05 septembre 2014

The Red Shoes, de Michael Powell et Emeric Pressburger (1948)

Les Chaussons Rouges, de Michael Powell et Emeric Pressburger (1948 - Films Arthur Rank - GB - durée : env. 2h10), avec Moira Shearer, Marius Goring, Anton Walbrook.

Victoria Page est une jeune ballerine, rêvant de danse et de gloire. Après la première du ballet "Heart of fire", on lui présente l'éminent directeur de ballet Boris Lermontov, qui l'engage. Personnage intransigeant, rigide et hautain, Lermontov a décelé en elle un potentiel extraordinaire, et est bien décidé à en faire la nouvelle vedette de sa compagnie dans un projet d'envergure : créer un ballet inédit, "Les Chaussons Rouges", qu'un jeune compositeur, Julian Craster, nouvellement engagé, vient de lui écrire. Pour eux, ce sera la gloire assurée, à condition de s'y consacrer corps et âme. Lorsqu'il apprend que la jeune danseuse et le compositeur sont tombés amoureux l'un de l'autre, Lermontov en conçoit une rage  terrible...

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Malgré que ce film ait été porté aux nues par les plus grands (Martin Scorsese, Brian de Palma, ou encore Coppola - excusez du peu), je ne le connaissais absolument pas, et il est proprement malheureux d'être passée à côté pendant tout ce temps... Les Chaussons Rouges, titre du ballet que joue la jeune Vickie Page, issu lui-même du conte d'Andersen, est à n'en pas douter, un de ces films qui, une fois visionnés, ne s'oublient jamais. A la fin du visionnage, on reste comme quelques minutes en "flottement", rêveur, incapables de se détacher de cette histoire troublante, bouleversante, qui oscille entre oeuvre onirique, drame musical et conte fantastique. Ce film, écrit par Emeric Pressburger et sorti en 1948, est une sorte d'heureux télescopage d'images et d'idées entre La belle et la bête de Cocteau, Les visiteurs du Soir de Marcel Carné, Le Fantôme de l'Opéra et Pygmalion... L'histoire en elle-même est bien peu fantastique au départ, puisqu'elle se concentre sur les aspirations d'une jeune femme qui souhaite devenir une grande danseuse, et sur le parcours plutôt amer de ses débuts dans la troupe de l'énigmatique et glacial Boris Lermontov, le directeur de ballet qui l'a engagée. Peu à peu, au fil des répétitions du ballet inédit, le rythme du film change, tout comme les images, la musique : le scénario alors très académique se transforme en une plongée dans le conte original d'Andersen et la fameuse malédiction des chaussons rouges, qui contraignent leur propriétaire, à danser éternellement, sans jamais s'arrêter, jusqu'à l'épuisement. On ne sait dorénavant plus si l'héroïne incarne simplement un rôle, ou si le rôle a trouvé en elle une incarnation ultime, puisqu'il résonne à présent dans son existence comme une réalité funeste (et là, on pense que Black Swan n'a vraiment rien inventé...). La vie de la jeune femme devient alors une allégorie pure et simple du conte, très habilement transformé dans un triangle amoureux inévitable, mais ô combien prévisible, qui n'est pas forcément celui que l'on croit, et qui se lit à divers degrés. Il est très rare pour un film de cette époque de voir une telle finesse et une telle modernité dans le traitement des personnages, y compris dans la manière de les présenter aux spectateurs.

Victoria "Vickie" Page (Moira Shearer)
Car la richesse de ce film, s'il se trouve dans le scénario et sur la modernité du propos et des plans,  repose tout autant sur le trio de tête des personnages, de Julian Craster, à Vickie Page, en passant par Boris Lermontov, tous trois incarnés, cela dit en passant, par de quasi inconnus.

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Jeune femme toute entière dévouée à son art, Vickie Page, enrôlée à force pugnacité dans la grande compagnie dirigée par Lermontov, est une incarnation subtile mais entière, du sacrifice. Ce dévouement total qu'elle s'impose avec un optimisme juvénile, ne serait pas si terrible si elle ne l'avait promis à Lermontov, personnage magnétique, inquiétant de froideur et de grâce arrogante, qui l'a prise sous sa coupe. Le bienveillant ascendant des premiers temps prend vite des allures d'emprise délétère. La jeune femme devient alors un objet de manipulation et de chantage affectif. Lorsque celle-ci est confrontée à faire un choix de vie, un choix tellement humain - entre l'amour de l'art et l'amour tout court - son mentor la rejette avec une rage mal contenue, qu'on ne perçoit qu'à travers un mépris insultant.


