à la mort de la mère de Charlotte, qui n'est la plupart du temps qu'évoquée en filigrane. Ici, on se croit plongé d'emblée dans une atmosphère pesante, et ce n'est pourtant pas le cas. Charlotte et ses frères et soeurs, entourant joyeusement leur père, apparaissent comme une famille unie, aimante, et qui semblent vivre, malgré leur perte terrible, dans une complète harmonie. C'est d'ailleurs cette impression qui frappe Werther lorsqu'il aperçoit Charlotte, mutine, au milieu de cette joyeuse marmaille. Cette vision le séduit, autant que le spectateur. 

Charlotte (Sophie Koch) et "ses enfants"

Le Werther de Jonas Kaufmann est ici enfin souriant, enfin gai, même si on perçoit chez lui, dans l'expression de son visage et dans ses attitudes pensives, un être profondément triste. On sait comment Kaufmann a compris le personnage, et comment il est parvenu à lui donner encore davantage de profondeur ici, loin de la froideur de ses attitudes de la version de l'opéra Bastille. Son Werther vit et respire par exacerbation. Tout en lui semble prendre des proportions démesurées, que ce soit dans le bonheur ou dans les tourments. Certes, il apparaît toujours comme un jeune homme mal à l'aise en société, qui en présence de Charlotte, se comporte comme un adolescent timide, et qui les bras croisés sur sa poitrine et caché dans un coin sombre, se contenterait presque de la regarder et de l'aimer à distance. Ce n'est que grâce à la Charlotte de Sophie Koch, enjouée, joyeuse, que Werther se décide à sortir de sa coquille ; coquille dans laquelle il aurait ensuite préféré ne plus jamais avoir à rentrer. Cette transition est merveilleusement mise en place grâce à la scène du bal, romantique au possible, que l'on voit l'amour timide de Werther se transformer en une passion qui sert probablement à son âme tourmentée, d' "échappatoire". Cette scène, absente des détails du livret, est une charmante trouvaille du metteur en scène, car les sentiments peuvent s'y développer de manière claire, explicable, pour le spectateur. Bref, il s'agit d'une des nombreuses scènes à faire fondre tous les coeurs émus.

Scène de bal du premier acte, absente du livret, et ici entièrement réinventée.
Même le deuxième acte, pourtant considéré comme le plus lent, et celui dans lequel il y a le plus de temps morts, redevient, grâce à la mise en scène et aux talents des interprètes, délicieux et charmant. Or, c'est dans cet acte que l'on entend deux des plus beaux airs de Werther, dont "Lorsque l'enfant revient d'un voyage" (que J.Kaufmann interprète avec un déchirement et une passion extraordinaires) mais également que l'on peut apprécier le personnage de Sophie, la petite soeur de Charlotte, interprétée par la pétillante et talentueuse Lisette Oropesa, qui paraît bien souvent un peu transparent, mais qui grâce à la vivacité et au charme de l'interprète, prend ici sa place parmi les personnages emblématiques de l'opéra. 
Même le personnage d'Albert, interprété par le baryton David Bizic, volontairement assombris dans le livret, parvient à retrouver un semblant de sympathie et de bonhomie. Albert, transformé en militaire, est un homme droit et bon, initialement sans froideur. C'est à la fin de l'acte II et au cours de l'acte III que le masque finit par tomber...

Lisette Oropesa (Sophie) et Jonas Kaufmann (Werther) 
Sophie et Albert (David Bizic) tentent de dérider un Werther en plein désarroi - Acte II
L'acte III marquant le retour de Werther auprès de Charlotte, à la veille de Noël (tiens, mais c'est presque dickensien tout ça), est un véritable tournant dans l'atmosphère enlevée et lumineuse du début. Charlotte est seule, isolée, malheureuse sans doute, peut-être pas du fait même de son mariage, mais par l'absence de Werther, dont elle relit sans cesse les lettres. Lorsqu'il se présente à sa porte, abattu, transformé physiquement, les traits tirés, mais le regard fou, Charlotte serait presque joyeuse, mais paraît si désespérément amoureuse, que la visite de Werther tourne au drame. Werther se reprend à espérer, et pris d'une frénésie terrible après avoir relu les vers d'Ossian (air qui a valu à Jonas Kaufmann une très longue ovation), réclame à Charlotte un baiser, dans un déluge d'amour fou et véhément.




Repoussé, Werther s'enfuit, et la déchéance physique et morale se poursuit inéluctablement. L'acte IV est déchirant, et c'est peu dire. On y voit de manière brute le suicide de Werther, et de longues traînées de sang s'imprimer sur les murs lorsque le coup de pistolet retentit devant un public éberlué (mais comment diable ont-ils fait pour que cela paraisse si affreusement réel ?) Jonas Kaufmann s'écroule, rampe face contre terre, pour s'éteindre en silence dans un coin sombre, quand surgit Charlotte. Alors, il est véritablement impossible d'expliquer à quel point les vingt minutes qui suivent sont merveilleuses, scéniquement, vocalement, et combien il est difficile de retenir ses larmes. Rien pourtant n'y est excessif, le jeu de Sophie Koch est tout en retenue, tout en tendresse, et Jonas Kaufmann donne à voir une fin extraordinairement sobre et digne, pour un personnage qui semble, en mourant, avoir enfin trouvé un apaisement, et la plénitude dans l'amour enfin avoué de Charlotte.





