16 octobre 2014

Thaïs : du roman à l'opéra


Thaïs, de Jules Massenet (MET 2008) - avec Renée Fleming et Thomas Hampson, dir. : Jesus Lopez-Cobos.

Thaïs est la plus belle et la plus vénérée des courtisanes d'Alexandrie. Athanaël, un austère moine cénobite, se fait la promesse de détourner Thaïs de sa vie de débauche, et de la rendre à Dieu. Il quitte son désert et se rend dans la grande ville, lieu de tous les tentations et de tous les excès, pour rencontrer la jeune femme et tenter de la convertir.

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L'histoire de Thaïs, d'après le roman éponyme d'Anatole France, a en effet une trame assez simple. La matière de cet opéra repose donc très peu sur l'action, pour se concentrer presque strictement sur les réflexions que mènent les deux principaux protagonistes sur la spiritualité - ou plutôt, leur spiritualité propre, et leur rapport à la religion. Présenté comme cela, l'oeuvre pourrait paraître quelque peu hermétique, mais il n'en est rien. Il me faut préciser que j'ai vu l'opéra de Massenet - à qui je commence à vouer décidément un certaine adoration - dans sa version du MET de 2008, avant de lire le roman. Cet opéra m'intriguait à plus d'un titre, puisqu'il est surtout connu pour l'emblématique Méditation du Thaïs, aria au violon qui n'est pourtant qu'une transition du second acte (mais quelle transition !), durant laquelle la païenne Thaïs se convertit, et rejoint le moine Athanaël.

Je parlerai en premier lieu du roman, à la base de la construction du livret de Louis Gallet pour Massenet. Ecrit en 1890, le récit se base sur une ancienne légende chrétienne, retraçant la conversion de la courtisane Thaïs d'Egypte par le moine Paphnuce. La jeune femme, tirée de sa vie dissolue, mourra quelques mois plus tard comme une sainte dans le couvent qui l'avait accueillie.

Dans le roman, Paphnuce (transformé de manière heureuse en Athanaël chez Massenet), a connu dans sa jeunesse Thaïs, lorsqu'il vivait dans le siècle, et l'avait secrètement aimée. Devenu moine cénobite, et vivant une vie de recueillement et de prière dans le désert, celui-ci a une vision dans un rêve : Dieu lui ordonne de tirer la jeune femme de la débauche, et de la convertir à la religion du Christ. C'est ainsi que l'austère moine rejoint Alexandrie, où il est confronté à nouveau à la vie. Retrouvant un ancien compagnon de jeunesse, qui lui fournit argent et vêtement, Paphnuce se fait conduire chez Thaïs, où il trouve la jeune femme inquiète, aimant et haïssant à la fois la vie qu'elle mène, terrifiée à l'idée de perdre un jour sa jeunesse et sa beauté. Lorsque Paphnuce lui promet la vie éternelle, et l'amour inconditionnel dans la religion, Thaïs, au grand étonnement du moine, l'écoute. Le cheminement spirituel est en marche, et la jeune femme décide de suivre Paphnuce loin d'Alexandrie, après avoir incendié tous ses biens. Après un voyage à travers le désert, l'ascète laisse Thaïs dans un couvent, mais l'histoire est loin de s'arrêter en si bon chemin. A vrai dire, les ennuis, pour ce moine austère et rigide, ne font que commencer. Assailli de visions infernales, Paphnuce erre à travers l'Egypte, où il est la proie de tentations terribles, le ramenant encore et toujours vers Thaïs. Priant, résistant, se consacrant jour et nuit à la méditation, il finit par être terrassé : saisi de folie, il court vers le couvent où il a laissé Thaïs, où on la dit mourante. Parvenu à son chevet, il tente de la convaincre de le suivre, de l'aimer, mais la jeune femme, toute entière tournée vers Dieu, ne l'entend, ni ne le voit, et meurt dans une extase mystique.

Renée Fleming (Thaïs - MET 2008)
Il me faut être honnête : le roman ne m'a guère emballée. Disons que j'étais très curieuse de connaître le matériau de base de l'opéra, qui m'a paru au premier visionnage, assez singulier. Tout d'abord, parce qu'il présentait très peu de personnages, et que la trame m'avait semblé très sommaire, voire expéditive. On est loin, très loin, de débordements d'amour de Werther, ou des grands airs larmoyants de Manon. Thaïs est une oeuvre singulière, parce qu'elle est à fois très classique, et profondément atypique. Pas de grands airs connus, si ce n'est la fameuse Méditation, et un récit qui ne repose au fond que sur deux figures centrales, qui se suffisent amplement à elles-même. C'est davantage l'histoire d'une transformation, d'une conversion sur fond de profond lyrisme - une histoire donc très intériorisée - plutôt que le récit des tortures personnelles que s'inflige le moine cénobite Athanaël - Paphnuce chez Anatole France. C'est sur ce point justement que le lecteur du roman s'égare, se perd un peu, dans ces déferlements de châtiments corporels, de punitions et de jugements, auxquels le personnage se contraint. Le trait en est d'ailleurs tellement forcé, que cela prête parfois au sourire nerveux, ou même à l'exaspération. En lisant ces grands passages de pénitences, on pense presque à une version  revue et corrigée des Tentations de Saint-Antoine. C'est dire si cela est passionnant... Mais j'aime à penser qu'il s'agit d'une sorte d'anti-cléricalisme déguisé, d'une ironie très habile sur le pouvoir des croyances, et les dérives d'un certain extrémisme...