Boris Lermontov (Anton Walbrook)
Que sait-on d'ailleurs de Boris Lermontov, personnage favori de toute la carrière du scénariste Emerich Pressburger ? Être rigide, hautain, égoïste à un degré suprême, animé d'un désir compulsif de perfection, que recherche-t-il vraiment ? Directeur et impressario tout-puissant d'une compagnie de renommée internationale, il sait ce qu'il veut et où il va, sans jamais aucune remise en question. Abandonnant et méprisant ceux qui ne peuvent le suivre, il fait et défait les carrières et les vies, si elles ne répondent plus à son sens du sacrifice et de la dépendance. On ne sait non plus ce qui le lie réellement à Vickie, hormis les espoirs qu'il a mis en elle follement, presque désespérément, comme si elle était l'incarnation ultime, inconditionnelle de son absolu. Inspiré à plus d'un titre par le véritable Sergeï Diaghilev, créateur et directeur des Ballets Russes, on retrouve chez Lermontov, cette personnalité écrasante, intolérante, quoique fascinante, celle qui subjugue son entourage, en même temps qu'elle ne l'entraîne encore et toujours vers le fond. Encore faut-il que ceux qu'il a sous sa coupe répondent à des aspirations équivalentes aux siennes... Si Vickie devient en quelque sorte son jouet favori - contrairement aux autres membres de la compagnie, qu'il estime avec une bienveillante politesse - c'est qu'il pense avoir face à lui une âme non pas semblable à la sienne, mais une âme jeune et influençable sur laquelle il peut peser lourdement, non par la terreur, mais par la fascination. Il peut ainsi projeter sur elle ses souhaits d'inconditionnelle perfection.

Lermontov : un autre personnage frollien ?


Du dévouement à l'emprise
Les scènes de ballet sont ensuite très révélatrices (pas moins de quinze minutes de danse sans coupure, absolument magiques), entre onirisme et symbolisme, on suit le cheminement de la jeune femme sur la voie de cette fascination à double tranchant : lors de la première représentation, elle voit sur les traits du danseur qui incarne le chausseur diabolique, ceux de Lermontov... Scène au symbolisme lourd, puisqu'elle révèle qu'il n'y aura finalement plus d'autre issue que celle, funeste, que véhicule le conte d'Andersen.

Lorsque Vickie lui échappe, en quittant la troupe pour se marier avec le compositeur Julian Craster, musicien doué, compositeur des Chaussons, qui officiait au sein de la compagnie, Lermontov ressasse une colère noire. Jalousie maladive révélatrice d'une tempérament obsessionnel ? Sans doute, quoiqu'on ignore tout à fait si le sentiment amoureux à quelque chose à y voir... Lermontov se dit en effet jaloux, mais pas de ce que l'on pense, et probablement pas du mari de Vickie, homme inoffensif, tendre, attentionné, forcément assez transparent, mais tellement égoïste lui aussi... On ne quitte pas si facilement le vieux carcan qui a eu cours pendant des siècles, et qui veut qu'une femme mariée sacrifie tout à son époux, tout y compris elle-même, jusqu'à s'oublier, jusqu'à s'effacer... La jeune femme ne déroge pas à la règle, et ne danse presque plus, et est, on n'en doute guère, très malheureuse d'avoir abandonné sa carrière. Lorsqu'elle a l'opportunité de la reprendre, ou plutôt, lorsque Lermontov lui propose de revenir dans la compagnie pour danser Les Chaussons Rouges, elle est à nouveau confrontée à un choix impossible : d'un côté le mari jaloux, exigeant à son tour un sacrifice total (si on n'avait pas réellement détester ce personnage jusque là, à présent, c'est chose faite!), et de l'autre le mentor, le pygmalion sans scrupules qui réclame l'aboutissement d'un idéal hors de portée...

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On ne peut regarder la fin des Chaussons Rouges qu'étourdi, et n'en ressortir qu'avec la conviction d'avoir vu un véritable chef-d'oeuvre... Il s'adresse autant aux amateurs de danse qu'aux autres, tout comme aux adorateurs de personnages complexes... A voir et à revoir sans aucune modération !