En conclusion, si vous voulez être séduite par l'opéra de Massenet, cette version est un excellent moyen d'y parvenir, mais mieux vaut préparer un bon paquet de mouchoirs... :)






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Discographie et filmographie sélectives

CD

Direction : Antonio Pappano
Choeurs et orchestre de l'Opera Royal de Covent Garden

Avec Rolando Villazon et Sophie Koch 

A écouter absolument ! C'est l'une des versions les plus récemment enregistrée en public, dans laquelle on retrouve la merveilleuse Sophie Koch. (2012)

Rolando Villazon est un excellent Werther, mais il a, il faut le dire, une diction abominable en français... Ce qui gâche parfois un peu l'écoute.


Direction : Riccardo Chailly 
Orchestre symphonique de Cologne.

Avec Placido Domingo et Elena Obraztova. 

L'une des meilleures versions enregistrées en studio. A écouter, ne fut-ce que pour Placido Domingo, incontournable en Werther.

(Enregistrement de 1979)









DVD

Bien entendu, les deux versions précédemment citées dans cet article et dans le précédent, toutes deux disponibles sur amazon.












Mais aussi...

Une version récital, un peu particulière, puisqu'il s'agit de la partition pour un Werther baryton, réécrite par Massenet.

Dirigée par Michel Plasson, à la tête de l'Orchestre National du Capitole de Toulouse.

Avec Thomas Hampson et Susan Graham.

En cherchant bien, on trouve quelques extraits sur youtube.

(Enregistré en 2006 au Théâtre du Châtelet)






Une version de Werther, transposé dans les années 50-60, avec la toujours sublime et magnétique Elina Garanca...

Seul problème, pour moi : je ne suis pas parvenue à la regarder jusqu'au bout, en raison d'une réaction épidermique à Marcelo Alvarez... :)

Direction : Philippe Jordan

(2009)


4 commentaires:

Lorinda a dit…

Je ne vais pas faire constructif cette fois, compte tenu que je n'ai pas encore lu livre, ni vu l'opéra en entier (je me suis arrêtée à la fin de l'acte II de la version avec Elina Garanca et Alvarez que je n'aime pas beaucoup non plus)...mais tu donnes tellement envie de voir et de découvrir ce mythe !! J'ai hâte de m'y mettre, du coup....tes articles donnent déjà tant à réfléchir, et motivent pour s'y plonger....en donnent envie ^^

Clelie a dit…

Hello !

Je suis ravie d'apprendre que les articles t'aient donné envie de te plonger dans Werther ! Je n'aurais jamais imaginée aimer à ce point le roman et l'opéra, qui sont devenus pour moi, indissociables... Je ne crois pas d'ailleurs que j'aurais tant aimé le roman sans avoir vu en parallèle l'oeuvre de Massenet. Ce qui fait défaut à l'un, est vraiment pallié par l'autre. Et les interprétations magistrales de Jonas Kaufamnn et Sophie Koch n'y sont d'ailleurs pas tout à fait étrangères non plus... :)

Oh, la version avec Alvarez n'est vraiment pas ma tasse de thé... C'est dommage parce qu'Elina Garanca en Charlotte est superbe. La transposition dans les années 50-60 n'est à mon sens pas très judicieuse non plus... Mais Alvarez... je ne sais pas...j'ai toujours l'impression qu'il est comme "absent" de ses rôles... Quand on a vu Kaufmann ou Alagna, totalement investis, quitte à se composer un visage défait, pas franchement flatteur (surtout Kaufmann, en fait, qui est un spécialiste du personnage dépressif :p ), les autres paraissent tout de suite très fades...

Au plaisir d'en discuter avec toi !

Lorinda a dit…

Oui, j'espère seulement avoir enfin plus de temps pour m'y mettre sérieusement ! C'est vrai que ce n'est pas forcément l'histoire vers laquelle on se sent le plus attiré, mais enfin, c'est un classique ! Et parfois il suffit en effet d'une seule adaptation pour changer la vision qu'on a d'une oeuvre, ou d'un interprète ! ^^ J'aurais continué à détester Carmen sans Elina Garanca...

Je n'ai pas du tout le souvenir du Werther d'Alvarez, ça signifique qu'il ne m'a pas marquée non plus ! (comme quoi l'impact le plus fort d'une oeuvre n'est pas forcément à la première version qu'on en voit) et certains sont bien investis oui, que ce soit dans un sens passionné comme Alagna, ou très réfléchi comme Kaufmann. J'approuve totalement, il est un spécialiste du personnage névrosé...:p

Clelie a dit…

C'est très vrai : une adaptation, une seule, permet de percevoir une oeuvre autrement, tu as tout à fait raison. Et cela même si on en a déjà vu d'autres. Il est vrai que la Carmen d'Elina Garanca est une révélation à elle seule. Elle a donné tant de nuances, et en même temps tellement d'énergie à ce rôle, qu'on ne peut plus le voir de la même façon ensuite...

Quant à Werther, je serais passée à côté, si je n'avais pas vu l'extrait de la version de l'Opéra Bastille sur youtube, et la prestation de Jonas Kaufmann (que j'ai appris à connaître grâce à toi, et aux "Romantic Arias" ^_^), et l'oeuvre de Goethe serait encore restée longtemps sur mon étagère à prendre la poussière...

C'est vrai que Kaufmann interprète rarement des rôles non névrosés... ^_^ Même son Lohengrin n'a pas l'air tout à fait bien dans sa peau non plus... Sauf peut-être dans Adriana Lecouvreur, où son personnage est sensiblement drôle, et insouciant... Mais ça, ce sont les deux premiers actes, après, ça tourne mal... ^_^ Je ne sais pas si tu as eu l'occasion de voir cet opéra de Cilea, mais il est vraiment très beau. En tout cas, je te le conseille !