Thomas Hampson (Athanaël)

On comprend aisément que Louis Gallet, l'auteur du livret de l'Opéra ait largement choisi de passer ces aspects à la trappe, pour en revenir à la réflexion même de la conversion et de la confusion des sentiments du moine Athanaël envers Thaïs, et de la très haute mission qu'il s'est attribuée pour la ramener dans le droit chemin. L'opéra ne modifie donc guère le récit, en épargnant au spectateur les pénitences du moine, torturé plus par son amour pour Thaïs, que par des visions inspirées par le diable... Dans la version de 2008 produite par le MET, Renée Fleming est lumineuse, charmante, irrésistible, et sa voix absolument enchanteresse, pour incarner la Thaïs incendiaire d'Anatole France. Le duo qu'elle forme avec le baryton Thomas Hampson, est absolument parfait, d'autant que ce dernier possède une diction extraordinaire en français. Quant à son incarnation du moine cénobite, on le trouve toujours remarquable, car il est de ceux qui combine à merveille le chant et le jeu, notamment dans les registres de personnages noirs et austères. On applaudit avec autant d'enthousiasme ses errances intérieures, ses regards ténébreux ou ses larmes d'amour.


Des regards sévères de l'acte I...


... aux sentiments confus de l'acte II

Du reste, on est amené, plus d'une fois, malgré la singularité de la trame, à retenir quelques larmes émues. Pas de grands airs chantés, effectivement, mais une très grande beauté, un lyrisme presque céleste, porté par l'air récurrent de la Méditation, reprise dans certains airs, par l'orchestre, par les choeurs, jusqu'à la scène finale, à la fois ravissante et terrible, qui parvient à changer en  poésie la pesanteur du roman. Du reste, on se trouve transporté par l'ambiance générale, loin des questionnements obscurs et primitifs d'une religion encore à ses balbutiements, par la magie des décors chargés de fleurs et d'or, et par les costumes sublimes de cette production du MET, mis au point par Christian Lacroix... On retient son souffle et on frissonne devant tant de perfection.

Scène finale de l'acte III.
Afin de s'en faire une petite idée, voici l'air "O messager de Dieu... Baigne d'eau mes mains" :


Et la scène finale de l'acte III (attention, mieux vaut prévoir une boîte de kleenex) :

2 commentaires:

Lorinda a dit…

Ah, tu as vu, et lu, Thaïs ! Je crois que je ne peux être que d'accord avec toi sur le roman, vraiment simple et directement tracé, avec quelques répliques bien frolliennes parfois (c'était ce qui m'avait attiré...) mais sans charme réel, ni même d'intérêt particulièrement notable. Je partage bien ton avis là-dessus ! J'ai vu l'opéra dont tu parles il y a deux ans et quelque, je n'en garde pas non plus un très grand souvenir, si ce n'est un ensemble lucide et effectivement harmonieux, avec ces grands déserts vides...je ne l'avais, je crois, pas trop aimé, mais Renée Fleming avait tout pour faire croire à ce portrait d'une courtisane à la fois étrangement lumineuse et enchanteresse ^^

Tu me diras ce que tu penses de l'Amour dans l'âme ? Je vois que tu es en train de le lire...j'avais aussi normalement mis un commentaire pour The Red shoes, mais celui-ci n'est pas passé. Il est sur ma pile à voir, je t'en dirais des nouvelles dès que possible, il m'intrigue beaucoup !!

A bientôt, amicalement,

Clelie a dit…

Hello !

Oui, le roman a tout de même quelques répliques tout à fait dignes de ce cher Frollo ^_^ (Notamment la scène de la fin, où Paphnuce a complètement perdu les pédales...), et donc forcément, c'est ce que j'ai le plus apprécié ! Comme tu le soulignes, ce n'est malheureusement pas grâce à ces quelques lignes que le roman restera graver dans l'esprit. L'auteur du livret pour Massenet a vraiment fait un travail profondément intéressant, connaissant maintenant le roman dont il a été tiré. Quant à l'opéra ma foi, c'est vrai qu'il y a ce fameux désert très vide sur fond bleu, qui marque vraiment le passage entre les ors du premier acte et le dépouillement relatif du dernier, et je trouve que cela fonctionne assez bien. J'ai regardé l'opéra une deuxième et une troisième fois, et je l'apprécie encore plus. Je pense que c'est le genre d'oeuvre qu'il faut "digérer" avant de réellement les apprécier. En tout cas, j'ai été subjuguée par le couple Fleming/Hampson, qui fonctionne si bien ensemble... !

Pour l'Amour dans l'âme, je te tiens au courant, mais pour l'instant, j'aime vraiment beaucoup. Toujours le thème de la mer, cher à Daphné du Maurier, qui revient sans cesse, encore dans ce roman...

Ah oui, The Red Shoes... Effectivement, je n'ai pas reçu de commentaire de ta part là-dessus. En tout cas, je te le conseille vraiment, parce que plus j'y pense, et plus le personnage de Lermontov colle assez bien à la définition du frollien !