 Pour terminer cet article, la scène de rencontre entre les deux principaux protagonistes, Vickie Page et Boris Lermontov :



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Et je ne résiste pas à poster quelques délicieuses photos de promo du film...

 

 



10 commentaires:

clairebelgato a dit…

Tu me donne bien envie ! j'avais déjà entendu parler de ce film ! J'aime beaucoup l'affiche !

Annwvyn a dit…

Bonjour Clélie, j'espère que tu vas bien.

Très bel article, merci beaucoup !

J'ai toujours eu envie de voir ce film, mais je n'en ai pas encore eu l'occasion. Autant dire que ton article va sensiblement modifier la liste de mes priorités de visionnage !

J'aime énormément la pièce de Bernard Shaw, Pygmalion, et je ne sais pourquoi, j'ai toujours éprouvé une grande fascination pour ces couples de littérature ou de cinéma, entre fascination, admiration, possessivité, où l'un façonne l'autre, sciemment ou malgré lui, sans violence physique mais sur un plan plus intellectuel.

Connaissant par ailleurs ton expertise en personnage complexes, je crois que je peux te faire confiance, et me jeter les yeux fermés sur les Chaussons rouges !

Clelie a dit…

@clairebelgato : hello ! Merci pour ton commentaire ! Je te conseille vraiment ce film, grand classique injustement méconnu, qui mérite vraiment mille fois que l'on s'y attarde !

@Annwvyn : je suis ravie d'avoir de tes nouvelles, cela fait un bout de temps... ! Merci beaucoup pour ton commentaire *rougis* ^_^
Je pense que nous avons vraiment les mêmes goûts en matière de personnages... Boris Lermontov est vraiment dans la catégorie que tu décris si bien : obsessionnel, possessif, exclusif... Je te le conseille plutôt deux fois qu'une !
Je serais ravie de savoir ce que tu en penses, une fois que tu l'auras vu... ;)

A bientôt !

Anonyme a dit…

Salut, ton article me donne avis de voir le film! Il est très bien fait. Ce qui m'attire vers le film c'est le personnage de Lermontov. J'adore les personnages "frollien" ( Claude Frollo de notre dame de paris est mon personnage préféré de la littérature ) En parlant de personnage "frollien" est-ce que tu trouves que le père Ralph de Thorn Birds est un personnage frollien?? et Humbert Humbert (Lolita)? et le personnage de Guy de Gisborne de la série de Robin des bois (si tu connais)? MERCI^^

Clelie a dit…

Bonjour et merci pour ce commentaire très chaleureux !

Je suis ravie de t'avoir donner envie de voir Les Chaussons Rouges, film magnifique et inoubliable, injustement méconnu, je trouve !

Concernant les personnages frolliens, je suis à 100% d'accord avec toi lorsque tu parles d'Humbert Humbert, de Lolita, que je classe aussi dans cette même catégorie... Quant à Ralph de Bricassart, je ne sais pas... il ne me vient pas forcément à l'esprit lorsque je songe aux personnages tourmentés, égoïstes, ces personnages noirs qui se démarquent à la fois par leur intelligence supérieure, et à la fois pas leur manque manifeste d'empathie, comme le sont par exemple Frollo ou Le Fantôme de l'Opéra, ou peut-être encore même Sherlock Holmes... Pour le père Ralph, il faudrait que j'y réfléchisse, mais malgré qu'il soit un bel égoïste, je ne l'avais jamais perçu comme un personnage noir... Pour Guy of Gisborne de la série BBC (que j'ai suivie très assidûment en son temps !), Richard Armitage a su en faire un vrai personnage noir, mais je le perçois un peu sans réelle finesse.
Enfin, tout est une question de perception, mais tes propositions sont vraiment intéressantes !

Le terme de "personnages frolliens", a été lancé par l'auteur de ce blog : http://hauntya.wordpress.com/
N'hésite pas à aller y jeter un oeil !

A bientôt j'espère, et au plaisir d'en discuter !

C.

