24 mai 2011

Les tremblements de terre intérieurs

En ouvrant au hasard ces derniers jours le Livre I des Misérables, je suis tombée sur cet extrait, portrait à la fois magnifique et terrifiant de l'inspecteur Javert.
Tout est dit...

"Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce qui se passait, et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Il était froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissés sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur habituelle. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné attentivement eût frémi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'être sur sa nuque, était sur son oreille gauche. Ceci révélait une agitation inouïe.

Javert était un caractère complet, ne laissant faire de pli ni à son devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec les boutons de son habit.

Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y eût en lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre intérieurs.

Il était venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au poste voisin, avait laissé les soldats dans la cour, et s'était fait indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance, accoutumée qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire.

Arrivé à la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra.

A proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte entrebâillée, le chapeau sur la tête, la main gauche dans sa redingote fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau de plomb de son énorme canne, laquelle disparaissait derrière lui.

Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. Tout à coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M. Madeleine.

A l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert, Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie.

Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné.

La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Le fond remué monta à la surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaçait sous l'orgueil d'avoir si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. La difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. Ce fut tout le déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite.

Javert en ce moment était au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de son succès, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumière et la vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. Il avait derrière lui et autour de lui, à une profondeur infinie, l'autorité, la raison, la chose jugée, la conscience légale, la vindicte publique, toutes les étoiles; il protégeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre, il vengeait la société, il prêtait main-forte à l'absolu; il se dressait dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de défi et de combat; debout, altier, éclatant, il étalait en plein azur la bestialité surhumaine d'un archange féroce; l'ombre redoutable de l'action qu'il accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement de l'épée sociale; heureux et indigné, il tenait sous son talon le crime, le vice, la rébellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans ce saint Michel monstrueux.

Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble.

La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir, sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, même hideuses, restent grandes; leur majesté, propre à la conscience humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du bon."


Philip Quast as Javert (1995)


7 commentaires:

Lorinda a dit…

Tu es en période Javert, c'est inévitable ! ^^
Mais j'avais oublié ce portait même de Javert. Je crois que je vais relire les Miz pendant les vacances d'été, cela en vaut la peine. Redécouvrir ce portrait, c'est redécouvrir le personnage en lui-même et sa complexité...et il est ô combien magnifique et effrayant, bien entendu, surtout dans les passages que tu as mis en valeur.
"A l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert, Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable. Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie.
Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné."

Tremblement de terre intérieur...c'est on ne peut plus juste pour Javert. Frollo est un volcan, mais Javert est bien différent tout en lui ressemblant un peu...Une simple façade que presque rien n'ébranle, et quand cela arrive...eh bien, cela devient...terrible. "Tout le mauvais du bon". Hugo avait des expressions parfaites.

A bientôt !

Flo a dit…

Merci d'avoir publié cet article sur Javert, qui est devenu l'un de mes personnages de littérature favoris. Hugo en dit si peu, mais de façon si "parfaite", comme dit Lorinda, que tenter de le comprendre s'avère particulièrement intéressant. Le passage est fort bien choisi, et honte sur moi, je l'avais aussi oublié ! En lisant, les images de "Confrontation" me sont revenues à l'esprit. On va avoir une lecture similaire cet été, Lorinda... *A des tonnes d'articles à faire.* Bonne continuation pour ce blog très enrichissant ! Cordialement, Flo.

Clelie a dit…

@ Lorinda : Comme nous en avions parlé sur ton blog, c'est vrai que je me suis laissée "happée" par ce personnage qui m'avait toujours déconcertée. Je suis ravie de voir en tout cas, que je ne pas la seule à être intriguée... ^_^
Quel talent ce Victor Hugo, même si je trouve son style dans les Misérables à des années lumière de NDDP, je lui trouve justement dans cette oeuvre splendide, une clarté, une simplicité, une justesse merveilleuse. Aucune fatuité, juste du génie, juste une extraordinaire connaissance du fond des âmes...

@Flo : je visite souvent ton blog, et je n'ai à vrai dire jamais osé laisser de message... En tout cas, j'ai trouvé cet extrait d'une telle précision, avec des termes tellement révélateurs (ou non !), que je n'ai pas pu résister à le poster. Javert est une énigme à part entière de l'oeuvre, et sa fin sera à l'image de cette interrogation perpétuelle du lecteur à son sujet. Javert est un personnage très connu, mais que l'on connaît mal sur le fond. Il sera donc souvent représenter d'une façon assez galvaudée, comme tous ces grands personnages complexes.

Flo a dit…

Clelie : Me voilà flattée de l'apprendre ! Il ne faut pas hésiter, voyons, cela fait toujours plaisir ! Et surtout, ceci devrait être enrichissant. Voilà, j'ai craqué... J'ai recommencé le roman et ai déjà bien avancé. La toute première description de Javert m'a également beaucoup marqué ! "Sauvage au service de la civilisation", "mouchard vierge", Hugo n'est pas tendre avec lui, et pourtant, quel charisme détient ce personnage... Tu as bien raison, Javert enrichit énormément l'œuvre, et pourtant, elle est déjà si vaste et sublime ! Fantine considère aussi -lorsqu'elle est arrêtée- que Valjean incarne l'ange, et Javert le démon... Je ne me lasserai jamais de l'écriture de Hugo. Effectivement, en somme, Javert est "mal connu" comme beaucoup d'autres. A très bientôt !

PS : très bon choix que la photo de Philip Quast ! :D Je n'imagine plus Javert différemment.

Clelie a dit…

Flo,

Après la lecture de ton message, je me suis mise à la recherche de la première description de Javert, qui arrive assez tardivement dans le Livre I. Oserais-je dire que la première réelle apparition de l'inspecteur donne tout à fait l'impression... d'une douche froide. On est face à la description d'un homme à la fois irréprochable et à la fois monstrueux. Il y a quelque chose de terrible en lui, par le fait même de la clarté de son raisonnement. Et je me permets une nouvelle fois de citer Hugo, dans cet extrait passionnant :
"Il était absolu et n'admettait pas d'exceptions."
Je trouve que cette simple phrase en dit très long sur le personnage, et en peu de mots.
D'autre part, dans toutes les descriptions de Javert, on sent parfaitement toute la difficulté de l'auteur à trouver un juste équilibre pour son personnage, qu'il veut à la fois borné, et à la fois complexe. Tantôt limpide, et tantôt d'une terrible noirceur !

Philip Quast est un merveilleux Javert. Et quelle voix !

A bientôt !

Flo a dit…

Encore une fois, je suis d'accord avec toi ! Javert est intriguant comme jamais ! J'en suis arrivée au point d'écouter ou de visionner toutes les versions des Misérables pour recueillir les avis des équipes différentes. Sacré Hugo ! On se demande si l'auteur condamne son personnage ou le glorifie. Peut-être les deux, et il ne le glorifierait que vers la fin... +24601 pour la voix de Quast ! A bientôt !
PS : je t'ai aussi ajouté dans les liens du blog. :D Sais-tu que j'avais trouvé ton blog bien avant celui de Lorinda ? ^_^ Mais bon, j'ai osé ces commentaires grâce à elle. @+

Clelie a dit…

Flo,
Visionner toutes les versions des Misérables, quelle entreprise !
Je pense en avoir vu quelques unes, dont celle de Josée Dayan de 2000, que j'ai vu lors de sa diffusion à l'époque et qui ne m'avait pas plue du tout.
Par contre, j'aime beaucoup la version de Robert Hossein avec Lino Ventura, mais quelle noirceur ! Malgré que Michel Bouquet soit très physiquement très éloigné du Javert original, il n'empêche que la froideur de son jeu convienne assez bien au personnage. D'autre part, je crois avoir vu aussi la version avec Gabin, dans laquelle j'ai gardé un excellent souvenir du Thénardier de Bourvil. J'ai récemment vu la version avec Anthony Perkins, mais les raccourcis y sont très maladroits...

A bientôt et au plaisir de te lire !