Anonyme a dit…

Salut,
merci de m'avoir répondu!j'ai été sur le blog de ton amie, il est super! en lisant l'article sur le personnage"frollo", je me suis rendue compte que en effet le père Ralph n'est pas ce genre de personnage. Il est certain égoïste mais il n'a pas un côté noir (après je n'ai pas lu le livre).
Dans ce même article j'ai vu qu'il y avait light et l du manga Death note et je fus surprise de les voir ( je suis une fan de manga).
Grâce à ton blog j'ai lu les souffrances du jeune Werher qui est un très jolie livre comme tu le dis toi-même on ressent le côté romantique du livre (la présence de la nature, le lyrisme...) mais je fus déçue sur une chose c'est qu'on ne voit pas le point de vue de Charlotte . C'est pour cela que je préfère l'opéra Werther (idem pour Notre dame de paris, je préfère La Esmeralda de Louise Bertin).
Ton travail est excellent!!!

Miki

Clelie a dit…

Merci beaucoup pour ton message, Miki ! Je suis ravie aussi de t'avoir donné envie de lire Les Souffrances du jeune Werther, qui est une oeuvre que j'apprécie énormément, au même titre que l'opéra, où comme tu le soulignes, le spectateur a également le ressenti de Charlotte, absent du roman. Comme tu le dis, c'est un point décevant dans le livre, mais surtout dû au style épistolaire, qui place toute la réflexion du point de vue du héros...

C'est vrai que Light Yagami de Death Note est largement un personnage frollien, et sans être une grande connaisseuse de manga, j'ai adoré cette série (sans cependant avoir lu l'oeuvre originale).

D'après ce que tu dis, je vais m'intéresser d'un peu plus près à La Esméralda de Louise Bertin, que je connais très peu... !

Encore merci pour ton commentaire, et au plaisir de te lire !

Guenha a dit…

Je découvre votre blog et je n'avais pas vu que vous parliez du film avant de faire mon commentaire tout à l'heure.
Votre critique de ce film est magnifique et colle exactement à ce que j'en pense. Je trouve dommage qu'il ne soit pas plus connu. c'est un véritable chef d'oeuvre.

Clelie a dit…

Bonjour Guenha, et merci de votre commentaire !
Les chaussons rouges est, il est vrai, un film bien injustement méconnu. Je suis d'ailleurs toujours surprise de voir et de lire de plus en plus de commentaires au sujet de ce film, un peu tombé dans l'oubli... Comme quoi, il a son lot d'admirateurs discrets !

C'est vrai que la petite vidéo "Toxic" trouvée sur youtube est une petite perle. Rien que le titre en dit long sur le contenu et l'ambiance du film, très angoissante, comme vous l'avez justement mentionné !

A bientôt !

Lorinda a dit…

Coucou Clelie !

ça fait un moment que je l'avais sur mon étagère grâce à toi, mais ça y est...j'ai enfin regardé ce film ! Je suis d'accord avec toi, c'est véritablement une très belle oeuvre, et je repense déjà, en écrivant, rien à qu'à la magnifique séquence de danse ininterrompue pendant plus de dix minutes...tout simplement magique (comme celle de la fin qui a quelque chose de glaçant aussi !). ça m'a beaucoup plu et en même temps on n'en ressort pas trop indemne, avec beaucoup de peine pour Vickie, de la fascination pour Lermontov.... je ne sais pas si c'est un personnage frollien, mais il est assurément un de ces hommes exigeants qui veulent qu'on plie devant lui, devant un absolu, peu importe les conséquences. Et je crois que dans tout cela, outre le mari égoïste qui force à choisir entre la passion et l'amour (ça aussi, un symptôme des relations par trop passionnelles, même si pas aussi "malsaines" que celle d'un frollien !) c'est malgré ce parallèle évident et troublant de l'histoire de Vickie, avec les Chaussons rouges, le ballet. (tu as d'ailleurs raison, ça faisait pas mal penser aux films des années 40, entre la Belle et la Bête et les Visiteurs du soir). Je trouve ce style de récit/symbolique/conte tout à fait glaçant, et ça me rappelle que j'avais vraiment envie de lire au moins la Reine des Neiges d'Andersen (avec la symbolique de la glace dans l'oeil qui corrompt) et ces fameux "Souliers Rouges". Même si ce n'est pas tout à fait pareil. Quelque part, le retour à la vie de ces "objets" magiques et maléfiques sont presque aussi pire que les relations entre les personnages de ce film, l'inconscient tant des protagonistes, que du nôtre, doit d'y projeter ! Bref, j'écris là un pavé, mais sache que j'ai vraiment beaucoup aimé ce film...il dégage quand même une ambiance simplement envoûtante, et ces couleurs ! Tu as aussi raison, je ne crois pas avoir vu de traitement des personnages aussi moderne dans un film de cette époque !